Coronavirus : Quel suivi psychologique pour les soignants en première ligne ?

BURN OUT Alors que les soignants font face, avec les moyens du bord, à la pandémie et ses situations douloureuses, plusieurs associations, plateformes et universités proposent un accompagnement psychologique gratuit

Oihana Gabriel

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Illustration d'une infirmière avec un masque chirurgical.
Illustration d'une infirmière avec un masque chirurgical. — Pixabay
  • Les soignants sont mis à rude épreuve par le coronavirus.
  • Entre la peur d’être infecté, d’infecter leurs patients et leurs proches, la surcharge de travail, les patients très graves et les décès, l’accompagnement psychologique est indispensable.
  • De nombreuses associations, groupes hospitaliers et plateformes offrent une hotline ou des téléconsultations gratuites.

Vider son sac avant qu’il ne devienne trop lourd pour avancer. En cette période particulièrement éprouvante psychologiquement, où chacun expérimente à des degrés divers le confinement, la solitude, la perte de repères, les angoisses, il est une population particulièrement soumise au stress : les professionnels de santé.

Obligés de travailler, parfois sans protection, souvent dans des conditions difficiles, les infirmières, aides-soignantes, médecins, brancardiers, kiné, ergothérapeutes ont bien besoin de parler de ce quotidien bouleversé par le coronavirus.

Eviter le traumatisme ou le burn-out

Le but : éviter le burn-out ou la dépression, surtout si cette crise s’étire en longueur. « Un soignant est habitué à voir des malades, des mourants, rappelle Thierry Baubet, professeur de psychiatrie à l’hôpital Avicenne à Bobigny (AP-HP). Parfois, c’est trop, par exemple quand il est amené à gérer des situations pour lesquelles il n’a pas été formé. Et c’est le cas aujourd’hui, avec beaucoup de soignants qui travaillent pour la première fois en réanimation ou en soins palliatifs. Autre situation à risque : s’il y a beaucoup de morts, d’annonces de décès à faire, cela peut avoir un effet traumatique. »

D’autant qu’à la peur d’être contaminé s’ajoute celle d’infecter les patients ou les proches. Catherine Hintzy, psychologue, insiste : « Les soignants ont besoin d’aide, on ressent beaucoup de colère et de peurs. Si on vide la casserole régulièrement, ça permet de tenir sur le long terme. » Certains signes doivent alerter : les changements brusques de comportement, un mauvais sommeil, des addictions qui s’installent…. « Les niveaux sont individuels mais dès qu’on n’arrive plus à s’aménager des pauses ou qu’on a recours à des substances type alcool ou drogue de façon systématique, il est temps de consulter. »

Des hotlines organisées dans les hôpitaux

Voilà pourquoi de nombreuses associations et groupes hospitaliers proposent un accompagnement psychologique. Pas seulement aux soignants, d’ailleurs, mais aussi aux femmes de ménage, cuisiniers, secrétaires médicales, agents d’accueil, personnels d’Ehpad qui, eux aussi, prennent soin de notre santé.

Ainsi, l’équipe de la Cellule d’Urgence Médico-Psychologique (CUMP13) des Hôpitaux Universitaires de Marseille a mis en place une hotline dédiée à tous les personnels de l’AP-HM. A l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris (AP-HP), également, une ligne d’assistance téléphonique d’urgence a ouvert dès le premier jour du confinement. Après une évaluation rapide, celles et ceux qui ont besoin d’un appui psychologique peuvent s’adresser à une plateforme qui les redirige vers des psychologues ou un psychiatre près de chez eux. Des consultations gratuites et confidentielles.

A cette hotline s’ajoutent des dispositifs locaux, par groupes hospitaliers. « Dans les trois hôpitaux de la Seine-Saint-Denis de l’AP-HP, nous avons mis en place une ligne de téléphone et tout un pool de psychiatres et de psychologues qui peuvent se rendre disponibles soit par téléphone, soit en présentiel, explique Thierry Baubet, psychiatre. Ils sont issus soit des services de psychiatrie, soit de la cellule d’urgence médico-psychologique, soit de la médecine du travail. »

L’association SPS propose un numéro vert anonyme et gratuit

L’association Soins aux Professionnels en Santé (SPS) n’a pas attendu la pandémie de coronavirus pour mettre en place un numéro vert (08 05 23 23 36 ou sur l’application mobile Asso SPS) où 100 psychologues sont à l’écoute des soignants de façon anonyme et gratuite, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Le nombre d’appels quotidiens est passé de 5 par jour à plus de 150 en quelques jours.

Selon une étude sur ces appels, ils proviennent majoritairement des régions les plus touchées par l’épidémie : Ile-de-France (environ 30 % des appels), Grand Est (environ 20 %) et Auvergne-Rhône Alpes.

Des séances gratuites sur Psyformed

Autre possibilité, la plateforme Psyformed voit gonfler de jour en jour le nombre de psychologues diplômés qui proposent un accompagnement aux professionnels en première ligne. La semaine dernière, ils étaient 1.000, aujourd’hui ils sont 1.610. Comment cela fonctionne ? La plateforme met en lien un soignant avec un psychologue inscrit sur le site, qui pourra réaliser jusqu’à quatre séances gratuites. Avec une priorité donnée au local : un soignant qui travaille à Bordeaux sera prioritairement suivi par un psy de sa région. Afin que si le travail se poursuit, notamment par des séances de visu, il puisse se réaliser dans les meilleures conditions. « C’est important d’être dans le même bain par rapport à l’épidémie, souligne Catherine Hintzy, psychologue en Normandie et bénévole pour le site. Si j’accompagne un médecin qui exerce à Mulhouse, je ne suis pas sur le même degré d’urgence… »

Les soignants ne sont pas les meilleurs patients…

Pour le moment, cette psychologue et ancienne infirmière n’a pas reçu d’appel. « Il faut le temps que les gens se saisissent de l’outil et surtout fassent la démarche, justifie-t-elle. C’est bien connu, les médecins et les infirmières ne sont pas les meilleurs patients…. » Même constat pour Thierry Baubet : « on voit que pour le moment, il y a peu d’appels, une dizaine en une semaine sur la hotline qui couvre trois hôpitaux de Seine-Saint-Denis. Ce qui fonctionne davantage, pour l’instant, c’est quand l’équipe de psy passe dans les services et discute de manière informelle, à la machine à café, par exemple. »

Ce retard à l’allumage n’a rien étonnant pour ce psychiatre. « C’est difficile, quand on est en pleine crise sanitaire, de demander de l’aide. On n’a pas la tête à ça, on pense qu’il faut tenir et ne pas trop se poser de questions, qu’on ne se sent pas légitime… » Voilà pourquoi il mise davantage sur des méthodes où le soignant-patient n’est pas proactif, mais surtout où l’accompagnement se fait sur la durée. « Le temps psychique n’est pas celui de l’urgence médicale, insiste-t-il. Ce qui se passe aujourd’hui va susciter de la souffrance de manière différée. Il ne faudrait pas que ces dispositifs d’aide disparaissent dès que l’épidémie sera passée. C’est justement quand la pression va redescendre que le risque psychique sera élevé. »