Coronavirus : Attention à cette mauvaise interprétation d'un article 2013 du « Parisien » au sujet d’un virus créé en laboratoire

FAKE OFF La photo de cette archive indique que « des chercheurs chinois ont fabriqué un virus hybride de la grippe ». Alors qu'il ne s'agit pas d'un coronavirus, les internautes ont immédiatement fait le lien avec l’épidémie actuelle

M-L. S.
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Dans un laboratoire à Pékin le 16 mars 2020.
Dans un laboratoire à Pékin le 16 mars 2020. — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • Un article du quotidien régional Le Parisien qui date de mai 2013 et qui parle d’un virus créé dans un laboratoire chinois a été pris en photo et largement relayé sur les réseaux sociaux par des internautes inquiets.
  • L’article existe bel et bien et il est consultable en ligne, mais le virus dont il parle n’a aucun rapport avec le Covid-19, comme l’explique lui-même le quotidien dans un nouvel article paru ce dimanche.
  • Malgré les démentis, les rumeurs au sujet de la création du Covid-19 en laboratoire et de sa diffusion plus ou moins volontaire continuent de circuler.

Depuis ce week-end, la publication diffuse le doute et angoisse les internautes. Car le titre de l’article qu’elle fait suivre est plutôt anxiogène en cette période de pandémie de coronavirus : « Un virus inquiétant créé en Chine ». Cette page du quotidien régional Le Parisien prise en photo n’est pas récente, puisqu’on y distingue la date du 5 mai 2013, mais elle refait surface depuis ce vendredi. Le sous-titre de l’article indique que « des chercheurs chinois ont fabriqué un virus hybride de la grippe aviaire très dangereux » et que « des scientifiques tirent la sonnette d’alarme ».

Le document d'archives du Parisien est devenu viral.
Le document d'archives du Parisien est devenu viral. - Capture d'écran Facebook


Illustré par le dessin d’un virus qui fait penser à celui du Covid-19 avec ses piques (mais qui est en réalité une modélisation du H1N1), l’article est devenu viral en quelques heures sur les réseaux sociaux, et a donné lieu à de multiples spéculations aux accents complotistes. La plupart des internautes ont établi un lien direct entre le contenu de la publication et l’épidémie de coronavirus : « C’est vraiment réel. Vous pouvez aller vérifier. Le Parisien de mai 2013. Parle de coronavirus », « Est-ce qu’on continue, est-ce qu’on persiste, est-ce qu’on va jusqu’au bout de nous prendre pour des cons !!! En 2012 Bernard Cazeneuve avait inauguré le laboratoire P4 [pathogène de classe 4, c’est-à-dire susceptible d’abriter des micro-organismes très pathogènes] à Huwan [Wuhan] », « Je n’ai jamais cru l’histoire des chauves-souris, des pangolins et du marché de poisson de Wuhan. Ils n’ont jamais retrouvé le fameux patient zéro. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce que les Chinois nous mentent », « Le sida, le corona, c’est tout créé en laboratoire c’est évident. »



FAKE OFF

Que dit cet article, qui existe bel et bien et qui est toujours en ligne sur le site du Parisien ? « La communauté scientifique mondiale est en émoi depuis l’annonce, vendredi [3 mai 2013], dans la revue américaine Science, de la création d’un dangereux virus hybride par des biologistes chinois, mélangeant des gènes de H5N1 et de H1N1. » Plus loin : « Une erreur de manipulation, une fuite, une mauvaise intention et un virus OGM de ce genre peut aisément "contaminer les gens, provoquer entre 100.000 et 100 millions de morts", estime Simon Wain Hobson, de l’Institut Pasteur. » Ou encore : « "Les laboratoires que j’ai pu voir là-bas sont flambant neufs. La Chine n’est pas connue pour abriter des terroristes et les autorités sont très sensibles à la biosécurité et la biosûreté", rassure Jean-Claude Manuguerra, virologue de l’Institut Pasteur. »

La découverte de cette expérience en 2013 a fait l’objet d’une dépêche de l’agence France presse et a été reprise dans d’autres médias, comme dans L'Obs le 3 mai, qui se veut moins rassurant que l’article du Parisien au moment de citer lui aussi Simon Wain-Hobson, qui rappelle « comment la fuite d’une souche de fièvre aphteuse, maladie virale qui ne touche heureusement que le bétail, a provoqué une épizootie en Grande-Bretagne en 2007. »

« Aussi différents qu’un ver de terre l’est d’un humain »

Devant l’ampleur de la rumeur, Le Parisien lui-même a tenu à recontextualiser cet article et a alerté les lecteurs sur son site dans un nouvel article consacré au sujet ce dimanche : « Cette information, qui est vraie, nécessite cependant une remise en contexte précise, afin de ne pas la lier au nouveau coronavirus apparu en Chine fin 2019. » Et de citer le biologiste américain Richard H. Ebright, directeur de laboratoire dans le New Jersey (Etats-Unis), qui « faisait partie des scientifiques critiques de cette étude sur le virus hybride », recontacté par le quotidien régional : « Il n’y a aucun lien entre le virus hybride H5N1-H1N1 et le SARS-CoV-2 [le nom scientifique du nouveau coronavirus]. Ces deux virus sont de phyla (des embranchements) différents. Ils sont aussi différents qu’un ver de terre l’est de l’être humain. »

Le professeur Simon Wain-Hobson, cité dans l'article de 2013, confirme de son côté à 20 Minutes : « Le SARS-CoV-2 est naturel. Avec l‘information que nous avons, il n’y a rien qui suggère la manipulation humaine. Par contre, certains de mes collègues ont fait des expériences dangereuses [sur d'autres virus] dans le passé avec zéro bénéfice pour l’homme. »

De plus, le laboratoire auquel il est fait allusion en 2013 n’est pas situé à Wuhan, ville épicentre de la pandémie de Covid-19, comme le laissent entendre des internautes. Toujours à propos de cet article, Le Parisien rappelle que l’étude de l’époque « a été menée par une équipe de chercheurs chinois de l’Institut de recherche vétérinaire de Harbin, sous la tutelle de l’Académie chinoise des sciences agricoles, au nord-est de la Chine (à plus de 2.200 km de Wuhan). » Ce n’est en effet que depuis 2017 que l'Institut de virologie de Wuhan dispose d’un laboratoire de très haute sécurité dit « P4 ».

Un article du 7 avril de notre rubrique « Fake Off » dans lequel des scientifiques expliquaient que le Covid-19 ne pouvait pas être pas une construction de laboratoire démentait déjà ce genre de rumeur. Plus tôt, le 31 janvier, 20 Minutes avait également interviewé le journaliste de Challenges, Antoine Izambard, auteur de l’ouvrage France-Chine : Les liaisons dangereuses aux éditions Stock (et qui a pu visiter le laboratoire à l’époque de son enquête), qui indiquait que « les théories qui circulent sur l’émergence du coronavirus dans le laboratoire P4 à Wuhan sont complotistes. Je ne dis pas que c’est impossible, mais il n’y a pas d’éléments concrets à ce stade qui iraient en ce sens. »

Mais malgré les dernières précisions du Parisien et tous ces démentis, les théories de ce type ressurgissent régulièrement et propagent l’idée d’un virus qui serait sorti – volontairement ou non – de son laboratoire.

Certains internautes demeurent inquiets et sceptiques : « Du coup maintenant, on sait qu’il est possible de modifier un ou des virus, ce qui n’était soi-disant pas possible comme il a été affirmé il y a quelques semaines selon certains scientifiques… », « Faudrait en effet pas trop charger la Chine… Nous avons tant besoin de ce qui est fabriqué là-bas. »