VIDEO. Excision : « Je voulais une vie meilleure pour ma fille que la mienne », raconte Jaha Dukureh

INTERVIEW A l’occasion du lancement de la campagne #EndFGM par « Safe Hands for girls », la Gambienne Jaha Dukureh, nommée pour le prix Nobel de la paix en 2018, est venue nous expliquer son combat

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Jaha Dukureh, victime d'excision et de mariage précoce, dénonce ces pratiques avec son ONG Safe Hands for Girls.
Jaha Dukureh, victime d'excision et de mariage précoce, dénonce ces pratiques avec son ONG Safe Hands for Girls. — O. Gabriel / 20 Minutes
  • Ce jeudi 6 février, c’est la Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines.
  • A cette occasion, Jaha Dukureh, elle-même victime de cette mutilation et mariée de force à 15 ans, lance une campagne choc en vidéo pour espérer mettre un terme à ces pratiques dans le monde.
  • La créatrice de l’association Safe Hands for Girls et ambassadrice d’ONU femmes pour l’Afrique est venue à 20 Minutes expliquer son parcours et son combat.

On sent, dans ses silences et son regard intense, que parler de ces sujets si intimes et traumatisants n’a rien d’évident. Mais la Gambienne Jaha Dukureh n’a pas fini de mettre en lumière et de lutter contre les mutilations génitales féminines (MGF). Alors que ce jeudi 6 février est  la Journée de tolérance zéro vis-à-vis de l’excision, celle qui en a souffert dans sa chair voit plus loin : elle vise le zéro mutilation génitale féminine (mgf) tout court d’ici à 2030… ou du moins avant de s’éteindre.

Aux côtés de Vampire Woman, détentrice du Guinness World Record de modifications corporelles, et de la tatoueuse Grace Neutral, Jaha Dukureh lance une campagne de sensibilisation avec une vidéo choc et le hashtag #EndFGM. De passage à Paris, la créatrice de l’association Safe Hands for Girls et ambassadrice d' ONU femmes pour l'Afrique a dévoilé à 20 Minutes ses espoirs et ses victoires.

L’excision, comme le mariage précoce, vous connaissez bien leurs conséquences, puisque vous avez vous-même été victime de mutilation génitale féminine en Gambie alors que vous aviez une semaine…

Et mariée à 15 ans avec un homme que je n’avais jamais rencontré. Dès mes huit ans, je savais que j’étais mariée à un inconnu. Et quand ma mère est morte, ma famille m’a envoyé à New York pour vivre avec lui. Mais je savais que cette vie n’était pas pour moi. J’étais une enfant têtue… A 14 ans, j’avais un amoureux et quand ma mère l’a su, elle est venue à l’école pour prévenir que j’étais déjà mariée ! Ce fut le moment le plus gênant dans toute ma vie. Je voulais avoir une adolescence normale, une vie banale, mais on me l’a refusée.

Mais vous avez réussi à sortir de cet enfer et à reprendre votre scolarité…

Je savais que le seul moyen d’être indépendante, c’était les études. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui m’ont aidé à y arriver. Notamment mon mentor, Taina Bienaimé, qui travaillait pour l’ONG Equality now, une des premières à lutter contre l’excision. C’est grâce à elle que je suis vivante.

Dans quelle mesure la question des mutilations génitales féminines est-elle liée au mariage précoce ?

Par la question du consentement. Un enfant ne peut consentir à ce qu’on lui coupe un bout de son corps, comme il ne peut consentir à avoir des relations sexuelles avec un adulte. Quand vous célébrez le mariage forcé d’une mineure, vous autorisez le viol d’un enfant chaque jour. J’ai mis des années avant de pouvoir parler du mariage précoce. Je ne me souviens pas de mon excision. En revanche, je peux encore revoir, revivre la période de mon mariage. Mais plus je rencontrais de femmes dans les communautés, en Afrique comme aux Etats-Unis, plus je me rendais compte que les femmes excisées et celles mariées de force sont les mêmes.

Pourquoi les parents perpétuent-ils cette pratique ?

J’ai découvert récemment que la raison, à la racine, c’est la pauvreté. Une femme m’a dit «quand on a de l’argent, on a le choix». Aujourd’hui, elle peut vendre ses légumes, ce qui lui permet non seulement de nourrir ses enfants, mais aussi d’envoyer ses filles à l’école. La seconde raison profonde, c’est le patriarcat. Certains ont l’illusion que le corps des femmes devrait être contrôlé. Qu’elles ne devraient pas avoir de plaisir pendant les rapports sexuels ou avoir des enfants hors mariage. Pas seulement en Afrique, mais partout. Beaucoup d’explications affichées, qui n’ont aucun sens, cachent ces deux raisons. Par exemple, une femme m’a expliqué que sans l’excision, quand une femme accouche, si le bébé touche le clitoris, il risque de mourir. Ou que le clitoris d’une femme peut devenir un pénis s’il n’est pas coupé.

Quand avez-vous décidé de faire de cette cause votre combat ?

Quand j’ai eu ma fille, j’ai su que je voulais une vie meilleure pour elle que la mienne. Il fallait que je dise clairement à ma famille que j’étais opposée aux MGF. Je ne pensais pas que cela deviendrait le but de ma vie… Que je serai connue pour ça. Quand j’ai commencé à écrire sur mon blog, j’ai réalisé qu’il y avait des millions de filles comme la mienne. Il y a 68.000 femmes qui subissent des mariages précoces chaque année et 200 millions vivent avec les conséquences des MGF aujourd’hui.

En Gambie, vous avez réussi à changer la loi. Comment ?

Je suis retournée en Gambie en octobre 2014. Le pays était alors sous la dictature. Tout le monde disait que je risquais de me faire tuer… Mais je n’écoutais toujours pas. Quand j’avais des problèmes, j’expliquais que je ne faisais pas de politique… Et surtout, que je ne pourrais pas survivre en prison ! Et j’étais toujours accompagnée par des journalistes, comme une protection. Pendant une tournée du président dans le pays, notre organisation le suivait, mais on s’est retrouvé sans argent et sans essence. Il a appris que cette femme un peu folle le suivait partout… Je l’ai rencontré, on m’a donné de l’essence et on m’a demandé de rentrer chez moi. Deux jours plus tard, il annonçait l’interdiction de l’excision, en novembre 2015. Puis, une loi pour interdire les mariages précoces.

Depuis, avez-vous vécu d’autres victoires ?

Notre victoire historique, c’est d’avoir réussi à convaincre les plus hauts dignitaires de l’Islam, en Egypte, d’interdire les mariages avant 18 ans. Beaucoup utilisent cette religion pour justifier ces pratiques. Ce 6 février, nous allons lancer une grande campagne de sensibilisation pour lever des fonds, afin de faire connaître cette fatwa partout. Mais jusqu’à ce qu’on arrive à zéro excision, je n’aurais pas fini de me battre.

Justement, en quoi cette campagne consiste-t-elle ?

Nous voulons agir pour réellement voir la fin de ces pratiques. Je suis fatiguée de parler à des gens déjà convaincus par cette cause. Pour changer les choses sur le terrain, il nous faut de l’argent. Voilà pourquoi nous allons faire une campagne de sensibilisation vidéo avec deux artistes qui ont beaucoup modifié leur corps. Notre espoir, c’est qu’en voyant, de façon un peu choquante, ces corps, on comprenne que ces femmes ont choisi ces transformations, et que les femmes excisées, non.

Avez-vous l’impression que le regard change les MGF et le mariage précoce ?

Absolument. En Gambie, par exemple, une étude a montré que les gens convaincus que l’excision devrait continuer a baissé de 30 %. Quand j’ai commencé ce travail, j’étais vue par ma famille comme un embarras. Aujourd’hui, je suis considérée comme une héroïne par mes parents et mon pays. Ce changement est possible parce qu’il est porté par des femmes qui ont vécu cette expérience.

Quelle est votre plus grande difficulté ?

Que les gens passent des paroles aux actes. Sur le terrain, ma difficulté, c’est le fait que ce combat est parfois considéré comme «occidental». Or, tout ce que je fais, c’est parce que j’aime l’Afrique. Quand les gens disent que je suis une marionnette de l’Occident, cela me blesse beaucoup.