Le tabou sur le post-partum s’effrite doucement, mais il reste beaucoup à faire pour accompagner les mères

MATERNITE Depuis la polémique suscitée par une publicité pour des protections hygiéniques spéciales post-partum – privée de diffusion télé le soir des Oscars parce que jugée « trop crue » –, la parole se libère sur les suites de couches

Anissa Boumediene

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Illustration d'un nouveau-né.
Illustration d'un nouveau-né. — Pixabay/angel4leon
  • La militante féministe Illana Weizman a récemment lancé le hashtag #MonPostPartum, pour libérer la parole des jeunes mères sur ce sujet.
  • « Le post-partum n’est pas tout rose. Or, on n’en parle pas », observe le Dr Marie Mercier, médecin responsable des suites de couches au CHU d’Angers.
  • Alors que la France reste très centrée sur l’accouchement, l’accompagnement de "l’après" doit être amélioré.

Cachez cette couche que l’on ne saurait voir ! Lors de la très glamour soirée des Oscars, début février, une publicité pour des protections hygiéniques spéciales post-partum a été privée de diffusion par la chaîne ABC, car jugée « trop crue ». Qu’est-ce qui était « trop cru » ? Le fait, manifestement, de montrer qu’une femme n’a pas un ventre plat au lendemain de son accouchement et qu’elle peut avoir des douleurs et des saignements qui la contraignent à porter des protections adaptées. De quoi ulcérer nombre de femmes, dont le mannequin Ashley Graham, qui vient d’avoir un bébé, et qui n’a pas hésité à poster une photo d’elle en couche sur Instagram. Une initiative reprise par la militante féministe Illana Weizman : « On voyait juste une femme qui souffre, se lève pour changer sa protection, sur fond sonore de pleurs de bébé, c’était très soft. Ça m’a mise en rage de voir que c’était déjà trop, et que la souffrance des femmes doit être tue ».

Elle a décidé de lancer le hashtag #MonPostPartum sur les réseaux sociaux, « pour libérer la parole et mettre fin à l’invisibilisation et la détresse des jeunes mères ». Des milliers de femmes ont répondu à l’appel, partageant un constat : durant le post-partum, les femmes souffrent d’autant plus qu’elles ne savent pas à quoi s’attendre. La faute à un silence de plomb et à un manque d’information et d’accompagnement.

Une ignorance source de souffrances

« Episiotomie, déchirures, crevasses aux seins à cause de l’allaitement, hémorroïdes, tranchées [fortes contractions permettant à l’utérus de retrouver sa taille et sa forme], sans oublier les lochies – ces saignements utérins qui peuvent durer plusieurs semaines : les manifestations physiques du post-partum sont nombreuses et, si elles varient d’une femme à l’autre, peuvent être très douloureuses », prévient le Dr Odile Bagot, gynécologue obstétricienne, auteure du blog Mam Gynéco et de l’ouvrage Vagin et Cie, On vous dit tout !​ (éd. Mango). S’ajoute « un contexte de fragilité psychologique, reprend la gynécologue. C’est le baby blues, qui touche 70 % des jeunes mamans. Elles ont, sur le papier, tout pour être heureuses. Pourtant, elles pleurent toutes les larmes de leur corps ».

Traditionnellement, « on associe la naissance à la joie, mais le post-partum n’est pas tout rose. Or, on n’en parle pas, observe le Dr Marie Mercier, médecin responsable des suites de couches au CHU d’Angers. Les maux du post-partum sont peu – voire pas – évoqués lors des cours de préparation à l’accouchement. Les mères sont vulnérables pendant leurs suites de couches, et comme elles sont mal informées, elles n’osent pas se plaindre, se sentent honteuses et éprouvent un sentiment d’abandon très fort. Rappelons que la dépression du post-partum touche 10 à 12 % des mères, et que la première cause de mortalité durant cette période, c’est le suicide ! »

Car on ne mesure pas les effets ravageurs de ce silence. « Je me suis demandé pourquoi ma mère et mes copines ne m’avaient rien dit, se souvient Illana Weizman. On entend souvent : "il faut laisser une part de mystère". Mais pourquoi ? Ce mystère accroît la détresse ! Faute de savoir, je me suis réveillée quelques jours après mon accouchement en ayant atrocement mal, en me vidant de mon sang et en pensant que j’allais mourir. Au point d’aller aux urgences, où l’on m’a dit que tout était normal. Mais si c’est le cas, pourquoi ne m’a-t-on jamais rien dit ? A cause de tout ça, j’ai fait une dépression du post-partum et cette période m’a bien plus traumatisée que la grossesse et l’accouchement ».

« La parole des femmes a été disqualifiée »

Alors, pourquoi ce silence ? Parce qu’il « ne faut pas tout dire, sinon on va faire peur aux femmes », entend-on souvent. « Ce discours, c’est de l’infantilisation, décrypte Marie-Hélène Lahaye, auteure du blog Marie accouche là et de l’ouvrage Accouchement, les femmes méritent mieux (éd. Michalon). Or, il ne s’agit pas de balancer des discours horribles, mais de dispenser une information nécessaire. Oui, on peut saigner, avoir mal aux seins en allaitant, être fatiguée, avoir mal au dos et aux bras parce qu’on passe des heures à porter son bébé. » Mais comment expliquer que, alors que les femmes accouchent depuis toujours, elles en sachent si peu sur cette période ? « Dès les années 1960, il y a eu une médicalisation du corps des femmes durant la grossesse et l’accouchement, explique Marie-Hélène Lahaye. Le but était d’éviter qu’elles n’avortent. Ce mouvement s’est assorti d’un discours puissant visant à les pousser à ne plus écouter les femmes de leur entourage, mais à ne se fier qu’aux médecins. La parole des femmes a été disqualifiée et il n’y a plus eu cette transmission entre générations. »

Lorsqu’elle a posté des photos d’elle, Illana Weizman a reçu des milliers de like et de commentaires, « signe que nombre de femmes n’attendaient qu’un espace où on leur donne l’opportunité de prendre la parole. Avec plusieurs amies militantes et jeunes mamans, nous avons lancé #MonPostPartum. Ces témoignages sont comme une thérapie collective, ce hashtag comme un exorcisme, parce que pas même moi ou mes amies n’en avions parlé. Le silence et le tabou sont tels qu’on se sent illégitime. Aujourd’hui encore, tout ce qui touche à l’utérus, au vagin, au corps de la femme, est tabou. Regardez comme les règles et l’endométriose sont des sujets qu’il a été très difficiles à aborder. On invisibilise la souffrance et la douleur des femmes. Nombre d’études menées sur ce point montrent qu’elles sont perçues comme hystériques, et en moyenne, un homme avec des douleurs pris en charge à l’hôpital recevra plus rapidement des antalgiques qu’une femme. Le sexisme dans la médecine est encore une réalité ».

Améliorer l’accompagnement des mères après l’accouchement

En Allemagne, on n’emploie pas le terme « post-partum » mais « wochenbett », soit « des semaines au lit ». Signe que ce moment y est considéré comme une période de convalescence. Et aux Pays-Bas, « les mères bénéficient à leur retour à domicile des services d’une kraamzorg, une aide-soignante spécialisée qui veille sur la maman et le bébé, apprend les premiers soins, comment donner le bain, aide au ménage, prépare les repas, fait les courses et s’occupe des autres enfants s’il y en a, décrit Marie-Hélène Lahaye. Et c’est totalement pris en charge, c’est institutionnalisé. En France, ce dispositif n’existe qu’à la marge pour les jeunes mamans isolées en situation de vulnérabilité ».

Dans l’Hexagone, donc, « on est très centré sur l’accouchement, mais "l’après" n’est pas préparé, déplore le Dr Mercier ». Dans son unité, elle dispose de 60 lits pour hospitaliser les complications physiques, psychologiques et psychosociales après l’accouchement. Pour le médecin, « il faut repenser l’accompagnement du post-partum, dès la grossesse ». Illana Weizman évoque alors « la pétition lancée sur Change.org pour améliorer la préparation des jeunes mamans et leur accompagnement à leur retour à domicile. D’abord, il faudrait qu’au moins deux des modules de préparation à l’accouchement soient consacrés aux suites de couches ». Lorsqu’elle suit la grossesse d’une femme, Isabelle Fournier, sage-femme et présidente de l'Association nationale des sages-femmes libérales (ANSFL), « consacre au moins trois séances à ce qu’il se passe pendant le post-partum : l’allaitement, le rythme du bébé, et le retour à la maison, avec tous ses chamboulements, la fatigue et la place du couple ».

Selon les Dr Mercier et Bagot, « pour améliorer l’accompagnement, les sages-femmes libérales jouent un rôle essentiel ». Mais « encore faut-il faire passer l’information auprès des mamans, qui ne savent pas toujours qu’elles peuvent être ainsi accompagnées », insiste Isabelle Fournier, qui prône aussi un suivi en prénatal qui se poursuive après l’accouchement. « Il est capital que toute femme enceinte ait le numéro d’une personne référente qu’elle pourra joindre après la naissance ».

Mieux répartir les tâches et recréer une solidarité bienveillante

Chacun a son rôle à jouer. « L’une des clés, c’est l’allongement du congé paternité, sur le modèle finlandais : quatre mois ensemble pour les deux parents, expose aussi Illana Weizman. C’est essentiel pour que la mère soit soutenue par son conjoint, et c’est important aussi pour le père, qui construit un lien avec son enfant ». Et « cela permet de mettre dès le départ une répartition des tâches plus égalitaire, avec un papa qui sait très tôt changer, baigner et nourrir son bébé », abonde Marie-Hélène Lahaye. Et ce n’est pas tout : « Quand on va rendre visite à des proches après une naissance, on apporte un cadeau – souvent inutile – pour le bébé, on mange un gâteau et on part en laissant la vaisselle sale à une mère épuisée à qui l’on a dispensé des conseils vaseux, relève-t-elle. Au lieu de ça, si on veut vraiment aider, pourquoi ne pas offrir des heures de ménage, un massage, ou apporter des plats préparés ? ».

Et pour ne pas se sentir seule, « pourquoi ne pas prévoir des cours collectifs de rééducation périnéale ?, suggère Marie-Hélène Lahaye. Cela permettrait aux jeunes mamans d’échanger et de trouver des alliées ». Ou « des groupes postnataux, propose Isabelle Fournier. Les jeunes parents sont en demande, cela permet de rompre la solitude, de savoir que ce que l’on vit est normal et que d’autres le vivent ».