Coronavirus : Comment la recherche d’un « patient zéro » et des « cas contacts » se déroule-t-elle lors d’une épidémie ?

EPIDEMIE L’enquête se poursuit pour retrouver le ou les « patients zéro » du coronavirus en France. Un dispositif lancé pour toutes les épidémies

Oihana Gabriel

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L'enseignant décédé du coronavirus est mort à l'hôpital de Creil le mardi 25 février 2020. Depuis, l'enquête pour retrouver le patient zéro et les cas contacts a été lancée.
L'enseignant décédé du coronavirus est mort à l'hôpital de Creil le mardi 25 février 2020. Depuis, l'enquête pour retrouver le patient zéro et les cas contacts a été lancée. — AFP
  • En France, plusieurs dizaines de nouveaux cas de coronavirus ont été diagnostiqués depuis jeudi.
  • « On a devant nous une épidémie qui arrive » et il faudra « l’affronter au mieux », a déclaré Emmanuel Macron jeudi.
  • Pour le moment, les autorités sanitaires n’ont pas annoncé d’où venaient les premières contaminations françaises.

Comment retrouver le « patient zéro », cette première personne infectée par un agent pathogène ? C’est l’un des challenges que doivent relever les médecins qui tentent de remonter jusqu’à la première personne atteinte par ce nouveau virus en France. Car pour le moment, on ne sait toujours pas comment les deux patients vivant dans l’Oise ont été infectés. Seul indice : ils vivent et travaillent dans un rayon de 40 km.

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D’où vient le terme ?

Ne parlez pas de « traque » à Anne-Marie Moulin. « Dire qu’on "recherche" le premier patient pour des raisons scientifiques, oui. Mais en général, on "traque" un animal au cours d’une chasse, ou on "traque" un suspect », s’explique la chercheuse du CNRS Paris 7 émérite au laboratoire Sphere « Sciences – philosophie – Histoire », également médecin et philosophe.

Pourquoi ne dit-on pas plutôt « patient 1 » ? « Le "patient zéro" a été employé pour la première fois à propos du sida, et plus particulièrement de Gaëtan Dugas, ce steward canadien aux mille amants, accusé d’avoir "semé la mort sur la planète" », raconte-t-elle. Une accusation qui datait de 1987 et qui a été corrigée trente ans plus tard par une étude publiée en 2016 dans Nature, qui a réhabilité la mémoire de cet homme. « Il y avait un aspect scientifique, mais aussi moral, soulève la chercheuse. Apparemment, au départ, on l’aurait appelé patient malade O, avec la lettre O pour « Out of California ». Les projecteurs étaient alors braqués sur la communauté homosexuelle de Californie. On aurait donc confondu le O avec le zéro. »

Pourquoi est-ce primordial de retrouver cette personne ? Parce qu’elle peut disséminer le virus à d’autres individus dans son entreprise, à l’école de ses enfants, dans les transports en commun… Surtout si elle ignore qu’elle est malade. Ce qui peut être le cas pour ce coronavirus, qui se traduit parfois par des symptômes de rhume, quand les patients ne sont pas asymptomatiques… « C’est une démarche épidémiologique plutôt banale, qui a deux objectifs. Scientifique, pour mieux comprendre la maladie et comment elle se transmet. Et médicale, pour éviter les transmissions, reprend la chercheuse. Voilà pourquoi on doit contacter le patient et son entourage pour les surveiller et éventuellement les traiter. C’est une démarche qui n’a rien à voir avec le fait de trouver des coupables. » Il y a donc une même enquête qui recherche des patients en amont, le ou les « patients zéro », mais aussi en aval, les « patients contacts », ses proches, qui ont été infectés.

Identifier les « cas contacts »

Comment l’enquête se déroule-t-elle ? Dès qu’une personne est hospitalisée pour un Covid-2019, elle est contactée par l’ARS dont dépend son hôpital et doit répondre à un questionnaire précis pour retracer son parcours depuis l’apparition des symptômes. « On prend en compte l’itinéraire hospitalier, et on interroge l’entourage, les collègues, les proches, la famille, pour reconstituer le parcours des 14 derniers jours de la personne contaminée », a précisé Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, lors d’un point presse mercredi. Cette procédure est appelée « contact tracing ». « L’équipe médicale est également en première ligne pour poser des questions à la famille ou à la personne si elle est consciente : "qu’avez-vous fait dans le dernier mois ?" "Qui avez-vous vu ?" », reprend Anne-Marie Moulin.

Un procédé unique ? « Cette recherche de cas contacts est toujours la même, quelle que soit l’épidémie, assure-t-on à l’Agence régionale de Santé d’Ile-de-France, chargée de l’enquête pour l’Oise. Ce qui n’est pas standardisé, c’est le questionnaire, réalisé il y a quelques jours par l’ARS et Santé Publique France. » La notion de niveau de contagion de la maladie est primordiale : ainsi, l’indice de contagiosité du coronavirus se situe entre 1,5 et 3,5 [ce qui signifie qu’une personne infectée contamine en moyenne entre 1,5 et 3,5 autres personnes], celui de la rougeole à 9. Logiquement, la recherche ne sera donc pas de même ampleur.

Une enquête qui peut relever du casse-tête. « La peur qu’ont les gens de la contagion peut les amener à surévaluer le risque, avertit la chercheuse. Evaluer le temps et la proximité dans une file d’attente devant une boulangerie, c’est compliqué… » Par ailleurs, le lien avec les animaux pourrait jouer un rôle important dans ces investigations, puisqu’en Chine, le virus est sans doute né chez la chauve-souris, et a pu transiter par le pangolin. Une hypothèse plausible, mais pas encore vérifiée. « Pour Ebola, théoriquement, c’est un petit garçon de 2 ans qui a été le "cas zéro". On supposait qu’il avait eu un contact avec une chauve-souris en jouant dans un arbre en Guinée en 2013 », rappelle la chercheuse.

Trois niveaux de risque

Côté aval, ensuite, les « cas contacts » sont suivis de près par les épidémiologistes de l’Agence régionale de santé, qui pilotent ces enquêtes dans l’Hexagone. Elles répondent à « des protocoles standardisés » et les pays échangent régulièrement à leur sujet, sous l’égide de l’OMS. Au niveau international, le processus a été rôdé à l’occasion d’autres épidémies : le Sras en 2002-2003, le Mers en 2012-2013, ou Ebola en 2014. Une fois identifiées, ces personnes sont contactées par téléphones et classées selon leur niveau de risque : « négligeable », « faible », ou « modéré à élevé ».

Pour le premier cas, on ne fait rien. Ensuite, « si le risque est faible, on va dire à la personne qu’elle doit se surveiller. Elle a un numéro de téléphone à l’ARS qu’elle doit joindre si elle a des symptômes, mais sinon, elle ne change rien à sa vie, nous explique-t-on à l’ARS d’Ile-de-France. Troisième cas de figure : les personnes qui ont passé plus d’une heure à moins d’un mètre du patient. Elles sont placées à l’isolement et doivent prendre leur température et appeler tous les jours, même si elles n’ont pas de fièvre. »