Coronavirus : L’épidémie risque-t-elle d’accentuer les pénuries de médicaments ?

MALADIE Alors qu’une majorité des principes actifs des médicaments viennent d’Asie et que de plus en plus de médicaments sont en rupture, certains s’inquiètent

Oihana Gabriel

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Illustration de médicaments.
Illustration de médicaments. — Pixabay
  • La production pharmaceutique européenne est fortement dépendante de l’Asie.
  • Or la Chine, foyer du nouveau coronavirus, tourne actuellement au ralenti.
  • « A ce stade, aucun problème d’accès aux médicaments n’a été signalé en relation avec l’épidémie de coronavirus en France ni en Europe », indique le ministère. Mais la situation pourrait évoluer si l’épidémie perdure.

Et si le Doliprane, les antibiotiques ou anti-cancéreux venaient à manquer ? Depuis presque deux mois, les regards angoissés sont tournés vers la Chine, foyer du nouveau coronavirus . Un pays qui tourne au ralenti. Si cette épidémie s’étend, s’allonge, s’amplifie, pourra-t-on se soigner alors que la production pharmaceutique européenne est fortement dépendante de l’Asie, comme le rappelle l’Académie de pharmacie ?

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Pas de signalement lié au coronavirus

L'Agence nationale de Sécurité du médicament (ANSM) a demandé aux laboratoires pharmaceutiques d’identifier, pour les produits commercialisés en France, ceux dont la fabrication, en partie ou intégralement, est réalisée en Chine. Et de mobiliser les mesures adéquates pour garantir la continuité de la couverture des besoins sanitaires pour les patients français.

Selon nos informations, certaines enseignes ont communiqué ces relevés, mais les résultats globaux ne sont pas encore connus. « A ce jour, l’ANSM n’a pas été destinataire de déclaration de tension », nous précise la Direction générale de la Santé, en charge du dossier du coronavirus. Il sera de toute façon difficile d’assurer que telle pénurie est liée uniquement au coronavirus, étant donné la complexité des processus.

Et sur le long terme ?

Nombreux sont les observateurs à craindre des pénuries amplifiées par cette épidémie. Usines fermées ou au ralenti, personnels confinés, transports limités… Autant de mesures en Chine qui peuvent avoir un impact sur la production de médicaments. Personne ne sait aujourd’hui si l’épidémie va prendre de l’ampleur ou s’éteindre progressivement. « Environ 60 % des principes actifs sont produits en Asie, 40 % en Chine et 20 % en Inde, rappelle un porte-parole de Sanofi, géant français de la pharmacie. Aujourd’hui, il y a une problématique pour être livré en principe actif, ces molécules essentielles pour la fabrication de médicament. »

Le ministère de la Santé n’élude pas cette question temporelle : « A ce stade, aucun problème d’accès aux médicaments n’a été signalé en relation avec l’épidémie de coronavirus en France ni en Europe. Néanmoins, l’industrie pharmaceutique mondiale est très dépendante des activités de production en Chine. Si l’épidémie devait se poursuivre pendant une longue période, des impacts sur la disponibilité de certains médicaments ne seraient pas à exclure. » Surtout si la Chine se mettait à constituer des stocks pour sa population plutôt qu’exporter ces molécules.

Attention à la prophétie auto-réalisatrice, pointe également un porte-parole de Sanofi : « aujourd’hui, on a des sources d’approvisionnement diversifiées pour le Doliprane, par exemple. Mais c’est comme pour l’essence : si 60 millions de Français se mettent à faire des stocks, cela deviendra problématique. »

Une situation déjà tendue…

La France n’a pas attendu le coronavirus pour connaître des ruptures de livraison dans des traitements et vaccins, risquant de faire perdre des chances de survie à des patients. « Les chiffres de l’ANSM montrent qu’en 2019, 1.450 médicaments à intérêt thérapeutique majeur étaient en situation de pénurie. En 2008, c’était 40, tranche Yann Mazens, consultant technique sur les produits de santé à France Assos Santé. On est déjà au fond du gouffre ! Avec cette épidémie en plus, c’est très inquiétant. » Et au vu de la liste, publiée par l’ANSM, des produits toujours en rupture ou en tension, la question n’a pas fini de déchaîner les passions.

Cela fait plus d’un an qu’associations de patients et élus alerte le gouvernement sur la question. En octobre 2018, un groupe de sénateurs rendait un rapport alarmant sur la situation, tout en donnant diverses pistes : faire appel à la pharmacie des armées, améliorer l’information, relocaliser la production en Europe… « Sommes-nous en capacité, en Europe, de nous substituer à la production qu’on a laissé partir ?, s’interroge aujourd’hui Jean-Pierre Decool, sénateur et rapporteur. Je n’en suis pas sûr… Cette épidémie montre le caractère judicieux du rapport. Qui faisait l’unanimité, il y a plus d’un an. » Sans doute, cette crise sanitaire d’ampleur donne-t-elle une visibilité nouvelle à ces préconisations.

…Mais des choses qui évoluent

Après le rapport sénatorial, Agnès Buzyn, alors ministre de la Santé, avait décliné 18 pistes pour mieux lutter contre ces pénuries en juillet 2019. « Dans la loi de financement de la Sécurité sociale (LFSS) [votée en décembre 2019], l’article 48 renforce les obligations des industriels, salue Yann Mazens, de France Assos Santé. Avec deux principales mesures : l’obligation de constituer un stock de sécurité et celle d’importer en cas de pénurie pour certains médicaments d’intérêt thérapeutique au frais de l’industriel. » Un décret devrait sortir d’ici à fin juin pour mettre en musique ces deux obligations. Mais le bras de fer s’annonce vigoureux entre ceux qui soutiennent qu’il faudrait prévoir des stocks pour quatre mois pour tous les médicaments et les laboratoires récalcitrants. Le prochain rendez-vous du comité de pilotage, le 4 mars, pourrait être empreint de prudence, au vu des éventuels impacts du coronavirus.

« Je ne suis pas sûr que ces mesures pourront répondre aux problématiques liées au coronavirus aujourd’hui, mais elles faciliteront les choses demain en cas de nouvelle épidémie », avance Yann Mazens. Depuis peu, le ton change. Mardi, Bruno Le Maire, ministre de l’Economie, a souligné « la nécessité impérative de relocaliser un certain nombre d’activités ». Vendredi dernier, il avait déjà souligné ce problème de la production de médicament, un vrai souci pour l' « indépendance sanitaire à moyen ou long terme ». « Cette volonté du ministre, c’est un signe fort », se réjouit Jean-Pierre Decool.

Autre preuve du changement : lundi, Sanofi a annoncé qu’il souhaitait créer un leader européen dédié à la production et à la commercialisation de principes actifs pharmaceutiques. Ce projet consisterait à rassembler les activités de six de ses sites de fabrication, qui seraient ouverts à d’autres groupes pour produire en Europe ces molécules nécessaires aux médicaments. Une des réponses pour améliorer la souveraineté sanitaire du continent. « On peut se permettre de faire ça parce qu’on a conservé 40 usines en Europe, dont 18 usines en France, fait rare, insiste le porte-parole du géant français. » Pour que demain, si les chercheurs trouvent un traitement pour soigner ce coronavirus, l’Europe ait les moyens de le produire en grande quantité.