Arrêter les règles : Peut-on se passer des saignements sous pilule sans danger ?

ET SI ON S'EN PASSAIT ? 2/3 Les règles sous pilule n’ont pas d’utilité médicale, et pourtant, les femmes se font toujours saigner par millions. « 20 Minutes » a cherché à comprendre les raisons de ce paradoxe, dans une enquête en partenariat avec l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Aude Lorriaux

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Hémorragies de privation sur une serviette hygiénique à ailettes.
Hémorragies de privation sur une serviette hygiénique à ailettes. — Anne Jea. / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)
  • 20 Minutes a mené, en partenariat avec l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), une enquête sur les règles sous pilule, en trois volets et un podcast.
  • Les règles sous pilule sont de fausses règles, qui n’ont pas de réelle utilité médicale, et on peut tout aussi bien prendre la pilule en continu, disent en choeur les médecins. Mais alors qui les a inventées, ces règles inutiles, et pourquoi? Est-ce que c’est dangereux de les supprimer? Pourquoi les femmes ne le font pas plus? 
  • Dans ce deuxième volet, nous nous penchons sur ce que dit la science de la suppression de ces fausses règles, et nous cherchons à savoir si c’est une pratique risquée.

« Je trouve ça bizarre quand même de ne plus avoir mes règles, je ne sais pas si c’est vraiment sain et sans danger », s’interroge Pauline, dans l’appel à témoignages que nous avons lancé pour cette enquête. « Je ne suis pas sûre que cette solution soit bonne sur le long terme : le corps expulse tous les mois, autant le laisser expulser, non ? », se demande Louise. « C’est un confort dans la vie de tous les jours, mais qui engendre tout de même des petites peurs : Suis-je enceinte ? Comment se passera l’arrêt de la pilule ? Combien de temps mon corps mettra-t-il à reprendre son cycle naturel ? », se questionne Marine. Ces questions, vous êtes nombreuses à vous les poser. Supprimer ses règles par la contraception hormonale, en prenant la pilule en continu, un implant ou un stérilet hormonal, est-ce sans risques ? Ou pour le dire plus clairement : une contraception en continu est-elle plus risquée qu’une pilule classique, qui déclenche ces saignements que nous appelons souvent, à tort, des « règles » ?

La question est légitime, puisque la pilule en continu apporte plus d’hormones, à pilule égale. Par exemple, Seasonale comporte 23 % d’hormones en plus que la même formule (Minidril) en utilisation cyclique. Mais la pilule Lybrel prise sur 365 jours apporte moins d’hormones que Minidril en utilisation cyclique…

Pas plus de risques cardiaques, d’infertilité ou de thromboses

Il n’existe pas, aujourd’hui, d’étude de très grande ampleur sur la question. Il est par ailleurs très difficile de porter un jugement global sur « la pilule en continu », car différents types de pilule peuvent être pris en continu. Ces pilules ont des molécules différentes et comportent chacune des risques spécifiques. Ce que l’on peut affirmer en revanche, c’est que les études disponibles sur les patientes qui ont supprimé leurs règles pendant plusieurs mois n’ont pas fait ressortir de risques particuliers pour la santé, par rapport à une prise classique, avec de (fausses) règles. (Rappelons, comme nous le disions dans le premier article de cette série, que les règles sous pilule ne sont pas de vraies règles, et qu’elles n’ont, à quelques exceptions près, aucune utilité médicale).

Un article scientifique faisant la synthèse de près de 160 études parues entre 1970 et 2014 sur le sujet concluait ainsi qu’il n’y a pas plus de risques cardiaques, d’infertilité ou de thromboses avec la pilule en continu, qu’avec les pilules classiques. « Il n’y a pas d’impact sur la santé à ne pas avoir ses règles, et pas d’impact sur la fertilité », affirme à 20 Minutes Isabelle Yoldjian, cheffe du pôle endocrinologie à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).

Moins de risques de tomber enceinte

En revanche, ces fausses règles ont un effet aujourd’hui bien connu, déjà décrit en 2001 par le médecin et essayiste Martin Winckler : elles augmentent le risque de tomber enceinte. C’est ce qu’expliquent aussi les professeurs MacGregor et Guillebaud, dans une étude parue en 2018, au titre éloquent : « L’intervalle de 7 jours sans hormones devrait être relégué aux oubliettes de l’histoire » (traduit par nos soins). Il faut savoir que grâce aux hormones, la pilule bloque la fabrication de follicules, qui produisent ensuite l’ovulation. Or, écrivent-ils, « même dans un usage parfait, la chute en matière de suppression des hormones pendant l’arrêt standard de sept jours permet un développement folliculaire, avec un risque qu’un ovule ne s’en échappe, auprès d’une minorité exposée [de femmes] ».

Un constat partagé par Brigitte Letombe, professeure au CHU de Lille et membre de la commission orthogénie du Conseil national des gynécologues (CNGOF) : « Quand vous arrêtez pendant sept jours, vous laissez les follicules prendre du volume, après sept jours vous avez déjà des follicules qui font 11 ou 12 mm, et l’un d’eux peut arriver à maturité. Donc en première semaine de plaquette on a beaucoup de risques. Quand on prend une contraception en continu, on a beaucoup moins de risques. »

Il faut ajouter à cela que la pilule est rarement prise parfaitement, et que les femmes oublient précisément leur pilule le plus souvent juste après ce fameux arrêt de sept jours*, au moment où elles sont le plus à risque… Ce pourquoi tous les laboratoires qui commercialisent des pilules contraceptives conseillent, en cas d’oubli lors de la troisième semaine, de ne pas faire l’arrêt de sept jours.

Moins de douleurs, mais des « spottings »

La contraception hormonale en continu a un autre avantage certain, et là aussi bien documenté : elle réduit les symptômes associés aux règles. Migraines, douleurs menstruelles, kystes ovariens, démangeaisons génitales et autres joyeusetés des règles s’en trouvent supprimées, ou diminuées. Les anémies consécutives aux règles abondantes sont moins fréquentes. Les femmes qui souffrent d’endométriose, une maladie qui peut être handicapante, connaissent aussi une amélioration de leur condition. Une étude conduite en Allemagne en 2006-2007 auprès de jeunes filles montre même que l’absentéisme scolaire a été réduit de 92 % et la prise d’antalgiques de 75 %.

Ce qui ne veut pas dire que la contraception hormonale en continu est sans inconvénient ou que certaines pilules précises ne présentent pas de risques. Certaines femmes rapportent des ballonnements, ou une tension plus grande des seins. Une légère prise de poids peut être notée chez une part infime de femmes.

Il est également possible, même si ce n’est pas systématique, que certaines femmes qui ont une contraception hormonale en continu aient ce qu’on appelle des « spottings », soit des petites taches de sang qui se déclarent de manière impromptue. Mais ces taches tendent à disparaître, pour celles qui prolongent l’expérience. Au bout de la 13e plaquette, elles ne sont plus que 21 % à déclarer ces petites taches de sang, selon une étude de 2006 (entre autres études que nous avons consultées qui vont dans le même sens).

Chaque femme jugera des avantages et des inconvénients, selon que les règles constituent un poids pour soi, ou pas. « C’est vraiment un choix, le choix d’avoir ses règles ou pas. On doit respecter le choix des patientes. La bonne méthode c’est celle que la patiente aura choisie », commente Isabelle Yoldjian.

Mais une chose est sûre : si vous prenez déjà la pilule, rien ne permet d’affirmer, en l’état actuel des connaissances, qu’ajouter quelques comprimés pour supprimer les saignements soit dangereux, ni pour votre santé, ni pour votre fertilité. Et supprimer vos « règles » sous pilule peut aussi vous permettre d’éliminer les douleurs et symptômes qui y sont associés.

Faisant ce constat, les autorités de gynécologie britanniques ont déjà, quant à elles, mis à jour leurs recommandations à l’attention des femmes. La Faculty of sexual and reproductive healthcare (FSRH), qui forme les gynécologues, affirme qu’il n’y a « aucun bénéfice en termes de santé à la pause de sept jours sans hormones ». En France, les dernières recommandations du Conseil des gynécos sont muettes sur le sujet. Et les laboratoires continuent toujours massivement de recommander cet arrêt de sept jours.

* Dans une étude menée sur plus de 3.000 femmes en France, 23 % ont déclaré oublier une pilule au moins une fois par mois, et parmi elles, 42 % l’ont fait dans la semaine juste après la semaine d’interruption.

Pour compléter notre dossier « Et si on s’en passait ? », retrouvez deux autres articles ​Pourquoi les labos vendent-ils des pilules qui créent de fausses règles? et Ces femmes qui suppriment leurs menstruations sur le carnet du projet PLACES de l’EHESS.​

 

20 secondes de contexte

Cette série d’articles s’inscrit dans le cadre du projet PLACES, initié par l'École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS) et coordonné par OpenEdition Center, un projet de recherches collaboratives entre journalistes et chercheurs et chercheuses. L’ambition, selon Alessia Smaniotto, ingénieure d’études à l’EHESS et coordinatrice du projet, est de « proposer une issue aux impasses d’une situation actuelle, qui positionne les figures du journaliste et du chercheur dans deux mondes cloisonnés ».

À cette fin, trois projets pilotes ont été sélectionnés en partenariat avec trois médias : des recherches sur les jeunes malades d’Alzheimer, avec Binge Audio, des travaux sur ce que les migrations font aux villes de frontière avec Café Babel et l’enquête de 20 Minutes sur la contraception hormonale, menée avec la sociologue Julie Ancian, post-doctorante à l’EHESS, aujourd’hui à l’Inserm. A travers ces trois binômes, eux-mêmes observés pendant le temps de leur travail, l’idée est de constituer une boîte à outils facilitant ce type de collaboration, afin, à terme, de créer une plateforme plus vaste de travail en commun.

Le projet PLACES est financé par le Ministère de la Culture et de la Communication, coordonné par Pierre Mounier et Alessia Smaniotto, respectivement ingénieur de recherche et ingénieure d'études à l’EHESS. Alexandra Caria et Jonathan Chibois, post-doctorants à l’EHESS pour le projet PLACES, ont étudié les pratiques communicationnelles et socio-professionnelles ainsi que les usages numériques des binômes de journalistes et chercheurs, à travers des observations et des entretiens.