Coronavirus : « Le 11 mai, c’est une perspective qui renvoie à un espoir et à l’inconnu »

INTERVIEW Depuis lundi soir, les Français savent que le 11 mai, une partie des activités devraient pouvoir reprendre. La psychologue Christèle Albaret analyse les réactions psychologiques diverses à cette annonce

Propos recueillis par Oihana Gabriel

— 

Un spectateur regardant l'allocution d'Emmanuel Macron, le 13 avril 2020, au cours de laquelle le président de la République a annoncé la prolongation du confinement jusqu'au 11 mai.
Un spectateur regardant l'allocution d'Emmanuel Macron, le 13 avril 2020, au cours de laquelle le président de la République a annoncé la prolongation du confinement jusqu'au 11 mai. — AFP
  • Lundi soir, Emmanuel Macron a annoncé qu’à partir du 11 mai, les crèches, écoles, collèges et lycées rouvriraient progressivement leurs portes, laissant entrevoir un début de déconfinement.
  • Une annonce qui pose beaucoup de questions, suscitant chez certains un sentiment de soulagement, et chez d’autres une grande angoisse.
  • Christèle Albaret, psychothérapeute, détaille les diverses réactions et leçons que nous pouvons vivre et tirer de cette période très spéciale.

Certains ont poussé un grand « ouf ! » de soulagement, lundi soir, devant Emmanuel Macron annonçant que le 11 mai, l’école devrait reprendre progressivement. D’autres n’ont pas dormi de la nuit, se demandant si cette décision était bien raisonnable alors que l' épidémie de coronavirus se poursuit.

Si beaucoup de points d’interrogations restent en suspens sur ce probable début de déconfinement mi-mai, cette décision provoque un tsunami d’émotions parfois contraires et compliquées à décrypter. Pour nous aider à y avoir plus clair, la psychosociologue et fondatrice de la clinique E-santé Christèle Albaret explore, pour 20 Minutes, certaines de ces réactions.

Certains vivent mieux le confinement que d’autres. Quelles sont les personnes les plus fragiles ?

Les personnes qui vivent seules, isolées. Les personnes âgées qui, assez rapidement, peuvent perdre leur routine. Ensuite, les personnes anxieuses, dépressives, et toutes les personnes qui ont un trouble de l’humeur. Pour mieux vivre cette période, la première chose, c’est de rompre l’isolement en étant en lien par téléphone, email, courrier avec les proches.

Lorsqu’on n’a pas cette possibilité, le plus important, c’est d’écrire. Je répète à l’ensemble de mes patients que l’écriture est thérapeutique, c’est extrêmement efficace. Tenez un journal de bord ! Cela permet de poser son émotion, de mettre une distance avec l’anxiété et le stress, et c’est accessible à tous.

Quelles sont les diverses réactions suite à l’annonce, par le président, d’un début de déconfinement le 11 mai ?

Cette date butoir renvoie à un espoir, mais à nouveau à l’inconnu. De façon générale, on a dépassé les vingt jours de confinement, donc notre cerveau a commencé à s’adapter, à créer une routine, donc un sentiment de sécurité. Le 11 mai, c’est une perspective.

Pour certains, c’est à haut risque sur le plan sanitaire et économique. Nous ne sommes pas égaux dans nos réactions par rapport à ces annonces. Elles dépendent de notre héritage, de notre histoire, de notre tempérament… Si je suis quelqu’un d’optimiste, la pensée constructive va permettre de vivre de façon plus sereine ce nouveau changement. Si je suis anxieux, la peur est exacerbée parce qu’on n’a pas d’antériorité. Il ne faut surtout pas se culpabiliser en se disant « il y en a qui y arrivent ». Nous sommes tous uniques, nos réactions aussi. Personne n’était préparé, et pas à pas, on apprend à faire face à ce que l’on vit émotionnellement.

Quelles sont les réactions que vous avez remarquées chez vos patients depuis lundi ?

Pour la plupart, cette réaction est paradoxale : il y a un espoir et une anxiété, parce qu’on ne sait pas comment ça va se passer. Beaucoup de colère, aussi, notamment sur les écoles qui rouvrent en premier, alors que c’est ce qu’on a fermé en premier. L’idée qu’on va sacrifier nos enfants sur l’autel de l’économie est répandue. Je ne m’y attendais pas, mais depuis le début de la semaine c’est 20 % du temps de la consultation qui est consacrée à cette inquiétude des parents.

Vous avez parlé dans une vidéo des cinq phases du confinement. L’annonce du déconfinement nous fait-elle passer dans une nouvelle étape ?

Je rappelle les cinq phases : survie, acceptation progressive, transformation, engagement et enfin intégration. Ces phases se juxtaposent à la courbe montrant le pic épidémique. Donc la phase que nous traversons se situe à mi-chemin entre engagement et intégration. On va donc de l’avant. Le problème, c’est qu’avec ces annonces, on revient un peu en arrière, car il y a à nouveau un choc, une colère, une incompréhension. Donc une nouvelle phase d’acceptation.

Il faut bien se rendre compte qu’on vient de vivre, dans une période très courte, des phases de deuil et d’adaptation. Chaque annonce amène du nouveau. Or, l’être humain n’aime pas le changement. Et en réalité, cette épidémie nous a obligés à nous entraîner à la conduite du changement, ce qui est positif. Chacun a fait la preuve de sa capacité à faire face à l’adversité. Tout le monde a traversé l’inconnu, peu importe la manière. Alors que si on nous avait dit auparavant ce qu’on allait vivre, beaucoup auraient pensé : « je n’y arriverai jamais ».

Comment se préparer au mieux psychologiquement à cette reprise d’activité ?

En ne se préparant pas trop, justement ! En voulant tout contrôler, tout planifier, la seule chose que vous allez cultiver, c’est votre sentiment d’impuissance. Mieux vaut donc cultiver sa capacité d’adaptation : lâcher prise, se remettre en question, tester les choses à petite échelle. Au lieu de s’interroger sur comment je vais faire quand l’école reprendra, il faut se concentrer sur les succès et les échecs du jour, et tirer les leçons pour demain.

Quels sont les signaux qui doivent alerter sur le fait que le confinement et la perspective du déconfinement mènent à la maladie psychologique ?

Le trouble le plus important, c’est l’aggravation du trouble anxieux, et surtout le risque de dépression. Alimentés par l’anxiété, l’isolement et le sentiment d’impuissance. Donc il faut faire attention à une perte de poids importante et rapide, une tristesse profonde et continue, des troubles du sommeil inhabituel, une fatigue chronique, la perte de l’estime de soi, les difficultés cognitives.

Et pour les personnels de santé, mais également pour d’autres professionnels, l’autre risque, c’est le burn-out. Car les parents qui télétravaillent avec leurs enfants à gérer subissent une pression importante. D’autant qu’ils n’ont plus la possibilité de parler de leurs difficultés à la pause-café… Dans ce cas, les signaux qui doivent alerter sont l’envahissement émotionnel (crise de larmes, par exemple), l’isolement, les troubles du sommeil et l’irritabilité.

Pensez-vous qu’il pourrait y avoir, dès le 11 mai, une explosion des crises d’angoisse ou des dépressions ?

Je ne pense pas qu’il y aura des décompensations [passage de la névrose à la psychose] massives, parce que le déconfinement va être progressif. On va vivre une suite de soulagements à dose homéopathique. C’est presque pas plus mal, cela va contenir les choses. En revanche, il est possible que des stress post-traumatiques et des troubles psychologiques se multiplient, mais on ne les verra pas tout de suite. Il faudra en revanche être très attentif dans les prochains six mois.

Chacun devra être attentif à son état psychologique et physique. Si vous n’avez pas fait de sport pendant deux mois, vous ne reprenez pas la salle de sport à fond. Il faudra réadapter la machine, sur le plan physique comme mental. Il faudra être dans la tolérance et la bienveillance. Vis-à-vis de soi-même et des autres. Beaucoup d’entreprises prennent déjà contact avec des psys pour prévoir et préparer le retour des salariés.