Coronavirus : Les laboratoires d’analyses médicales privés s’organisent pour un dépistage plus massif

TEST Alors que la France s’oriente vers un dépistage plus massif, les laboratoires d’analyses médicales vont devoir faire face à un afflux de tests à réaliser

Oihana Gabriel

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Illustration d'une femme travaillant dans la laboratoire d'analyse médicale.
Illustration d'une femme travaillant dans la laboratoire d'analyse médicale. — Pixabay
  • Alors que le Premier ministre a parlé pour la première fois mercredi soir de déconfinement, qui devrait se faire progressivement, les laboratoires d’analyses médicales privés s’organisent pour pouvoir tester de façon plus massive.
  • Car le gouvernement souhaite monter en capacité sur le dépistage des Français.
  • Mais avec des pénuries de masques, de réactifs, d’écouvillon et des tests rapides dont la fiabilité n’a pas encore été démontrée, des biologistes alertent sur les défis qui restent à relever.

Eux aussi font partie des soignants en première ligne sans qui la lutte contre le coronavirus  ne pourra se transformer en victoire.

Pourtant, peu de communication a été faite sur les laboratoires d’analyses médicales privés. Un des acteurs majeurs dans la stratégie de dépistage massif que le gouvernement semble, depuis peu, vouloir développer.

Retard de décision ?

Pendant des semaines, le pouvoir a réservé les tests uniquement aux patients les plus critiques et aux soignants, à l’hôpital donc. « Dans l’urgence, le gouvernement a fait passer une autorisation de remboursement du test PCR pour les laboratoires d’analyses médicales de ville le 8 mars », dévoile Richard Fabre, membre du Syndicat national des biologistes. Et depuis le week-end dernier, le ministre de la Santé amorce un rétropédalage clair : il faudra pouvoir tester de façon massive pour sortir du confinement. En espérant que 50.000 tests par jour pourront être réalisés fin avril. Mais derrière les chiffres, c’est toute une logistique qui doit se mettre en place pour les hôpitaux, mais aussi pour les 3.700 laboratoires de ville.

C’est en tout cas le message que ces biologistes privés souhaitent délivrer. « On est victime d’une erreur de doctrine du ministère de la Santé : ils ont dit d’emblée non à la biologie en ville, tacle Richard Fabre. Aujourd’hui, on s’aperçoit que c’est le contraire qu’il fallait faire : les pays, comme l’Allemagne, qui ont fait du dépistage de masse n’ont pas eu besoin de confiner. On souffre de l’hospitalo-centrisme. »

Trois tests

Précision d’abord : il existe trois types de tests. Le plus connu, nommé PCR («polymerase chain reaction») , consiste en un prélèvement naso-pharyngé. En clair, « on enfonce un écouvillon profondément dans le nez, pour extraire l’ARN (l’acide ribonucléique, proche de l’ADN), et l’amplifier par la biologie moléculaire, explique Alain Le Meur, biologiste médical. Dans la journée, on sait si on est porteur ou non du SARS-CoV2. »

Le deuxième, actuellement en cours d’élaboration, est un test sérologique, réalisé à partir d’une prise de sang. Objectif ? Repérer si vous avez développé des anticorps contre ce coronavirus. « Tous les laboratoires s’activent pour qu’on puisse l’avoir rapidement, mais pour le moment, il n’est pas ni validé scientifiquement, ni à la nomenclature, ni facturé, ni remboursé », nuance Alain Le Meur. Qui espère que d’ici deux à trois semaines, ces tests, peu chers et faciles à réaliser, seront disponibles. On peut imaginer par exemple que les personnes qui ont déjà été en contact avec le virus, donc qui sont immunisées, puissent sortir sans crainte de chez elles. Mais attention, « l’apparition des anticorps est retardée, des études ont montré qu’ils apparaissaient entre 15 et 20 jours après l’infection », précise-t-il.

Enfin, on entend beaucoup parler des « tests rapides » ces derniers jours. Qui sont donc des tests sérologiques qui pourraient donner un résultat en 20 à 30 minutes. La France a passé une commande de 5 millions de ces tests rapides, qui cherchent les antigènes du virus SARS-CoV2, comme le détaille cet article d' Industrie et Technologie. Mais prudence, alertent les biologistes, car la fiabilité de ces tests unitaires rapides n’est pas encore démontrée. L’Espagne a d’ailleurs commandé à la Chine 640.000 de ces tests express… qui se sont révélés défectueux.

Des pénuries de masques, réactifs et d’écouvillons

Plusieurs outils sont donc entre les mains du pouvoir et les laboratoires d’analyses pour permettre que le déconfinement ne rime pas avec une deuxième vague d’infections. A condition de pouvoir réaliser ce dépistage ciblé ou massif. « Actuellement, on fait 15.000 tests PCR par jour, précise Alain Le Meur, par ailleurs président de l’Association pour le progrès de la biologie médicale, qui représente les trois quarts des laboratoires privés. On peut augmenter cette capacité facilement pour atteindre 50.000 tests par jour fin avril. Pour les tests sérologiques, plus rapides et avec une technologie plus simple, qu’on maîtrise depuis trente ans, on aurait une capacité de production de plus de 100.000 tests sérologiques par jour environ. Peut-être que la stratégie sera de coupler les tests : si vous avez une sérologie positive, on suppose que vous n’êtes plus contagieux. En revanche, si votre résultat sanguin est négatif, on pourrait y ajouter un test PCR. Mais aujourd’hui, on est en attente de la stratégie du gouvernement. »

En attendant, les laboratoires privés ont mobilisé leurs équipes, multiplié leurs fournisseurs, investi dans des machines… Autre point fort : « Nos laboratoires ont vu leur activité baisser de 60 %, on peut donc réorienter nos forces sur le dépistage du Covid-19 », assure Richard Fabre, aussi président de l’Union régionale des professionnels de santé des biologistes d’Occitanie. Et côté économique ? Il y a quelques mois, un bras de fer avait eu lieu entre ces labos et la Caisse nationale d’assurance maladie concernant l’enveloppe dédiée à ces analyses médicales en ville. Mais « on a trouvé un compromis satisfaisant pour les deux parties : une enveloppe stabilisée et en cas de crise, comme celle qu’on vit, toutes les conditions ont été prévues pour éviter un frein économique ou juridique. Il semblerait qu’on ait été un peu plus dans l’anticipation que la Direction générale de la Santé dans la gestion de cette crise sanitaire… », ironise le biologiste.

Justement, si les biologistes assurent être en ordre de marche, ils ne cachent pas leurs inquiétudes liées à certaines pénuries. Tout d’abord, et cela concerne encore beaucoup de soignants, sur le matériel de protection. « On a eu du mal à avoir des masques FFP2, or c’est indispensable pour se protéger lors du prélèvement et de son analyse, regrette Alain Le Meur. Cela va un peu mieux, mais il faut encore se battre. »

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Mais surtout, les pénuries s’annoncent criantes en termes de réactifs et d’écouvillons, indispensables pour réaliser les tests PCR. « Les réactifs sont produits en Chine, en Corée du Sud et aux Etats-Unis, et les écouvillons en Italie, précise Richard Fabre. Or, dans cette guerre sanitaire, tous les pays en commandent. Donald Trump a ainsi affrété un avion militaire pour rafler des écouvillons en Italie… On a peur d’être en rupture de stock. » Voilà pourquoi les laboratoires d’analyses privés espèrent se faire entendre de l’État : « Il faudrait réaliser des ponts aériens pour obtenir des livraisons de réactifs et d’écouvillons sous garantie de l’État, comme le gouvernement l’a fait pour les FFP2 », suggère Alain Le Meur.