Crise aux urgences : Quand l’hôpital chante sa colère en détournant les clips

BY THE WEB Une semaine avant la nouvelle manifestation pour « sauver l’hôpital public », zoom sur l’une des particularités de ce mouvement spontané

Oihana Gabriel

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Des soignants manifestent à Paris, le 2 juillet 2019.
Des soignants manifestent à Paris, le 2 juillet 2019. — Emma PROSDOCIMI/SIPA
  • Vendredi prochain, des soignants manifesteront pour demander à nouveau au gouvernement de sauver l'hôpital. 
  • Depuis presque un an, ces infirmières, aide-soignantes, médecins crient leur désarroi par tous les moyens. 
  • Et même par la chanson, puisque beaucoup de services d'urgences, de psychiatrie, des maternités, ont détourné des chansons populaires pour chanter leur colère. 

« Si on ne nous écoute pas parler, peut-être qu’on va nous écouter chanter ? », espère Aurore, infirmière à Saint-Nazaire (Bretagne). Après une nuit cauchemardesque dans des urgences qui débordent, Aurore prend un café et sa plume et écrit les paroles de Balance ta blouse.

Cela vous dit quelque chose ? Vous avez peut-être découvert sur les réseaux sociaux ce clip qui dénonce les conditions de travail déplorables des soignants… et vous y reconnaîtrez l’air de Balance ton quoi  d’Angèle. Depuis mars 2019, certains paramédicaux des urgences poursuivent une grève pour demander davantage de moyens. Le mouvement a essaimé dans tout l'hôpital public. Malgré les trois plans dévoilés par Agnès Buzyn, ces soignants hurleront leur amour de l’hôpital et leur rage de défendre leur métier lors d’une nouvelle manifestation à Paris vendredi 14 février. Sur la Toile, cette contestation inédite à bien des égards prend des airs de chansons :  Y’a de la colère dans le cathéter à Valence, le collectif Inter-Urgences lance son Balance ton plan  à Buzyn, à Saint-Malo, on nous souhaite Toute la santé du monde sur Sinsemilia, « si t’as plus envie de poireauter, viens aux urgences manifester » nous enjoignent les soignants  à Brest et bien d’autres…

Ecrire une chanson plutôt que crier « pas content ! »

Quand les feux de la contestation commencent à s’allumer mi-mars 2019, une idée germe aux urgences de Valence. « Quand on a décidé de partir en grève, une collègue a suggéré qu’on écrive une chanson plutôt que crier “pas content !”, raconte Mélanie, infirmière à l’origine du clip. Elle m’a parlé de A nos souvenirs, de Trois Cafés gourmands, facile et festive. On a fait un brainstorming pendant 72h avec les collègues où chacun pouvait glisser un petit mot. » Mélanie de mettre le tout en rime. « Pour nous c’était un peu un jeu. En 48h, il y a 500.000 vus, on n’y croyait pas… »

Ce carton plein a marqué le mouvement, entre les retombées dans la presse, la chanson qui s’invite dans les cortèges et la longue liste, depuis, d’autres détournements de clips. A Saint-Nazaire, Aurore décide d’écrire les paroles de Balance ta blouse à l’été : « On était en grève depuis mars et on n’avait pas l’impression que rien ne bougeait. La meilleure manière de se faire entendre, c’est de joindre la parole à l’image, on a donc enregistré un clip à l’hôpital. » « Les clips de Valence et Toulouse  nous avaient marqué, on s’est dit que c’était le bon moyen de passer du temps ensemble dans la bonne humeur et de faire passer le message avec un autre moyen que la manif », raconte ainsi Tanguy, à l’origine du détournement de Matmatah à Brest.

Selon Mélanie, ces « chansonnettes d’alarme » se complètent. « A Toulouse, ça parle plutôt du virage ambulatoire, à Saint Malo d’une direction sourde aux demandes des paramédicaux, nous c’est plus global.. » Depuis, le phénomène a fait boule de neige : certaines maternités (à Creil par exemple), des services de psychiatrie ( La psychiatrie en détresse détourne Dommage de Big Flo et Oli) reprennent le flambeau.

Pourquoi cette « mode » ?

« On n’a pas des cours de chanson pendant nos études ! », s’amuse Mélanie. Mais à l’heure des réseaux sociaux, partager une vidéo de trois minutes, percutante, qui dit tout en quelques rythmes et qui peut être partagée des millions de fois, c’est un outil clairement utile pour se faire entendre. Pour Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière française  (FHF), ces vidéos très partagées « montrent l’attachement des Français à leur système de santé ».

Est-ce une spécificité de ce mouvement ? « Autant les chansons inventées pendant les luttes sociales ont toujours existé (La Marseillaise, l’Internationale…), autant les détournements de chansons populaires, ça n’arrive pas souvent », avoue Ivan Sainsaulieu, sociologue et auteur de Où est passée la justice sociale ?* Si certains avocats ont poussé le Balance ta robe, la multiplicité et l’inventivité côté détournements de clips dans ce mouvement de soignants est remarquable.

Une façon de faire parler d’un mouvement qui a du mal à prendre la lumière. Cette grève qui dure depuis presque un an « dérange » peu les politiques, car les infirmières, aides-soignantes, médecins grévistes, assignés, continuent de soigner les patients. « On met des banderoles partout, des T-shirts “en grève”, on fait signer des pétitions, mais on bloque personne, reconnaît Aurore. Et nos manifestations sont très pacifiques. » Autre piste, plus sociologique. « C’est logique pour un mouvement jeune d’utiliser les outils de cette génération, explique le sociologue. Je pense que le fait qu’il y ait beaucoup de femmes soignantes peut expliquer cette recherche de formes imagées, d’esthétique et de sensibilité. »

Même si nos interlocuteurs assurent qu’ils n’ont pas eu de consignes, ces initiatives originales ont pu être encouragées par le collectif Inter-Urgences, qui pilote cette mobilisation spontanée, venue de la base et hors des appareils syndicaux. L’imagination en plus, le réseau en moins, donc.

Pour Mélanie, une autre explication de cette accumulation se loge dans l’humour, le recul nécessaire de ces professionnels du soin. « On est confronté à des personnes malades toute la journée. On a intérêt à pouvoir rire de tout pour continuer à avancer. La chanson ça détend, ça fait danser, ça fait du bien… »

Quelle efficacité ?

Ces clips décalés, partagés, font-ils vraiment bouger les lignes ? « Quand il y a du symbolique, il faut toujours se demander est-ce que c’est un pis-aller ?, met en garde le sociologue. Comme ils ne peuvent pas quitter leur poste, ils trouvent d’autres moyens de s’exprimer mais qui n’ont pas forcément le même poids. » Tanguy, infirmier à Brest, ne met d’ailleurs pas un espoir démesuré dans ces clips. « C’est sympa, mais ça ne fait pas avancer les choses. Il y a eu un écho dans le public, mais pas au niveau de notre direction ou du gouvernement. »

« Europe 1 a fait écouter notre chanson à Agnès Buzyn, c’était un moment fort pour nous, notre petite bouteille à la mer est arrivée jusqu’à ses oreilles, nuance Aurore. On a tous fait des courriers à nos élus, à la presse. On retient plus un message en chanson qu’un discours. Mes enfants fredonnent encore aujourd’hui les paroles de Balance ta blouse ! » Alors que chaque jour depuis fin janvier, de nouveaux médecins démissionnent de leurs fonctions adaministratives, ce slogan résonnera une nouvelle fois dans le cortège vendredi prochain.

* Où est passée la justice sociale ?, Septentrion, décembre 2019, 33 euros.