Arrêter les règles : Mais pourquoi les femmes saignent-elles encore ?

ET SI ON S'EN PASSAIT ? 3/3 Les règles sous pilule n’ont pas d’utilité médicale, et pourtant, les femmes se font toujours saigner par millions. « 20 Minutes » a cherché à comprendre les raisons de ce paradoxe, dans une enquête en partenariat avec l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Aude Lorriaux

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Une culotte avec du sang menstruel.
Une culotte avec du sang menstruel. — gaelx / Flickr (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/)
  • 20 Minutes a mené, en partenariat avec l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), une enquête sur les règles sous pilule, en trois volets.
  • Les règles sous pilule sont de fausses règles, qui n’ont pas de réelle utilité médicale, et on peut tout aussi bien prendre la pilule en continu, disent en choeur les médecins. Mais alors qui les a inventées, ces règles inutiles, et pourquoi? Est-ce que c’est dangereux de les supprimer? Pourquoi les femmes ne le font pas plus? 
  • Dans ce troisième volet, nous nous penchons sur la question suivante : pourquoi les femmes ne suppriment-elles pas plus leurs règles? Un volet qui explore les diverses peurs qui traversent ce sujet, de la crainte des hormones aux représentations sociétales liées à ce que « doit » être une « vraie » femme.
     

Si les règles sous pilule sont généralement inutiles, qu’elles n’ont pas de bénéfice pour la santé, voire même augmentent le risque d’être enceinte, et s’il n’y a aucune contre-indication médicale à supprimer ses règles, alors pourquoi les femmes acceptent-elles encore de saigner tous les mois quand elles prennent la pilule ?

On pourrait comprendre que ces dernières tiennent à leurs règles, si celles-ci ne les gênaient pas : mais ce n’est pas le cas. Selon un sondage YouGov * pour 20 Minutes, effectué début octobre 2019, plus d’un tiers des femmes non-ménopausées ayant été interrogées ont des menstruations assez douloureuses (33 %) voire très douloureuses (12 %). Même celles qui sont sous contraception hormonale en souffrent (29 % ont des règles assez douloureuses, 8 % très douloureuses). Et globalement, une majorité de femmes est gênée par ses règles, que ce soit dans sa vie professionnelle (56 %), sa vie privée (67 %) ou sa vie sexuelle (59 %).

Pour Julie Ancian, sociologue à l’EHESS qui a mené cette enquête en partenariat avec 20 Minutes, l’analyse de 350 témoignages adressés à 20 Minutes et d’entretiens approfondis avec des femmes ayant supprimé leurs règles éclairent ces résultats : « Ces femmes désignent sans équivoque leurs règles comme un fardeau, voire un enfer et ce, dans de nombreux aspects de la vie quotidienne. Elles décrivent la honte des premières règles à l’école, la peur obsessionnelle des taches, la fatigue et les douleurs parfois invalidantes. C’est aussi une charge mentale au sens où chaque mois, pendant une trentaine d’années, il faut y penser et s’organiser pour gérer les contraintes qui y sont associées. »

La peur du « chimique », la valorisation du « naturel »

Et pourtant, elles ne sont pas si nombreuses à vouloir se débarrasser de leurs écoulements mensuels. Seules 35 % des femmes non ménopausées aimeraient ne plus avoir de règles du tout. Et seulement 30 % des femmes, de toutes les femmes, ont déjà volontairement supprimé ou décalé leurs règles. Un chiffre à peu près en ligne avec d’autres études plus anciennes, avec à chaque fois entre un tiers et une moitié de femmes intéressées.

Ainsi, 50 % des femmes qui n’ont jamais décalé ou supprimé leurs règles, interrogées dans notre sondage YouGov, ne l’ont pas fait principalement parce que cela ne leur paraît « pas naturel » et 23 % par peur des effets négatifs sur la santé. Les scandales autour des pilules de troisième génération ont laissé des traces. Quand bien même aucune étude ne montre un surcroît de danger de la prise en continu d’hormones, par rapport à une prise 21 jours sur 28, il reste cette idée que moins on prend d’hormones, mieux on se porte. Et tant pis si on doit en souffrir un peu, et parfois même se bourrer d‘antalgiques et de divers antispasmodiques.

L’idée sans fondements qu’il serait bon « d’évacuer »

Dans les études réalisées vers la fin des anné́es 1970, les femmes é́taient majoritairement défavorables à une contraception induisant une aménorrhée. Si cette conception a un peu évolué, l’idée demeure qu’il faut en passer par là. Les règles, c’est gênant et inconfortable, mais c’est… inévitable, pensent beaucoup de femmes : 42 % des femmes de notre sondage jugent ainsi plutôt inconcevable ou tout à fait inconcevable de supprimer ses règles grâce à la contraception hormonale.

Pour être en bonne santé, il faudrait saigner. « Le corps ne se "nettoie pas" », s’inquiète Marie, dans l’appel à témoignages lancé par 20 Minutes, rappelant les « saignées » très populaires au XVIIè siècle, qui bien souvent tuaient plutôt qu’elles ne guérissaient. Observant des femmes brésiliennes dans l’Etat de Bahia, l’anthropologue Emilia Sanabria notait que celles-ci prenaient peur, dès que leurs règles ne venaient plus, que le sang ne « s’accumule » dans le corps : « L’idée que le sang puisse s’accumuler de manière pathologique – autrefois connue sous le terme "pléthore" – appartient à une antique représentation du corps, la conception humorale, qui a toujours cours », explique la chercheuse. « Je suppose sans en avoir la certitude, qu’il reste bon d’"évacuer" via les règles et saignements », rapporte ainsi une des femmes dans notre appel à témoignages.

Avoir ses règles est aussi associé à une certaine image de la féminité. « Suite à la pose d’un implant contraceptif, je n’ai plus eu de règles pendant cinq ans. J’ai fini par ne plus me sentir "normale", ne plus me sentir femme face au fait de ne plus avoir de cycle », rapporte Manon. « J’ai eu l’impression de perdre une partie de ce qui me rendait moi », explique aussi Emeline. « L’idée que c’est normal d’avoir mal pendant ses règles est très prégnante dans la société, ajoute Julie Ancian. Les femmes qui souffrent de dysménorrhée – les douleurs liées aux règles – ne recherchent pas toujours d’aide médicale et de nombreux professionnels de santé ne leur proposent rien, alors que des solutions existent. »

Les femmes dans le flou

Certaines femmes éprouvent aussi le besoin d’avoir leurs règles pour « vérifier » qu’elles ne sont pas enceintes. « Si on ne voit pas ses règles arriver, on ne peut pas être sûre que l’on n’est pas enceinte », explique Héloïse. Pourtant, on peut très bien avoir de des pertes de sang et être enceinte. Et l’interruption de sept jours expose davantage les femmes au risque de grossesse non prévue par rapport à une prise en continu. Mais les femmes le savent-elles ?

Si dans notre sondage YouGov, 62 % des femmes affirment savoir que la contraception hormonale peut espacer ou supprimer les menstruations, et savoir « exactement de quoi il s’agit », 20 % « ne savent pas exactement de quoi il s’agit », et 19 % l’ignorent totalement (« Non je ne le savais pas »). Cela fait donc tout de même 40 % de femmes qui soit ignorent cette possibilité, soit n’en ont pas une idée claire. Même chez les femmes qui prennent la pilule en continu pour supprimer leurs règles, beaucoup de confusions demeurent, comme chez Carole, interviewée pour cette enquête : « Si le corps relâche ce sang, c’est qu’il y a bien une raison. S’il ne le relâche pas, je ne sais pas où il va. Je suis toujours dans le doute, je ne sais pas vraiment quel impact ça a sur mon corps ».

« On nous prend vraiment pour des quiches ! »

L’information ne passe pas, ou pas complètement, et notamment du côté des professionnels de santé. Seules 15 % des femmes interrogées dans notre panel YouGov se sont vues proposer par un médecin généraliste ou un gynécologue la possibilité de supprimer leurs règles. Un chiffre cohérent avec d’autres études, réalisées dans d’autres pays. 90 % des femmes n’avaient jamais entendu parler de la suppression des règles par un gynécologue, selon une étude espagnole de 2008. Seulement 6 % des femmes britanniques se rendant dans des centres offrant des consultations gynécos en avaient eu vent.

Professeure au CHU de Lille et membre de la commission orthogénie du Conseil national des gynécologues (CNGOF), Brigitte Letombe affirme avoir entendu, dans des congrès, des gynécologues qui affirment « les femmes ne peuvent pas comprendre », ou qu’« on ne peut pas expliquer aux femmes que ce ne sont pas de vraies règles ». Une ex-directrice d’hôpital est encore plus cash : « On ne nous en parle pas du tout quand on nous la prescrit, au contraire le fait d’interrompre la pilule est présenté comme nécessaire. On nous prend vraiment pour des quiches ! »

Des médecins pas toujours très ouverts…

Certains témoignages recueillis par 20 Minutes font état d’une véritable réticence de certaines et certains médecins, voire d’une forme de désinformation : « J’ai supprimé mes règles volontairement pendant, en tout, près de trois ans pour éviter les douleurs atroces dont je souffrais tous les mois qui m’empêchaient d’aller en cours et au travail. J’en ai bien entendu parlé à mon gynéco avant mais celui-ci n’était pas du tout d’accord. Pour lui, une femme DOIT avoir ses règles pour être en bonne santé », écrit par exemple Camille. « Mon médecin refuse de me prescrire quoi que ce soit qui puisse couper mes règles, même provisoirement », écrit Chris. « Ma gynécologue n’a jamais été ouverte sur ce sujet. (…) J’ai donc toujours fait cela "dans son dos", en me débrouillant pour me faire renouveler mon ordonnance plus souvent que nécessaire », relate aussi Marjorie.

Les choses sont un peu en train de changer, selon le médecin et essayiste Martin Winckler, mais « c’est lent et long » : « Les gens qui refusent d’accepter ce genre de choses sont coincés dans une vision essentialiste de ce que doit être une femme et de la manière dont elle doit fonctionner. C’est lié au type de formation. Pour renouveler un mode de pensée cela demande beaucoup de temps. »

* Etude YouGov RealTime réalisée du 30 septembre au 9 octobre 2019 auprès de 2 104 adultes françaises représentatives de la population nationale féminine âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas.

Pour compléter notre dossier « Et si on s’en passait ? », retrouvez deux autres articles ​Pourquoi les labos vendent-ils des pilules qui créent de fausses règles? et Ces femmes qui suppriment leurs menstruations sur le carnet du projet PLACES de l’EHESS.​

 

20 secondes de contexte

Cette série d’articles s’inscrit dans le cadre du projet PLACES, initié par l’École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS) et coordonné par OpenEdition Center, un projet de recherches collaboratives entre journalistes et chercheurs et chercheuses. L’ambition, selon Alessia Smaniotto, ingénieure d’études à l’EHESS et coordinatrice du projet, est de « proposer une issue aux impasses d’une situation actuelle, qui positionne les figures du journaliste et du chercheur dans deux mondes cloisonnés ».

À cette fin, trois projets pilotes ont été sélectionnés en partenariat avec trois médias : des recherches sur les jeunes malades d’Alzheimer, avec Binge Audio, des travaux sur ce que les migrations font aux villes de frontière avec Café Babel et l’enquête de 20 Minutes sur la contraception hormonale, menée avec la sociologue Julie Ancian, post-doctorante à l’EHESS, aujourd’hui à l’Inserm. A travers ces trois binômes, eux-mêmes observés pendant le temps de leur travail, l’idée est de constituer une boîte à outils facilitant ce type de collaboration, afin, à terme, de créer une plateforme plus vaste de travail en commun.

Le projet PLACES est financé par le Ministère de la Culture et de la Communication, coordonné par Pierre Mounier et Alessia Smaniotto, respectivement ingénieur de recherche et ingénieure d’études à l’EHESS. Alexandra Caria et Jonathan Chibois, post-doctorants à l’EHESS pour le projet PLACES, ont étudié les pratiques communicationnelles et socio-professionnelles ainsi que les usages numériques des binômes de journalistes et chercheurs, à travers des observations et des entretiens.