Faut-il rémunérer les femmes enceintes pour les inciter à arrêter de fumer ?

SANTE Une étude scientifique est menée notamment à Nantes et à Brest pour vérifier l’utilité d’un dispositif incitatif sur le sevrage du tabac

Camille Allain

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Illustration d'une femme tenant une cigarette à la main.
Illustration d'une femme tenant une cigarette à la main. — C. Allain / 20 Minutes
  • Un colloque autour du tabagisme féminin est organisé ce mardi à Rennes pour tenter de comprendre pourquoi la consommation de tabac des femmes progresse.
  • En Bretagne, 28 % de femmes enceintes fumaient encore lors du troisième trimestre de leur grossesse. La moyenne nationale est de 16 %.
  • Une étude menée en partie au CHU de Brest analyse les conséquences d’une rémunération des femmes abstinentes. La pratique peut choquer mais pourrait être efficace.

Les autorités s’inquiètent. Alors que les actions se multiplient pour alerter des méfaits du tabac, les chiffres de consommation continuent de progresser chez certaines populations, et notamment chez les femmes. La situation est même préoccupante dans certaines régions comme la Bretagne, où le tabagisme féminin est largement supérieur à la moyenne nationale. Y compris chez les femmes enceintes, qui sont 28 % à continuer de fumer au troisième trimestre de leur grossesse dans la région. Une donnée alarmante quand on sait que la moyenne nationale est de 16 % et le chiffre de 11 % en Ile-de-France.

Pour tenter de mieux sensibiliser les futures mamans aux dangers de la cigarette, l’agence régionale de santé et l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa) organisaient ce mardi un colloque à Rennes. L’occasion pour les professionnels d’échanger sur leurs méthodes et de mieux comprendre les réticences des femmes. Au risque, parfois, de choquer.

Sage-femme au CHU de Brest, Martine Breton a mené pendant plusieurs mois une étude expérimentale qui propose une rémunération aux femmes enceintes arrêtant de fumer. « Au départ, c’était très mal perçu par le corps médical, ça dérangeait », se souvient celle qui est aussi tabacologue. A chaque consultation, la patiente se voyait remettre un bon cadeau de 20 € si elle n’avait pas replongé. Pour vérifier l’abstinence, des mesures de taux de monoxyde de carbone dans les poumons étaient effectuées.

Un paquet de cigarettes et cinq à six joints par jour

Menée à Brest mais aussi à Nantes, Paris ou Pau, cette étude a vu défiler 460 femmes enceintes. Combien ont arrêté ? Il faudra attendre le mois de juin et la publication officielle pour le savoir. Mais l’incitation a parfois fonctionné, à l’image de cette femme de 25 ans, qui vivait dans la rue à Brest. « Quand je l’ai vue pour la première consultation, je me suis dit que ce n’était pas gagné », se souvient Martine Breton. La future maman fumait un paquet de cigarettes et cinq à six joints par jour. Avec son compagnon, elle a décidé de tout arrêter, pour le bien de son bébé. « C’était dur mais elle a tenu. On leur a trouvé un logement et à la fin de l’étude, elle a pu s’acheter une machine à laver. C’était ça qu’elle voulait, c’est ce qui la motivait ».

Ce n’est là qu’un exemple. Mais le cas de cette jeune femme est révélateur de la difficulté des professionnels à sensibiliser. Car chaque fumeuse a ses spécificités. « Le regard de la société sur le tabagisme des femmes enceintes est très dur, y compris de la part des soignants, admet le docteur Tiphaine Houet-Zuccalli, addictologue à l’hôpital de Fougères (Ille-et-Vilaine). Certaines ont du mal à venir consulter parce qu’elles pensent que ce sera le début de l’arrêt et ne veulent pas l’affronter. On connaît tous quelqu’un qui a fumé pendant sa grossesse et dont le bébé va bien. Cela vient déculpabiliser la maman. Mais il faut d’abord les aider. »

Diminuer le tabac ne suffit pas

Divisés sur les méthodes, les professionnels de santé s’accordent en revanche sur la nécessité d’informer les futures mamans des risques mais aussi des aides qui sont à leur disposition. L’utilisation de patchs est notamment préconisée pour compenser le sevrage de nicotine mais elle ne suffit pas toujours. « Le tabac est l’une des drogues les plus addictives. Tout le monde en connaît les risques mais certaines personnes n’arrivent pas à arrêter. Des femmes nous disent que c’est leur seul moment de pause. Elles ne peuvent pas arrêter comme ça, d’un coup », poursuit Françoise Gaudel.

La tabacologue prévient cependant de la nécessité d’arrêter totalement la cigarette et pas seulement de diminuer comme on l’entend parfois, y compris dans la bouche de médecins. « Moins on fume, plus on a tendance à inspirer plus profondément. Le tabac va plus loin dans les poumons. Baisser sa consommation, c’est bien, si c’est fait pour arrêter », alerte Françoise Gaudel.

Déjà menée aux Etats-Unis, l’étude sur la rémunération des futures mamans souhaitant arrêter de fumer avait donné des résultats probants outre-Atlantique. Mais en cas de succès en France, qui acceptera de financer un tel dispositif ? La question est très loin d’être tranchée.