Coronavirus en outre-mer : la vague n’est pas encore là, mais les fragilités locales inquiètent

HOPITAL Les capacités hospitalières sont moins importantes dans ces collectivités et l’économie y est souvent plus fragile que dans l’Hexagone

Rachel Garrat-Valcarcel

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Dans les outre-mers aussi, comme ici en Guedeloupe, c'est le confinement.
Dans les outre-mers aussi, comme ici en Guedeloupe, c'est le confinement. — CEDRICK ISHAM CALVADOS / AFP
  • Pour l’instant, moins de 500 cas de coronavirus ont été diagnostiqués dans les outre-mer.
  • Mais l’inquiétude est bien là alors que ces territoires sont souvent beaucoup moins bien dotés que les hôpitaux européens.
  • L’opération militaire Résilience, annoncée par Emmanuel Macron mercredi, comprend un volet consacré aux outre-mer.

Les différentes collectivités d’outre-mer approchent désormais le cap des 500 cas confirmés de coronavirus. C’est relativement peu, aucune n’est d’ailleurs encore en stade 3, comme c’est le cas en Europe. Mais les capacités hospitalières y sont aussi moins importantes. 20 Minutes a fait le tour des enjeux.

Quelle est la situation sanitaire dans les outre-mer ?

L’inquiétude est notamment forte à La Réunion et à Mayotte, passés au stade 2 de l’épidémie mardi, alors que les autres Outre-mer sont toujours en stade 1 et la métropole déjà en stade 3. Ces territoires éloignés sont donc « en retard » sur l’évolution de l’épidémie. « Un peu comme la France hexagonale vis-à-vis de l’Italie », explique à 20 Minutes le ministère chargé des outre-mer. Lors d’une visioconférence avec les préfets ultramarins, le président du conseil scientifique, Jean-François Delfraissy a prévenu qu’il fallait « mettre à profit le temps d’avance sur l’épidémie pour accentuer le freinage et ralentir l’épidémie ». Car, encore plus qu’en France européenne, un dépassement des capacités des hôpitaux locaux, souvent plus fragiles, serait catastrophique.

Dans le détail, La Réunion compte 135 cas jeudi, souvent « importés » de métropole. Le territoire de près de 860.000 habitants, peut s’appuyer sur 112 lits de réanimation. Face au système hospitalier défaillant des îles voisines, Madagascar, les Comores et même Mayotte, la seule évacuation sanitaire possible devra se faire vers l’Hexagone à 10 heures d’avion. D’où la crainte de taux de mortalité bien plus élevés qu’en Europe. Globalement, « du fait de l’insularité ou de la distance, les évacuations sanitaires prennent plus de temps et sont plus compliquées, mais pas inenvisageables », précise le ministère chargé des outre-mer qui indique par ailleurs que des mesures ont été prises par les ARS outre-mer, à l’instar des ARS de l’Hexagone, pour augmenter les capacités de prise en charge sanitaire au niveau local.

Mayotte, avec 50 cas jeudi, s’attend au pire. « Ce n’est pas une vague qu’on attend, c’est un tsunami », a alerté le député LR Mansour Kamardine via l’AFP. L’île est trois fois moins bien dotée en lit de réanimations que La Réunion, rapport à sa population : 16 lits existent seulement. Du côté des territoires américains, la Martinique et la Guadeloupe, aux populations majoritairement âgées, déplorent chacune leur premier mort du Covid-19. La Guadeloupe et les îles du Nord comptent pour l’heure 100 cas avérés. Delphine Roux, infirmière libérale à Sainte-Anne, explique à l’AFP que « l’anxiété monte. (…). Nous n’avons plus de masque FFP2, plus de surblouses. ».

En Martinique, où 80 cas sont enregistrés, « la situation sanitaire était déjà tendue avant l’arrivée du Covid-19, ce qui rend l’île d’autant plus démunie face à la prise en charge des cas graves », car « le nombre de lits en soin de réanimation est bien inférieur à la moyenne nationale », affirme un collectif du personnel hospitalier à l’AFP. Plusieurs médecins réclament la venue de médecins cubains. La Guyane, qui compte actuellement 31 cas, dispose, elle, de 11 à 13 lits de réanimation à l’hôpital de Cayenne, selon le syndicat UTG santé, le double, selon des sources hospitalières, pour 290.000 habitants.

C’est quoi, l’opération Résilience ?

C’est une opération militaire annoncée par Emmanuel Macron lors de son allocution depuis Mulhouse, mercredi soir. Dans les faits, ce dispositif vise à coordonner les actions militaires en faveur de la lutte contre l’épidémie sur tout le territoire national. Rentrent dans ce cadre, par exemple, les transferts de patients de régions surchargées vers d’autres, moins en tension. Pour venir en aide aux populations d’outre-mer, deux porte-hélicoptères amphibies (PHA) seront déployés respectivement vers l’île de la Réunion et dans la zone Antilles/Guyane.

Ce déploiement est diversement apprécié. A Mayotte, le député LR Mansour Kamardine, qui réclamait depuis plusieurs jours l’envoi d’un porte-hélicoptères de l’armée avec ses capacités hospitalières, « prend note d’un début de réponse du gouvernement », qui « nécessitera d’être précisé et complété ». En Guadeloupe, la présidente du département Josette Borel-Lincertin (PS) souligne à l’AFP que « toute mesure exceptionnelle est bonne dans une situation exceptionnelle. Mais pour ma part, je reste d’abord sur les besoins urgents de la Guadeloupe : 20 respirateurs, des approvisionnements réguliers et en volume de masques et des réactifs pour intensifier les tests. Le tout dans les meilleurs délais. »

Même constat en Martinique : pour la députée (apparentée PS) Josette Manin, contactée par l’AFP, « le dispatching de ces engins me paraît correspondre à une méconnaissance de ces territoires ultramarins et de leur étendue. »

Au-delà du coronavirus, d’autres problèmes s’aggravent

Comme ailleurs, la crainte des populations va aussi vers la crise économique qui accompagne la crise sanitaire. Ainsi, l’épidémie de coronavirus rend encore plus vulnérables des territoires déjà en manque de moyens ou très dépendants d’un secteur d’activité. Le ministère est d’ailleurs « en train de voir comment s’assurer que le confinement ne va pas tuer ces économies plus fragiles ». Des mesures spécifiques par rapport à l’Hexagone, en plus de celles qui s’appliquent nationalement, pourraient être mises en place. Le ministère salue les initiatives complémentaires déjà prises par les collectivités.

Au titre des régions dépendantes d’un secteur, on trouve les Antilles ou la Polynésie, avec le tourisme, à l’arrêt. L’ONU prévoit une baisse globale sur 2020 de 20 à 30 % de l’activité touristique. La Nouvelle-Calédonie, elle, trouve une grande partie de sa richesse dans l’exploitation du nickel de son sol. Le commerce est très perturbé par l’épidémie et La 1ère nous apprend que si les prix n’ont pour le moment pas trop baissé, c’est grâce à une réduction de la production des extracteurs calédoniens. A La Réunion, les hôpitaux ne font pas seulement face au Covid-19, mais aussi à une épidémie de dengue, ce qui ajouter à la surchauffe.

Pire encore, la Guadeloupe connaît actuellement une situation très compliquée au niveau de l’eau potable. Le réseau, très ancien et peu entretenu fait que, d’après l’ARS, cité par Le Parisien, 62 % de l’eau potable produite est perdue. Un chiffre catastrophique qui oblige à des coupures pendant parfois des journées entières. Une catastrophe pour les hôpitaux, bien sûr, mais aussi pour les particuliers. Il est en effet difficile de mettre en application des gestes barrières de base sans eau et en période de pénurie de gel hydroalcoolique. Pour pallier un peu le problème, des citernes d’eau non potable ont été mises en place.

Enfin, pendant les grèves contre la réforme des retraites, certains territoires d’outre-mer avaient souffert de pénuries, dans l’alimentaire notamment. Alors que la France hexagonale tourne au ralenti pour encore plusieurs semaines, le risque d’une telle pénurie inquiète. Le ministère chargé de l’outre-mer rappelle à ce sujet que « le Premier ministre s’est exprimé à l’Assemblée nationale pour assurer que la solidarité nationale était acquise à l’outre-mer ». L’Etat promet donc d’être là.