Coronavirus : Reprise de l’école et du travail, masques, dépistages… Les conditions d’un déconfinement sécurisé sont-elles réunies ?

ON VA VOIR Le chef de l’Etat a annoncé lundi soir un déconfinement progressif le 11 mai prochain, mais de nombreuses questions restent en suspens

Anissa Boumediene

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Le gouvernement a quatre semaines pour définir les conditions d'un déconfinement sécurisé à compter du 11 mai prochain.
Le gouvernement a quatre semaines pour définir les conditions d'un déconfinement sécurisé à compter du 11 mai prochain. — ALAIN JOCARD-POOL/SIPA
  • Le président de la République a promis lundi soir une levée progressive du confinement dans quatre semaines.
  • Retour à l’école et reprise du travail dans de nombreux secteurs seront possibles dès le 11 mai prochain, mais les conditions de ce déconfinement n’ont pas encore été dévoilées, puisque l’exécutif a quatre semaines pour les définir.
  • Le port du masque « grand public » pourrait être généralisé, et le dépistage massif des personnes présentant les symptômes du coronavirus est prévu. Mais ces annonces ne balaient pas toutes les inquiétudes.

La lumière au bout du tunnel. Alors que nous sommes nombreux à vivre de plus en plus mal la contrainte du confinement, le président Macron a donné une date permettant enfin de s’imaginer un début de retour à une vie normale. Lundi soir, dans son allocution télévisée, le chef de l’Etat a annoncé un déconfinement progressif à compter du 11 mai. Encore quatre semaines (au moins) à tenir. Quatre semaines durant lesquels l’exécutif, les municipalités, les entreprises ou encore les écoles vont devoir plancher sur une reprise d’activité en toute sécurité, alors que la pandémie de coronavirus est encore loin d’être derrière nous et que la France a franchi la barre des 15.000 décès du Covid-19.

Le gouvernement présentera « un plan complet de sortie » du confinement « largement avant la date du 11 mai », a indiqué mardi le Premier ministre, Edouard Philippe. Plan qui devra « mettre en place les instruments, les méthodes, la doctrine d’emploi, la coordination nécessaire ». Mais n’y aura-t-il pas de risques de transmission du Covid-19 dans les écoles ? Les hôpitaux seront-ils prêts à accueillir une éventuelle deuxième vague de patients ? Pour l’heure, les conditions de ce déconfinement progressif soulèvent encore beaucoup d’incertitudes.

Y aura-t-il des masques pour tout le monde et comment seront-ils distribués ?

Longtemps écartée par le gouvernement, la généralisation du port du masque pourrait être l’une des conditions du déconfinement. L’Etat sera-t-il en capacité d’en fournir à tout le monde ? Reconnaissant que les masques n’ont pas pu être distribués « autant que nous l’aurions voulu », Emmanuel Macron a assuré qu’à partir du 11 mai, « l’Etat devra permettre à chaque Français de se procurer un masque grand public ». Mais où et comment récupérer ces masques ? Et quel type de masques ?  France urbaine, organisation représentant l’ensemble des métropoles, communautés urbaines, communautés d’agglomération et grandes villes de France, demande « l’élaboration d’une stratégie nationale. Nous attendons, dès à présent, que le gouvernement clarifie la répartition des rôles entre l’Etat et les collectivités locales, en matière de commande, approvisionnement, stockage, circuits de distribution de masques », presse l’organisation, rappelant au passage que «  les récentes réquisitions de commandes ont illustré le danger d’une approche insuffisamment concertée en la matière ».

« L’hypothèse de procéder à partir des collectivités locales, des mairies, est effectivement une des hypothèses que nous envisageons », a indiqué le ministre de la Santé, Olivier Véran, ajoutant que ces masques seront « probablement disponibles » gratuitement dans les mairies. Des masques ni chirurgicaux, ni FFP2 – réservés aux personnels soignants –, mais des modèles grand public qui « auront aussi la capacité d’être lavables et donc d’être utilisables plusieurs fois ». Les modalités de financement de ces masques, en revanche, « restent à clarifier », souligne France urbaine.

Les enfants ne risquent-ils pas de contracter le coronavirus à l’école et de relancer l’épidémie ?

« Il y a un impératif [de retour à l’école] qui est réel, il ne peut pas se faire au prix de la santé, a assuré ce mardi Edouard Philippe. Il doit être conjugué avec la nécessité de préserver la santé de nos concitoyens, de garantir le respect de règles sanitaires ». Toutefois, « toutes les écoles ne seront pas ouvertes » à cette date, a précisé le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. La reprise progressive « implique forcément qu’on ne va pas avoir les mêmes âges qui rentrent au même moment », et « il ne pourra pas y avoir de grands groupes » dans les classes, a-t-il encore affirmé, alors que « l’élaboration d’une méthodologie » est prévue dans les prochains jours.

Mais l’annonce du retour des élèves à l’école provoque inquiétudes et critiques, notamment chez les enseignants. « C’est tout sauf sérieux de rouvrir les écoles le 11 mai, car on nous dit que tous les lieux publics sont fermés, les cinémas, les salles de spectacle, mais pas les écoles, alors que l’on sait que c’est un lieu de haute transmission, de haute contamination, il y a un manque de précaution, ça paraît être en contradiction totale avec le reste », a réagi Francette Popineau, secrétaire générale du Snuipp-FSU, premier syndicat du primaire. Le président de la Fédération des médecins de France, Jean-Paul Hamon, s’est dit « tracassé » par une annonce qui ferait courir « un risque inutile ».

Alors mardi, le ministre de l’Education nationale n’excluait pas de rendre « obligatoire » le port du masque pour les enseignants et les élèves. Sauf qu’en pratique, « on n’essaie même pas de faire porter un masque à un enfant de moins de 6 ans, c’est mission impossible, tempère le Dr Jean-François Pujol, pédiatre en Gironde et membre du Syndicat national des pédiatres français. Avec de jeunes enfants, mais aussi avec les adolescents, il est compliqué de faire porter un masque efficacement, qui soit bien positionné. C’est pourquoi les quatre prochaines semaines doivent permettre aux chercheurs d’en apprendre davantage sur le rôle de vecteurs de la maladie que l’on attribue aux enfants, relève le pédiatre. En ce sens, l’étude menée par le Pr Robert Cohen, pédiatre infectiologue, devrait nous éclairer rapidement ». Le Pr Robert Cohen qui a lancé cette semaine une étude sur 600 enfants en Ile-de-France pour évaluer la transmission du virus parmi eux. Des travaux dont les premiers résultats sont attendus dans un mois, soit à la date probable du déconfinement. Mais on sait déjà que « le pourcentage de prélèvements positifs chez les enfants, vus aux urgences ou hospitalisés, est trois à cinq fois moins important que chez l’adulte », rappelait-il mardi sur France Inter.

Première région du globe à avoir mis en œuvre un déconfinement progressif fin mars, Wuhan, en Chine, n’a de son côté toujours pas rouvert ses écoles. « Les écoles, c’est toujours ce qu’on rouvre en dernier, parce que c’est ce qu’on doit fermer en premier », commentait ce lundi sur France Inter le Dr Philippe Klein, médecin français à Wuhan. 

La stratégie de dépistage annoncée par le président Macron permet-elle un déconfinement sécurisé ?

Ces derniers jours, la notion de « passeport d’immunité » a émergé comme critère de déconfinement, supposant un dépistage massif de la population. Pour l’heure, 150.000 tests sont réalisés chaque semaine en France, et les capacités de dépistage vont progressivement augmenter. Alors, demain : tous testés ? « Nous sommes plus de 60 millions dans ce pays, aucun pays au monde n’a jamais été capable et ne sera jamais capable de tester tout le monde, a indiqué mardi Olivier Véran. Il y a des pays qui prennent l’engagement de tester toute personne qui présente des symptômes, de manière à isoler ces personnes », a-t-il poursuivi.

Et c’est ce qu’a choisi de faire la France. « C’est la stratégie qui colle le plus avec la réalité : tester tout le monde, y compris ceux qui n’ont pas de symptômes, de manière massive et du jour au lendemain n’est pas possible, a commenté ce mardi sur France 2 le Pr Stéphane Gaudry, professeur de médecine intensive en réanimation à l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis). Il faut réserver les tests aux gens qui ont des symptômes, et peut-être les étendre aux cas contacts, même asymptomatiques », suggère-t-il.

« Ce dépistage massif des patients symptomatiques permettra de mettre l’accent sur la mise en quarantaine des malades, ce qui est une bonne chose », analyse le Dr Pujol, reconnaissant toutefois que les malades asymptomatiques, eux, « resteront en dehors des clous ».

Les hôpitaux sont-ils prêts à gérer un éventuel afflux de patients Covid-19 lorsque débutera le déconfinement ?

Avec une partie des enfants de retour à l’école et les salariés en grande partie de retour au travail, le coronavirus circulera davantage. Peut-être de quoi favoriser le développement d’une immunité collective, mais peut-être aussi de quoi engendrer de nouvelles contaminations. Les hôpitaux sont-ils en capacité d’affronter une deuxième vague de patients Covid-19 ? « Si une deuxième vague se produisait maintenant, on ne serait pas en mesure de l’absorber, a reconnu le Pr Gaudry. On verra dans quatre semaines ce qu’il en est à ce moment-là ».

Toutefois, « si confinement est bien observé, la capacité de lits va augmenter » au cours des prochaines semaines, a-t-il assuré, rappelant qu’à ce jour « en Ile-de-France, 2.600 patients sont encore en réanimation ». D’où la nécessité de respecter encore et pour les prochaines semaines les consignes du confinement et les gestes barrières. « L’important [dans ce qu’a dit le président], c’est le mot "progressif", insiste le médecin réanimateur. La progressivité va permettre de voir l’effet éventuel [du déconfinement] sur un nouvel afflux en service de réanimation : si c’est un afflux progressif que l’on peut supporter, le déconfinement peut s’entendre, mais cela dépend des conditions » dans lesquelles il sera opéré. Mais, comme le rappelle le Dr Pujol, « le déconfinement n’a pas pour objectif d’empêcher le virus de circuler, souligne le pédiatre. L’objectif est de faire en sorte qu’il circule le moins vite possible, et ainsi éviter un engorgement des hôpitaux ».