Coronavirus : « Je n’ai ni goût ni odorat depuis 28 jours, donc aucun plaisir à manger »

EFFET SECONDAIRE La perte du goût et de l’odorat est un symptôme caractéristique observé chez de nombreux patients Covid-19

Anissa Boumediene

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Les patients Covid-19 ayant perdu le goût et l'odorat rêvent de petits plats épicés et douceurs sucrées, mais pour l'heure, ils n'ont plus de plaisir dans l'assiette.
Les patients Covid-19 ayant perdu le goût et l'odorat rêvent de petits plats épicés et douceurs sucrées, mais pour l'heure, ils n'ont plus de plaisir dans l'assiette. — Free-Photos / Pixabay
  • Depuis la propagation de l’épidémie de Covid-19 en France, de nombreux patients développant une forme bénigne de la maladie rapportent une perte de goût et d’odorat.
  • Si la plupart recouvrent ces deux sens dans les quinze jours, cela pourrait prendre jusqu’à un an pour certaines personnes.
  • Pour les patients, le plaisir de manger est alors aux abonnés absents.

Ne plus rien sentir. Ni le parfum d’une senteur précieuse que l’on vaporise sur sa peau. Ni l’épice qui embaume délicatement la cuisine pendant qu’un bon petit plat mijote. Ni même le goût du bon petit plat en question. Pour de nombreux malades du coronavirus, c’est l’apparition soudaine d’une anosmie et d’une agueusie – une perte de l’odorat et du goût – qui a permis de poser le diagnostic du Covid-19.

Un symptôme particulier mis au jour il y a moins d’un mois et qui pose une question qui inquiète de nombreux malades : au bout de combien de temps retrouve-t-on ces sens perdus ? Selon une première étude menée sur 417 patients Covid-19 non sévères, à paraître dans la revue European Archives of Oto-Rhino-Laryngology, « 44 % des patients retrouveraient le goût et l’odorat dans les quinze jours suivant leur disparition », rassure le Pr Stéphane Hans, chef du service ORL de l’hôpital Foch de Suresnes (Hauts-de-Seine) et coauteur de l’étude. Pour les cas les plus longs, cela pourrait prendre jusqu’à un an. Mais pour celles et ceux qui en font l’expérience, cette période où l’on ne sent plus rien est très particulière, et gâche totalement le plaisir dans l’assiette.

Sceller le diagnostic

Forte fièvre, migraines, courbatures et fatigue intense, Elisa, Marie, Coline et Côme en ont tous les quatre fait l’expérience. Mais la certitude d’avoir contracté le Covid-19 s’est imposée quand leur goût et odorat se sont fait la malle, alors qu’ils n’avaient pas le nez bouché. « Ç’a été très soudain, se souvient Elisa. C’était il y a précisément 28 jours, compte la jeune femme. Un soir, je mangeais une part du gâteau d’anniversaire de ma sœur, sans aucun souci, et deux heures plus tard, je ne sentais plus rien, ni parfum, ni saveur, nada ! Je m’en suis inquiétée auprès de ma mère, qui a tout de suite fait le rapprochement avec le Covid-19, elle qui a de son côté développé les signes cutanés du coronavirus. » Même cause et mêmes effets pour Marie : « Un matin, j’ai pris mon café et il n’avait plus aucun goût. On m’aurait servi une tasse d’eau chaude, ça aurait été pareil ! »

C’est aussi ce qui a scellé le diagnostic pour Coline et son mari, Côme, qui ont eu les premiers symptômes à la mi-mars, quand le confinement a été décrété. « On était vraiment KO, avec tous les symptômes classiques. En téléconsultation, notre médecin nous a dit que c’était soit la grippe soit le coronavirus, et nous a invités à faire attention à toute perte de goût et d’odorat, ce qui pencherait en faveur du Covid-19. Et c’est à ce moment-là qu’on a su qu’on l’avait », raconte Coline.

« Aucun plaisir à manger », « un goût de coton »

Oubliés les petits-déjeuners et goûters gourmands dont Elisa, qui ne perçoit plus aucune saveur sucrée, raffole d’habitude. « J’aime bien grignoter en temps normal, mais là, comme rien n’a de goût, j’en oublie parfois de manger. J’ai même croqué un oignon pour voir, je n’ai rien senti ». Pas de papilles qui chantent non plus pour Marie : « Je ne perçois que certaines saveurs, l’amertume notamment, donc des plats que j’adore d’habitude me semblent un peu dégueu en ce moment. »

De leur côté, après deux semaines de fatigue intense, Côme et Coline ont voulu mettre à profit le confinement pour se concocter de bons petits plats, pendant que «  tout le monde fait son propre pain ». « On passe deux heures en cuisine à préparer un truc trop bon mais on ne sent rien, c’est frustrant, regrette Côme. Je n’ai même pas envie de goûter mes super chocolats de Pâques, ce serait du gâchis », confie celui qui estime n’avoir retrouvé que 50 % de son goût et de son odorat. Une lassitude partagée par son épouse : « Quand tout ce que tu manges a un goût de coton, voire d’huile métallique, c’est une sensation très particulière, et très désagréable, décrit Coline. Déjà, le confinement et la fatigue de la maladie sapent le moral, mais l’anosmie et l’agueusie nous gâchent même le plaisir d’une bonne bouffe réconfortante. »

« J’ai failli mettre le feu chez moi »

Pour tenter de réveiller un peu son assiette, Coline a mis « trois fois plus de sel et de poivre, et plein d’échalote crue dans tous les plats ! » Et a misé avec son mari sur quelques plats « madeleines de Proust ». « Des trucs simples mais qu’on adore depuis toujours, et qui réveillent un peu la mémoire sensorielle. Comme si le cerveau comblait les saveurs qu’on ne perçoit pas », explique Côme. Mais la manœuvre a ses limites. « J’ai goûté une pâtisserie à la vanille, j’ai senti le sucre, mais aucun parfum, c’était fade, ajoute-t-il. J’ai bien plus apprécié la tarte au citron en revanche, avec ses saveurs plus fortes en bouche ».

Faute de sentir quoi que ce soit d’autre, Elisa a la main lourde sur le sel, seule saveur qu’elle peut percevoir de manière lointaine, et varie les plaisirs avec les textures : « La purée molle qui n’a le goût de rien, c’est non ! Mais les tartines craquantes du petit-déjeuner et les biscuits apéritifs, ça met un peu de peps. »

Marie, elle, a pris conscience du « rôle d’alerte au danger que joue le nez ». « J’ai failli mettre le feu chez moi un matin, je n’ai pas senti l’odeur de la tartine qui brûlait dans le grille-pain ! Ce sont mes enfants et mon mari qui s’en sont rendu compte. » Ils sont également mis à contribution pour ajuster l’assaisonnement des repas. « Je cuisine beaucoup d’habitude, mais faute de sentir quoi que ce soit, c’est à eux de me dire s’il faut ajouter du sel, du poivre ou des épices ». Et ce n’est pas la seule chose que Marie ne sentait plus. « Je leur demandais si je ne sentais pas mauvais », plaisante-t-elle.

La piste de l’inflammation privilégiée

Pour 44 % des patients étudiés, la récupération du goût et de l’odorat s’est produite dans les quinze jours suivant leur perte. Un délai observé par Marie : « C’est revenu petit à petit, en deux semaines, d’abord le goût, à environ 60 %, et l’odorat, à 40 % ». Autre observation : les femmes sont nettement plus touchées par ces deux symptômes que les hommes. « On sait que le Covid-19 déclenche une réaction inflammatoire dans l’organisme, décrit le Pr Hans. On considère que, physiologiquement, les femmes se défendent mieux contre différents types d’infections, qu’elles ont une inflammation plus efficace ».

Et beaucoup de questions n’ont pas encore été élucidées sur le mécanisme de perte de l’odorat et du goût, « deux sens à la physiologie très complexe, souligne l’ORL. A la différence du seul nerf optique ou du nerf auditif pour la vue et l’ouïe, plusieurs nerfs interviennent pour le goût et l’odorat. Par exemple, si vous mâchez un chewing-gum à la menthe, la saveur sucrée sera perçue par le goût, le parfum de la menthe le sera par l’olfaction, et la sensation de fraîcheur, elle, sera ressentie grâce au système trigéminal. D’où la difficulté d’étudier les mécanismes de ces deux sens et de leur perte ». Une enquête internationale vient donc d'être lancée.

Mais la piste de l’inflammation est privilégiée par les médecins ORL. « La surreprésentation des femmes – dont la réaction inflammatoire est plus efficace – et la réapparition des sens dans les deux semaines suivant l’infection laissent à penser que la perte de goût et d’odorat est provoquée par l’inflammation que génère le coronavirus. Cette rapidité permet d’écarter l’hypothèse d’une atteinte des neurones olfactifs, qui serait, elle, beaucoup plus longue à réparer. »

Jusqu’à un an avant de recouvrer le goût et l’odorat

Dans les cas les plus longs, il faudrait peut-être attendre jusqu’à un an avant de recouvrer le goût et l’odorat. Des estimations à affiner. « Ce délai a été fixé sur la base d’études précédentes sur les anosmies provoquées par la grippe saisonnière, explique Stéphane Hans. Nos travaux sont préliminaires et nous les approfondissons, car nous avons très peu de recul sur le Covid-19. Si l’anosmie et l’agueusie sont rapportées chez près de neuf patients bénins sur dix en France, on en recenserait moins de 5 % en Chine, et aux Etats-Unis, où l’obésité est beaucoup plus répandue, ce sont les troubles digestifs liés au Covid-19 qui sont davantage rapportés. Ce qui pourrait aussi signifier que le virus a des variantes en fonction de la génétique des différentes populations. »

Après dix jours sans aucun goût ni odorat, Elisa a pris rendez-vous pour une téléconsultation. « La médecin m’a dit d’attendre de voir si les choses revenaient à la normale au bout de deux semaines, mais ce n’est pas revenu ». Toutefois, « il ne faut pas paniquer, rassure Stéphane Hans, ni utiliser de corticoïdes. Si ces signes persistent, on pourra consulter un ORL au moment du déconfinement ». En attendant, quelques exercices peuvent être essayés, comme « reconnaître les odeurs », prescrit le Pr Rémi Salomon, président de la commission médicale d’établissement de l’AP-HP. Tenter de réveiller ses sens endormis en sentant épices et herbes fraîches telles que la vanille, la cannelle, le cumin, la menthe ou encore la coriandre.

« Cela fait partie de la rééducation olfactive que l’on peut mettre en place », confirme le Pr Hans. Une rééducation que tente déjà Elisa : « Ma mère me fait sentir des épices comme le curry et le curcuma, ou encore le parfum de la lessive. Et depuis quelques jours, je peux percevoir quelques odeurs. Je les respire à plein nez, mais elles me parviennent à peine, comme si je les sentais de très loin ». Des premiers résultats « encourageants, commente le Pr Hans. Même si c’est lointain, cela signifie que les nerfs ne sont pas détruits, que l’inflammation décroît et que les sens se restaurent petit à petit ». Elisa, qui soufflera ses vingt bougies dans quelques jours, « espère quand même retrouver un peu de goût d’ici là, histoire de pouvoir savourer mon gâteau d’anniversaire ! »