Coronavirus : « Quand on est dans un risque exponentiel, on agit d’abord, on analyse ensuite », souligne Tomas Pueyo, dont l’analyse fait le tour d’Internet

INTERVIEW Tomas Pueyo a partagé sur les réseaux une très longue analyse prouvant la grande dangerosité du coronavirus et l’importance du confinement total

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Un homme à Paris, le 15 mars 2020, incitant les habitants à rester chez eux face au coronavirus.
Un homme à Paris, le 15 mars 2020, incitant les habitants à rester chez eux face au coronavirus. — Laurent Vu/SIPA
  • Son analyse a été publiée en français le 12 mars sur le site Medium, et depuis traduite en 20 langues et partagé 30 millions de fois.
  • Tomas Pueyo, consultant et spécialiste en applications virales vivant à San Francisco, y dévoile, à travers des graphiques, les différents scénarios selon les pays.
  • Il incite les citoyens du monde à se confiner chez eux et les autorités à imposer des mesures drastiques. 20 Minutes est le premier média français à interviewer Tomas Pueyo, l’auteur du post qui fait le tour de la Toile depuis quatre jours.

Jeudi soir, Tomas Pueyo a lancé un appel à l’aide sous la forme d’une analyse précise des conséquences du coronavirus publiée sur Medium. Avec un scénario très sombre. Les prochains jours et semaines diront si son analyse était catastrophiste ou prémonitoire. Mais, depuis, force est de constater que beaucoup de politiciens ont pris des mesures beaucoup plus sévères qu'auparavant, notamment en France.

« Trente millions de vues et 20 traductions plus tard, partagées sur les médias sociaux par des gens comme Margaret Atwood ou Ehud Barak, […] l’article a contribué à changer la conversation », écrit-il ce dimanche sur Facebook. Premier média français à avoir pu l’interviewer, 20 Minutes a cherché à comprendre pourquoi et comment il a fait ce travail d’analyse depuis des semaines. Et pourquoi il lance ce cri d’alarme.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé au coronavirus, et quelle est votre légitimé ?

Je ne suis pas spécialiste, je n’ai pas de doctorat. C’est d’ailleurs pour cela que je cite toutes mes sources. Mon rôle n’était pas de faire de la recherche, mais de l’assemblage. Mettre toutes les analyses en un seul article, pour que les gens comprennent l’urgence. C’est sur mon temps libre que je passe entre trois et six heures par jour, depuis quelques semaines, à écrire ces posts. Depuis, des experts ont validé l’analyse en les postant sur les réseaux.

Concernant mon background, j’ai été consultant en fusion et acquisition, créé des applications virales qui ont obtenu un million d’utilisateurs. Or, les modèles analytiques sur la contagion virale virtuelle et réelle sont très similaires. Donc, je sais exactement comment fonctionnent les croissances exponentielles. Au début, j’étais juste curieux sur le coronavirus. Et, très vite, j’ai compris le danger. Quand j’ai vu les taux de croissance, j’ai commencé à écrire. Ensuite, j’ai vu que les gens ne comprenaient pas l’urgence. Je me suis mis à écrire un post juste pour mes amis, tous les jours sur Facebook. Au bout de deux semaines, un de mes amis parisiens m’a dit : « C’est super, ce que tu as écrit sur les Etats-Unis, j’adorerais savoir la même chose pour Paris. » C’est à ce moment que j’ai écrit un post qui rassemblait tout ce que je savais. Le message a eu une résonance dans le monde entier.

Comment résumeriez-vous votre post ?

La situation est bien pire que ce qu’on croit et va très vite devenir encore pire. Quand ça sera le cas, les systèmes de santé vont s’effondrer et les gens vont mourir. Pas uniquement les malades du coronavirus, mais beaucoup d’autres, par incapacité des hôpitaux à traiter à temps une crise cardiaque, par exemple.

La seule manière de limiter ça, c’est d’éliminer la transmission le plus vite possible. Voir un minimum de gens, conserver une distance, prendre des mesures d’hygiène pour au moins trois semaines. Si on fait ça, on décale le pic épidémique dans le temps, ce qui nous permet de mieux comprendre le virus, d’augmenter la capacité du système de santé et d’analyser quelles sont les mesures adéquates pour reprendre certaines activités petit à petit. Notre vie ne va pas être la même pendant un mois. Je ne dis pas qu’il faut enfermer tout le monde. Il faut faire attention à ses motivations quand on sort.

Des internautes ont corrigé certains points de votre post. Cela a-t-il changé vos données ?

Pour l’instant, je n’ai apporté que de petits changements. Après, j’espère, je veux me tromper.

Comment se fait-il que l’on n’ait pas eu ces informations avant ? On a l’impression que c’est seulement jeudi que le vent a brusquement tourné. Et de « pas de panique », nous sommes passés à « c’est beaucoup plus sérieux que prévu » en France…

Je ne peux que spéculer. L’évolution de l’épidémie n’arrive pas au même moment dans tous les pays. Par exemple, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les cas augmentent plus tard qu’en France et en Espagne. Le premier effet que l’article a eu, ça a été de déclencher un changement de vision.

Le deuxième, c’est que j’ai entendu que l’article a intéressé des gouvernements de différents pays, mais je ne peux pas le vérifier. Plusieurs politiciens m’ont demandé des conseils sur les mesures à prendre. Ce que je ferai dans les prochains jours.

N’avez-vous pas craint de créer un mouvement de panique ? Si tout le monde se rue aux urgences, c’est la catastrophe assurée, non ?

Absolument. Cette phrase est toujours vraie : il ne faut pas paniquer. Mais ce n’est pas l’essentiel. La vraie question c’est : quelles mesures faut-il prendre et à quel moment ? Le problème était que les gouvernements ne prenaient pas de mesures. Il fallait absolument et immédiatement réagir. S’il faut que les gens aient peur, tant pis.

Mais il y a un coût collatéral : certains ont acheté trop de gel hydroalcoolique, par exemple. Mais quand on mesure le coût/bénéfice entre des pénuries de masques ou de gel et des millions des personnes pas contaminées et qui survivent, pour moi, il fallait absolument traduire l’urgence.

Comment expliquer aux Français qui sont sortis, encore ce dimanche, dans les parcs ou en terrasses, que c’est irresponsable ?

Aujourd’hui, la France a environ 5.500 cas, le nombre double tous les trois jours à peu près. En trente jours, ça sera multiplié par 1.000. Ce qui veut dire 5 millions de cas. L’autre donnée importante, c’est que le taux de mortalité dépend vraiment de comment on réagit. Dans le Hubei, on est à environ 5 % de morts. Dans des régions chinoises où ils ont imposé le confinement tôt et total, cherché tous les contacts, on est davantage sur du 1 %. Hubei a fermé la région à partir de 500 cas. La France a pris des mesures avec 5.000 cas. Si la France ne faisait rien, il y aurait 5 millions de cas avec 5 % de morts.

Heureusement, grâce aux mesures qui ont été prises, la croissance va être plus lente. Mais on ne peut le voir tout de suite. La question c’est : « Au-delà des 5.000 cas officiels, quel est le vrai nombre ? » Selon mes calculs, on serait à peu près à 100.000 cas en France. Donc, ce qu’il faut expliquer, c’est que le virus est partout. Et la mortalité va être haute, surtout au début. Les gens sont attachés à leur vie, à leurs habitudes. Mais quand on a ces nouvelles données, il faut changer de référence : on devrait arrêter tout ce qui n’est pas vital.

Vous dites : « Les pays qui agissent rapidement peuvent réduire le nombre de décès de dix fois au moins ». La France a-t-elle trop tardé, et tarde-t-elle encore à agir ?

Ce n’est jamais trop tard ! Mieux vaut faire un confinement total maintenant que, comme au Royaume-Uni, où on ne va rien faire. Chaque jour où l’on attend, la situation sera plus coûteuse en vies humaines, en retombées économiques. Je comprends les politiciens, il faut qu’ils prennent en compte toute la société.

Mais quand on est dans un risque exponentiel, on agit d’abord, on analyse ensuite. Ils sont en train de faire l’inverse. Mieux vaut commencer très fort et réduire ces mesures drastiques.

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