Coronavirus : Comment ça marche l’Organisation mondiale de la santé ?

MODE D'EMPLOI C’est cette organisation onusienne qui décide où non de déclencher une urgence sanitaire mondiale, comme il en est question pour le coronavirus

Rachel Garrat-Valcarcel

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Lors de la conférence de presse de l'OMS, le 22 janvier.
Lors de la conférence de presse de l'OMS, le 22 janvier. — Salvatore Di Nolfi/AP/SIPA
  • Plusieurs milliers de personnes contaminées, bientôt 200 décès mais pas d’urgence sanitaire mondiale déclenchée par l’OMS contre le nouveau coronavirus.
  • Certains et certaines y voient des raisons politiques. Si elles ne sont pas inexistantes, les spécialistes interrogés par 20 Minutes expliquent que le technique prime.
  • Comment fonctionne cette organisation onusienne sous le feu des projecteurs en temps de crise ?

En période de crise sanitaire, les yeux se tournent vers l’Organisation mondiale de la santé, l’OMS. Et, c’est la saison. Pour le moment, l’institution onusienne qui rassemble 194 pays n’a pas déclenché la fameuse « urgence sanitaire internationale » concernant le nouveau coronavirus. Ce que certains et certaines critiquent, soupçonnant des intrigues politiques avec la Chine. Ce jeudi soir, l’OMS va faire un nouveau point d’étape et, éventuellement, réviser sa position. Avant ça, 20 Minutes tente de vous expliquer comment fonctionne l’OMS.

Comment ça marche ?

L’Organisation mondiale de la santé, créée dans la foulée de l’ONU, dont elle dépend, en 1948, est installée à Genève. C’est là qu’est son bureau central, à la frontière avec la France. Il y a aussi six bureaux régionaux et des départements thématiques. « Jusque-là, l’OMS était organisé en escalier entre les différents bureaux et services, ce qui était complexe et ralentissait la prise de décision », explique à 20 Minutes Anne Sénéquier, codirectrice de l’Observatoire de la santé mondiale à l’Iris.

Cette architecture, complexe, est en train d’être réformée. « L’organisation a aujourd’hui plus d’argent et est plus opérationnelle. Les alertes remontent aussi plus vite. L’OMS a ainsi regagné par mal de crédibilité depuis les crises du SRAS et plus récemment avec Ebola », ajoute celle qui était humanitaire sur le terrain au moment de la crise d’Ebola en 2014.

« L’OMS est une organisation internationale et pas supranationale, précise d’emblée Antoien Flahault, directeur de l’Institut de Santé globale de Genève. Ce n’est pas un gendarme. C’est une organisation qui est là pour servir les Etats membres. Ils ne demandent pas à être fliqués. » En clair : ce n’est pas une sorte d’Union européenne dont les décisions s’imposent aux Etats membres.

Comment les décisions sont prises ?

Dans le cas, par exemple, du déclenchement ou pas d’une urgence sanitaire internationale, c’est un comité ad hoc, « emergency comity », qui statue. Ce n’est pas une instance permanente. « Il se réunit à la demande du directeur général de l’OMS et est composé d’experts de la thématique (car là on parle d’un virus mais il peut s’agir d’un problème environnemental ou nucléaire, par exemple), venus de plusieurs pays et plusieurs disciplines. Il doit comprendre des spécialistes du pays d’origine du problème », détaille Anne Sénéquier.

En l’occurrence, de justesse, l’urgence sanitaire n’a pas été déclenchée pour le nouveau coronavirus en début de semaine après un vote de justesse. « Les avis peuvent être partagés ou consensuels et éclairent la décision du directeur général. Qu’il y ait des pressions et des controverses ça fait aussi partie de l’émergence épidémique. Il n’y a rien de très étonnant ou de très anormal, estime Antoine Flahault. Il se trouve que le pays concerné par cette possible urgence de santé publique est un pays puissant dans le monde puisque c’est la Chine. Peut-être que sa voix se faire donc plus entendre. »

Les décisions de l’OMS sont-elles teintées par la diplomatie ?

Antoine Flahault insiste auprès de 20 Minutes sur le caractère éminemment politique de toute institution internationale. Qui ne lui paraît d’ailleurs pas illégitime : « Les conséquences d’une urgence de santé publique de portée internationale sont importantes et dépassent le sanitaire. Les pays concernés par l’application de cet instrument du règlement sanitaire international font entendre leurs arguments. »

Et des systèmes d’alliance existent, confirme l’universitaire genevois : « Il y a le Commonwealth qui est une alliance, la Francophonie en est une autre, il y a aussi les pays alignés sur les Etats-Unis, l’Otan, les pays de l’ex-bloc de l’Est s’organisent aussi parfois… Les alliances linguistiques sont importantes : comme la russophonie. Mais la Chine a aussi clairement un bassin d’influence. »

Sans tout à fait nier qu’il existe des rapports de forces au sein de l’organisation, Anne Sénéquier juge que ces questions n’interfèrent pas les décisions « à ce niveau-là et dans ces conditions-là ». « Il y a sans doute des choses à améliorer sur la transparence par exemple, mais on parle d’experts de terrain, de scientifiques. C’est l’intérêt de la Chine de coopérer et d’ailleurs elle le fait. » « Les interrogations d’aujourd’hui sont plus techniques et scientifiques que politiques », abonde Antoine Flahault, qui comprend tout à fait le choix actuel de l’OMS.

Concrètement, ça veut dire quoi, une urgence sanitaire mondiale ?

C’est un mécanisme assez récent. Qui est compris dans l’un des rares traités internationaux sur la santé : l’International health regulation, qui date de 2005. « C’est après l’épisode du SRAS qu’il a été jugé nécessaire de changer de méthode, rappelle Anne Sénéquier. IL a été mis en place pour la première fois en 2009, pour l’épidémie d’H1N1. Il l’a aussi été pour Ebola, la dernière fois en 2018 en République démocratique du Congo. »

« Ça donne à l’OMS la possibilité d’éditer des recommandations, détaille Antoine Flahault. Mais ce ne sont pas des lois internationales contraignantes. Pour autant, mais tout le monde sait que c’est difficile de pas les suivre. L’OMS ne va pas clouer les avions au sol, elle va dire « nous recommandons de ne plus partir de tel ou tel endroit ». Ces recommandations vont avoir une portée forte car le traité sur le règlement sanitaire international est tout de même engageant : les pays signataires sont sont engagés à les respecter. Mais donc, ils peuvent l’enfreindre et quand ça sera le cas l’OMS pourra dire "tel pays n’a pas respecté nos recommandations". »