Coronavirus : Où en est-on de la livraison de masques tant attendue par les soignants ?

PENURIE Les soignants de ville et hospitaliers s’inquiètent de la pénurie de masque de protection

Anissa Boumediene

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De nombreux soignants de ville attendent désespérement de recevoir des masques de protection pour poursuivre leur activité, et craignent une pénurie.
De nombreux soignants de ville attendent désespérement de recevoir des masques de protection pour poursuivre leur activité, et craignent une pénurie. — SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA
  • Alors que la France vit confinée pour tenter d’endiguer la propagation du coronavirus, l’épidémie continue de progresser.
  • Personnels soignants de ville et hospitaliers sont en première ligne pour prendre en charge les patients atteints du Covid-19, mais aussi tous les autres malades qui ont besoin de soins.
  • Mais la pénurie de masques de protection inquiète les soignants. Nombre d’entre eux attendent toujours d’être livrés, et redoutent de devoir cesser leur activité s’ils n’ont plus le matériel de protection nécessaire.

Où sont les masques ? Ils ont été promis par le gouvernement, mais nombre de médecins, infirmiers, sages-femmes ou ambulanciers attendent toujours de recevoir cet outil indispensable pour les protéger, alors qu’ils prennent en charge des patients, dont certains sont porteurs du Covid-19. A l’hôpital, on redoute la pénurie quand en médecine de ville, l’absence de masques est déjà une réalité.

« Comment en est-on arrivé là en France en 2020 ? », s’interrogent soignants, mais aussi particuliers. Qui fabrique ces masques tant convoités ? Y a-t-il oui ou non un stock d’Etat ? Et quand les soignants vont-ils être livrés ? 20 Minutes a interrogé les soignants et fait la lumière sur ces questions.

Plus de stock stratégique d’Etat en France

Si les masques de protection sont aussi rares que convoités – « une denrée précieuse, c’est une ressource rare », comme l’a déclaré jeudi soir le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon – il n’en a pas toujours été ainsi. Le manque d’aujourd’hui le dispute à l’abondance d’hier. En 2009, alors que la France était secouée par un autre coronavirus (l’épidémie de H1N1), le pays disposait d’un stock d’Etat de plus de 1,5 milliard de masques. Environ un milliard de masques chirurgicaux et plus de 500 millions de masques FFP2, selon un rapport du Sénat. Sur les quelque 579.691.625 masques FFP2 recensés à l’époque, 463 millions faisaient partie du stock stratégique d’Etat, et 116 millions appartenaient au stock des établissements de santé, d’après un décompte effectué par l’établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (EPRUS), aujourd’hui dissous.

Dès 2009, un rapport du Sénat émet des doutes sur la nécessité de conserver un stock d’Etat. Et en 2011, au lendemain de la crise de la grippe H1N1, qui a laissé la France avec des dizaines de millions de doses de vaccin sur les bras, il est décidé de ne pas conserver de stock d’Etat de masques de protection. Aujourd’hui, « il n’y a donc pas de stock de masques FFP2 », confirmait dès le 3 mars le ministre de la Santé, Olivier Véran, au micro de l’Assemblée nationale.

Une décision à rebours des préconisations du Haut Conseil à la santé publique, qui recommandait pourtant de les conserver pour « les personnels directement exposés à un risque élevé », dont font partie les soignants, rappelant que le risque de pandémie restait « inchangé », et que la nature de l’agent infectieux « ne pouvait être anticipée ».

Un million de masques de Chine et cinq millions de masques de l’armée

Début mars, le président Macron annonçait la réquisition des stocks de masques disponibles ou en cours de production en France, et dont une bonne partie a déjà été écoulée. Et s’il était alors question d’en distribuer « aux Français atteints par le coronavirus », ce n’est plus à l’ordre du jour.

Et aujourd’hui ? Quelques millions de masques de protection devraient être distribués aux soignants. Ce mercredi, la Chine a envoyé un million de masques médicaux en France, a annoncé l’agence officielle Chine nouvelle. Ce lot, dons de deux organisations caritatives chinoises, a été acheminé par avion en Belgique.

De son côté, « le ministère des Armées livre 5 millions de masques chirurgicaux » pour les mettre à la disposition du ministère de la Santé, a précisé ce mercredi la ministre des Armées, Florence Parly. Il ne s’agit donc pas de masques FFP2, les modèles qui assurent la meilleure protection face au Covid-19.

Le premier producteur mondial de masques à l’arrêt

Côté production, le rythme est loin de suivre la demande qui explose. La raison ? La Chine, usine du monde. Mais usine à l’arrêt. Point de départ de cette pandémie de coronavirus, le pays a mis nombre de régions sous cloche, mettant en place un confinement total de la population. Et plaçant son industrie, qui abreuve la planète en marchandises en tous genres, à l’arrêt. Or, les masques, la Chine en est le premier producteur mondial. Et la production a été interrompue à l’heure la plus critique, quand la pandémie a gonflé et que la demande internationale a explosé.

Mais la France dans tout ça ? Produit-elle des masques ? A ce jour, il y a dans l’Hexagone « quatre usines de fabrication, a répondu jeudi soir Jérôme Salomon. Leur capacité de production a été augmentée et elles sont aujourd’hui en mesure de produire six millions de masques par semaine ». Mais en pratique, la distribution a du mal à suivre : à raison de trois masques par jour et par soignant, les besoins sont exponentiels.

« Moi, je n’ai rien reçu »

Alors, du côté des soignants, on attend, fébrilement, de récupérer les précieux masques de protection, délivrés – quand il y en a – au compte-gouttes. « Pour l’heure, dans les hôpitaux de l’AP-HP, nous n’avons pas encore de problèmes d’approvisionnement, nous avons des masques chirurgicaux et des masques FFP2 », rassure le Pr Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou, à Paris. « Nous avons priorisé les territoires les plus touchés, assure Jérôme Salomon. Les hôpitaux consomment beaucoup de masques parce qu’ils ont beaucoup de malades, et nous réagissons très vite aux demandes des établissements de santé qui font appel à nous pour avoir des livraisons directes ».

« En revanche, en ce qui concerne les soignants de ville – généralistes, dentistes, infirmiers, sages-femmes, mais aussi personnels dans les Ehpad et ceux qui travaillent auprès de personnes dépendantes –, la pénurie est bien là, et c’est une catastrophe », déplore le Pr Juvin.

« Je n’en ai presque plus, et je n’ai rien reçu, confirme le Dr Michèle Scheffler, gynécologue qui continue d’assurer quelques consultations présentielles à son cabinet. Le conseil de l’Ordre nous a indiqué que désormais, nous allions devoir nous rationner à 18 masques par semaine et par médecin, ce qui est très compliqué, puisque la secrétaire qui accueille les patientes doit également en porter, et que nous en donnons à toute patiente qui arriverait avec de la fièvre ou une toux en consultation ». Par dépit, la gynécologue « envisage de faire confectionner des masques en tissu pour poursuivre les consultations d’urgence ».

Même faible stock qui réduit à vue d’œil pour Isabelle Fournier, présidente de l'Association nationale des sages-femmes libérales (ANSFL). « J’ai annulé toutes les consultations qui pouvaient être reportées, mais dans le suivi de grossesse et en sortie de maternité, certains rendez-vous physiques restent indispensables. Or, aucune livraison de masque n’est prévue pour les sages-femmes, à l’exception de celles se trouvant dans les régions les plus touchées par l’épidémie. Mais elles ne recevront que six masques par semaine ! ».

« Je viens d’en récupérer une boîte »

Quelques rares « chanceux » ont pu s’en procurer. « Je sors de la pharmacie, je viens d’en récupérer une boîte, indique le Dr Jacques Battistoni, médecin généraliste et président du syndicat MG France. Mais ce sont des masques chirurgicaux, pas des FFP2. Et nous n’avons pas de quoi tenir très longtemps : avec 18 masques par soignant et par semaine, cela nous empêche d’en donner à tout patient qui se présente en consultation avec des symptômes du Covid-19. C’est inquiétant pour la suite. Le ministre de la Santé nous a promis des masques FFP2 qui ne viennent pas. Il y a de gros problèmes de logistique ! J’ai lui posé la question de l’approvisionnement, mais il m’a simplement répondu que c’était compliqué ».

Alors, quand les soignants auront-ils leurs masques ? « Plusieurs dizaines de millions ont été distribués ou sont en cours de distribution, a répondu à 20 Minutes le directeur général de la Santé lors d’un point presse jeudi soir. Et la distribution devrait être terminée ce vendredi soir ». Sans toutefois préciser quand les FFP2 seraient de nouveaux disponibles.

« Nous avons récupéré quelques dons »

Les quelques FFP2 qu’il a réussi à rassembler cette semaine, Yannick Janeiro, président de la Fédération nationale des techniciens ambulanciers urgentistes (FNTAU), les doit à la générosité des entreprises bretonnes, où il travaille : « C’est le fruit de dons d’entreprises du BTP, explique-t-il. En revanche, je n’ai rien reçu de la part des autorités sanitaires, et aucune livraison n’est prévue pour les ambulanciers, alors que 80 % de notre activité des dernières semaines consiste à assurer le transport médicalisé des cas probables et confirmés de coronavirus, confie-t-il. Ce qui signifie que nous avons un besoin indispensable de masques ». Auparavant, « nous récupérions des masques auprès des CHU avec lesquels nous travaillons, mais comme eux aussi sont à flux tendu et commencent à avoir des problèmes de stocks, ils n’en ont plus assez ».

Cet élan de solidarité des entreprises, Jérôme Salomon l’encourage. « J’en appelle à la solidarité. Beaucoup d’institutions, de collectivités, d’entreprises ont des masques. Donnez-les ! Même les particuliers peuvent se rendre en pharmacies pour faire don de leurs masques ». Mais pour le Dr Jean-Paul Hamon, médecin généraliste et président de la Fédération des médecins de France (FMF), « en arriver là révèle la gestion défaillante de la crise du coronavirus par notre administration ».