Coronavirus : Faut-il craindre une propagation de l’épidémie en Afrique ?

MALADIE Alors qu’un premier cas de coronavirus a été déclaré vendredi dernier en Egypte, les regards de l’OMS se tournent vers l’Afrique, où les liens avec la Chine sont forts et les structures sanitaires déficitaires

Oihana Gabriel
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Des chercheurs de l'Institut Pasteur à Dakar font des tests sur le coronavirus le 3 février 2020.
Des chercheurs de l'Institut Pasteur à Dakar font des tests sur le coronavirus le 3 février 2020. — AFP
  • Après l’annonce, vendredi dernier, d’un premier cas de coronavirus sur le continent africain, l’OMS, les gouvernants africains et les experts se penchent sur les effets que pourrait avoir une épidémie dans ces pays en voie de développement.
  • Limiter la transmission serait un premier pari dans des pays où les infrastructures sanitaires sont très limitées.
  • Et s’il fallait confiner et soigner des milliers de patients, ces territoires, qui luttent déjà contre d’autres maladies mortelles, connaîtraient de grandes difficultés.

Et si le danger pour le coronavirus n’était pas circonscrit à la Chine, mais risquait de prendre une ampleur démultipliée si la maladie débarquait en Afrique ? Depuis qu’ un premier cas sur le continent africain a été annoncé le 14 février, les autorités sanitaires mondiales s’inquiètent quant à la capacité des pays africains à faire face à une éventuelle épidémie.

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Que sait-on de ce premier cas africain ?

Le ministre de la santé égyptien a annoncé vendredi 14 février qu’un patient, le premier infecté par le Covid-19 du continent africain, a été transféré à l’hôpital et placé en quarantaine pour être soigné. Les centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) dédiés à l’Afrique ont précisé par la suite qu’il s’agissait d’un homme de 33 ans, qui n’est pas d’origine égyptienne et ne présentait aucun symptôme. Les 17 personnes avec lesquelles il a été en contact ont été testées et ne sont pas infectées par ce coronavirus, mais sont maintenues en quarantaine chez elles.

Dès vendredi, les ministres de la Santé d’Afrique de l’Ouest ont décidé, à Bamako (Mali), de renforcer la coopération entre leurs pays pour faire face au nouveau coronavirus.

Des liens importants avec la Chine

Première raison qui explique l’inquiétude : de nombreux pays africains accueillent des ressortissants chinois. Dès le vendredi 31 janvier, l’OMS avait dévoilé une liste de treize pays africains qui attirait son attention, à la fois pour accentuer les efforts de prévention et pour recevoir de l’aide, sur la base du volume des voyages en provenance de Chine : Afrique du Sud, Algérie, Angola, Côte d’Ivoire, Éthiopie, Ghana, Kenya, Maurice, Nigeria, Ouganda, République démocratique du Congo, Tanzanie et Zambie.

« Mais beaucoup des Chinois concernés vivent dans ces pays africains depuis longtemps, et très peu d’entre eux ont voyagé dans la province du Hubei [épicentre de l’épidémie] », nuance Frédéric Tangy, chercheur à l’Institut Pasteur. Cette tendance ne devrait pas évoluer, étant donné que la région chinoise reste confinée depuis des semaines. Ce qui n’est pas sans conséquence pour les économies de ces pays émergents, dont le tourisme, l’industrie, le commerce dépendent de plus en plus du géant chinois…

Premier challenge : la détection

Aucun autre cas n’a été confirmé dans le reste de l’Afrique depuis. Difficile, pour autant, d’affirmer que cette absence n’est pas due à un manque de moyens pour détecter les malades. « On ne peut pas assurer aujourd’hui qu’il n’y a pas ce virus dans d’autres pays africains, assure Ghassan Abou Chaar, responsable adjoint des urgences de Médecins sans frontières (MSF). D’autant que les symptômes peuvent être légers, qu’on peut les confondre avec les symptômes de la grippe ou d’une simple crève. » Et que tous les pays ne bénéficient pas de laboratoires capables d’analyser les tests.

« Les équipes de MSF, présentes dans certains des pays africains, favorisent la capacité de faire le prélèvement d’un patient, de tester sur place ou d’envoyer cet échantillon dans un autre pays qui possède un laboratoire capable de l’analyser. Petit à petit, les gouvernements, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et l’Africa CDC sont en train de mettre à disposition des machines pour réaliser ces tests dans les laboratoires. » Quelles sont les mesures de précaution prises ? Certains aéroports ont suspendu les vols vers la Chine, notamment en Egypte, et les structures sanitaires opèrent un tri à l’entrée…

Des structures de santé déficitaires

Si un cas était détecté dans un pays d’Afrique subsaharienne, l’enjeu serait alors de limiter la transmission. « Or, ces populations consultent très rarement un médecin et se déplacent difficilement jusqu’à un hôpital », remarque Frédéric Tangy. Et c’est bien cette deuxième composante de l’hypothétique équation coronavirus en Afrique qui préoccupe davantage : les structures sanitaires de certains de ces pays très pauvres n’ont pas les moyens de limiter la transmission de l’épidémie. « La situation dépendrait de beaucoup de variables : l’état du patient, où il est détecté et la capacité de cette zone à gérer la situation, reprend Ghassan Abou Chaar, de MSF. Il faudrait alors préparer les hôpitaux pour trier, tester et traiter ces patients. »

Certains de ces pays ne manquent pas seulement de lits dans les hôpitaux ou de médecins. « Dans certaines zones, il n’y a ni égout, ni électricité, ni route, ni eau potable, rappelle le chercheur. Imaginer un confinement alors que dans certains hôpitaux, les patients dorment sous des toits en tôle, sans porte, où toutes sortes d’insectes peuvent entrer, c’est compliqué… »

« En Afrique, on meurt de la rougeole »

D’autant que les infrastructures sanitaires sont déjà saturées par d’autres épidémies. Paludisme, choléra, fièvre jaune, virus Ebola, Sida font des centaines de milliers de morts chaque année. « En Afrique, on meurt de la rougeole encore aujourd’hui, alors que dans d’autres pays, cette maladie a été éradiquée grâce au vaccin, rappelle Frédéric Tangy Si on n’est pas capable de supprimer cette maladie, vous imaginez bien qu’il est difficile de gérer une épidémie comme ce coronavirus ! Une pneumonie qui tue 2,5 % des patients, quand on sait qu’Ebola a un taux de mortalité de 55 %, je ne suis même pas sûr qu’on la remarque étant donné les défis sanitaires. »

Justement, alors que certains pays se battent encore contre Ebola, quelles leçons les humanitaires peuvent-ils retenir de cette lutte pour mieux contenir une épidémie ? « Le système de soin existant doit être aidé au lieu de créer des hôpitaux parallèles, et il faut travailler avec les populations pour expliquer et mettre en place des mesures de restriction adaptées, assure Ghassan Abou Chaar, de MSF. On s’est rendu compte, en République Démocratique du Congo, que les gens acceptent mieux de rester isolés et de recevoir un traitement dans la structure de soin de leur quartier plutôt que dans un grand centre créé exprès. » Si beaucoup d’interrogations demeurent autour de ce coronavirus et de sa potentielle arrivée en Afrique, nul doute que ces pays auraient besoin d’une aide colossale pour relever ces défis.