Coronavirus : Alcool, tabac… Pourquoi les pratiques addictives enflent-elles avec le confinement ?

« INFO 20 MINUTES » L’isolement et le stress face à l’incertitude constituent un terreau favorable au développement des pratiques addictives pour certains Français

Delphine Bancaud

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Le "coronapéro" a le vent en poupe mais gare aux addictions, favorisées par le confinement.
Le "coronapéro" a le vent en poupe mais gare aux addictions, favorisées par le confinement. — UGO AMEZ/SIPA
  • Selon un sondage Odoxa pour GAE* révélé par 20 Minutes, les Français consomment davantage de produits psychoactifs (alcool, cannabis, médicaments psychotropes, tabac…) depuis le confinement.
  • Les pratiques addictives comportementales (jeux video, consultation excessive des réseaux sociaux, troubles du comportement alimentaire…) sont aussi en hausse.

Un petit verre de vin le soir, quelques cigarettes de plus, une tendance à grignoter plus marquée. Depuis le début du confinement le 17 mars dernier, les Français ont pris de nouvelles habitudes plutôt néfastes pour leur santé physique et psychique. C’est ce que montre clairement un sondage Odoxa pour GAE Conseil* sur les conduites addictives en période de confinement, révélé en exclusivité par 20 Minutes. « Cette étude a été réalisée lors de la troisième semaine de confinement et elle montre déjà une croissance des pratiques addictives. Et comme le confinement va encore durer au moins jusqu’au 11 mai, on peut craindre une aggravation du phénomène », alerte Alexis Peschard, addictologue et président du cabinet de conseil GAE.

Assignés à résidence, les Français se sont d’abord recroquevillés sur les écrans. Car plus d’un Français sur deux déclare avoir augmenté sa consommation d’écran (pour voir des films, consulter les réseaux sociaux ou jouer aux jeux video). « Or, plus on s’expose aux écrans, plus l’habitude s’ancre et moins on va y trouver du plaisir. Ce qui va nous pousser à passer plus de temps dessus pour tenter de retrouver la satisfaction initiale que nous y trouvions. Avec le risque, au final, de s’isoler encore plus des autres, de ressentir des troubles de l’humeur et de subir des troubles du sommeil », explique Alexis Peschard.

« Le repas est comme une récompense »

En restant chez eux, les Français ont aussi plus tendance à ouvrir le frigo. D’ailleurs, 19 % d’entre eux avouent davantage manger avec excès que d’habitude, alors même que leurs dépenses énergétiques ont baissé. Une mauvaise habitude qui concerne majoritairement les femmes de 18 à 34 ans. « Les sources de satisfaction étant réduites en ce moment, le repas est comme une récompense, ce qui explique le fait que les gens se fassent davantage plaisir. Par ailleurs, le confinement perturbant les repères spatiaux temporels, certaines personnes ne font plus de vrais repas et grignotent toute la journée », constate Alexis Peschard.

Pour les fumeurs, le fait de rester chez soi semble propice à s’offrir une pause cigarette plus souvent. Car 27 % des fumeurs ont augmenté leur consommation. « Habituellement, quand on travaille, il faut sortir pour fumer, ce qui permet de limiter un peu la consommation. Là, les télétravailleurs se lâchent plus sur la cigarette. Et des ex-fumeurs ont rechuté pendant le confinement », constate Alexis Peschard. Idem pour les fumeurs de cannabis, puisqu’un sur quatre a augmenté sa consommation.

« La moindre exigence avec eux-mêmes explique aussi l’augmentation de leurs comportements »

Boire un verre est aussi plus fréquent, puisque 5 millions et demi de Français ont augmenté leur consommation d’alcool, surtout les CSP + « D’autant que les apéros Skype ont créé une nouvelle forme de sollicitation. Et qu’aucun collègue n’est là pour voir qu’on se fait un déjeuner arrosé », note Alexis Peschard. Les psychotropes ne sont pas non plus épargnés par ce phénomène, car 22 % des personnes qui en prenaient déjà avant le confinement ont augmenté leur consommation de somnifères ou d’anxiolytiques. « Ces personnes cherchent dans ces médicaments la solution qu’ils n’arrivent pas à trouver naturellement pour s’apaiser », commente Alexis Peschard. Parmi les raisons citées pour expliquer cette modification de leurs comportements, 60 % des Français citent l’ennui, 55 % la perte des repères, 50 % l’angoisse vis-à-vis de l’épidémie, 42 % leur inquiétude pour leur avenir professionnel… « La moindre exigence avec eux-mêmes explique aussi l’augmentation de leurs comportements. Se lever tôt pour aller travailler, se laver, prendre soin de soi, se motiver à faire du sport… Toutes ces bonnes habitudes sont contrariées par le confinement », souligne Alexis Peschard.

Et aucune catégorie de personne ne semble épargnée par le phénomène : « Habituellement, les chômeurs sont la catégorie la plus à risques concernant les pratiques addictives. Mais ces dernières sont constatées aussi chez les personnes qui continuent à travailler sur site car ils ont souvent débordé, par les télétravailleurs qui s’épuisent sur la durée, pour les personnes en chômage partiel qui ont peur que ce soit la première étape avant le licenciement », analyse Alexis Peschard.

« A leur retour en entreprise, beaucoup salariés ne seront pas indemnes »

Reste à savoir s’il existe des moyens de lutter contre la montée en flèche de ces pratiques addictives. Les Français semblent bien seuls face à leurs démons, car 50 % d’entre eux estiment que leur employeur n’agit pas pour prévenir les addictions actuellement. Idem pour les assurances et mutuelles, taxées d’inaction sur le sujet par 47 % des Français. Pourtant, les entreprises auraient tort de se désintéresser du sujet : « Même en période de confinement, l’employeur est tenu à une obligation de protection à l’égard de ses salariés, en veillant à leur santé physique et psychique », rappelle l’avocate en droit social spécialisée en santé et sécurité au travail Jamila El Berry. Et selon Alexis Peschard, les entreprises peuvent tenter de repérer les personnes en proie à des pratiques addictives. Notamment en misant sur les  managers de proximité : « Lorsqu’ils font des visio conférences avec leurs équipes, ils peuvent repérer les changements de comportements de leurs collaborateurs : ceux qui sont soudainement désinhibés, ceux qui sont suractifs, agressifs, en retrait ou qui adoptent une stratégie d’évitement », indique-t-il. « Il faut veiller particulièrement aux salariés à risque (personnes seules, sans pratique préalable du télétravail, ou ayant un passif lié à des conduites addictives) », renchérit Jamila El Berry.

« Après avoir repéré ces signaux faibles, ils peuvent les faire remonter à la médecine du travail qui prendra le relais », explique Jamila El Berry. D’autres outils peuvent aider les salariés qui ont des pratiques addictives : « Comme les lignes d’écoute spécialisées en addictologie qui peuvent apporter un soutien à distance, tout en respectant l’anonymat du salarié », indique-t-il. Le pire serait pour un employeur de nier le problème : « car à leur retour en entreprise, beaucoup de salariés ne seront pas indemnes. Et si l’on n’a pas apporté d’aide aux personnes ayant des pratiques addictives problématiques, le cas de certains pourrait empirer et conduire à des arrêts maladie », prévient Alexis Peschard.

* Sondage réalisé par Odoxa sur GAE Conseil sur un échantillon de 1.003 personnes représentatives de la population française et interrogées par Internet les 8 et 9 avril 2020.