Qui va fournir les traitements pour l’expérimentation du cannabis thérapeutique en France ?

DROGUE L’ANSM a annoncé le lancement de l’expérimentation du cannabis thérapeutique en France en septembre prochain

Anissa Boumediene

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Plusieurs géants étrangers du secteur du cannabis thérapeutique sont prêts à fournir la France, qui met en place une expérimentation de deux ans, ouverte à 3.000 patients à compter de septembre prochain.
Plusieurs géants étrangers du secteur du cannabis thérapeutique sont prêts à fournir la France, qui met en place une expérimentation de deux ans, ouverte à 3.000 patients à compter de septembre prochain. — PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP
  • Votée fin octobre par l’Assemblée nationale, l’expérimentation du cannabis thérapeutique en France devrait débuter en septembre.
  • Elle devrait durer deux ans et inclura quelque 3.000 patients souffrant de pathologies pouvant être soulagées par le cannabis.
  • Avec un marché pour l’heure inexistant en France, ce sont les laboratoires étrangers qui sont en bonne position pour fournir le cannabis qui sera utilisé. Parmi eux, Tilray, dont 20 Minutes a pu visiter le site de production au Portugal. Mais un marché français du cannabis à usage médical pourrait voir le jour à moyen terme.

C’était attendu depuis des années. Désormais, c’est sur les rails, et il ne reste plus que quelques mois à attendre. L’expérimentation du cannabis thérapeutique en France, à laquelle les députés ont donné leur feu vert l’automne dernier, devrait débuter en « septembre » et durer deux ans, a annoncé cette semaine l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). « L’objectif, c’est que l’expérimentation puisse être proposée aux patients à la rentrée 2020 », a précisé la directrice générale adjointe de l’ANSM, Christelle Ratignier-Carbonneil, lors des premières auditions de la mission d’information parlementaire sur le cannabis lancée à l’Assemblée nationale.

Mais comment va se dérouler cette expérimentation ? D’un point de vue logistique, la France est-elle prête à mener cet essai ? Qui fournira le cannabis aux patients ? Une filière française peut-elle se mettre en place d’ici là ? Beaucoup de questions pour lesquelles une solution va vite devoir être trouvée.

Les labos étrangers dans les starting-blocks

En pratique, l’ANSM a moins de huit mois pour finaliser le cadre de cet essai, et trouver les modalités permettant de fournir leur traitement aux quelque 3.000 patients qui seront recrutés pour participer à cette expérimentation. Il faudra donc disposer de cannabis thérapeutique en quantités suffisantes. Or, « à ce jour, la législation française interdit la culture des plants contenant des taux supérieurs à 0,2 % de THC » (tetrahydrocannabinol, l’un des principes actifs de la plante), informe Me Eveline Van Keymeulen, du cabinet d’avocats Allen & Overy, qui s’est positionné sur les questions liées au cannabis et intervient devant les comités scientifiques de l’ANSM. Et comme « septembre, c’est demain, c’est très proche », concède Christelle Ratignier-Carbonneil. Pour être dans les temps, l’ANSM envisage « plutôt d’avoir recours à des producteurs étrangers ». Et les Français dans tout ça ? « Si un producteur national est en capacité de répondre aux critères, il pourra être retenu », a précisé Christelle Ratignier-Carbonneil, en ajoutant que des réflexions sont en cours entre le ministère de la Santé et celui de l’Agriculture. Ainsi, malgré l’interdiction actuelle, InVivo, l’un des premiers groupes agricoles coopératifs français, a déposé une demande auprès de l’ANSM pour se positionner sur le marché.

Les labos étrangers, eux, sont déjà prêts et sont dans les starting-blocks. « Le marché du cannabis est, encore aujourd’hui, un marché émergent où tout est à conquérir », plante le cabinet Allen & Overy, qui en outre conseille entreprises étrangères et investisseurs du monde entier souhaitant développer leurs activités en France dans le secteur du cannabis médical. Et dans ce nouvel eldorado de l’or vert qui attise toutes les convoitises, certains ont déjà une belle longueur d’avance. « Les Canadiens, à l’instar de Canopy Growth, Aurora ou encore Aphria, sont des précurseurs et comptent parmi les leaders mondiaux du marché du cannabis », détaille Me Van Keymeulen. Parmi ces géants figure également Tilray, fondé en 2013, qui a des atouts pour se faire une place dans l’Hexagone. Avec un site de production opérationnel de 2,4 hectares implanté au Portugal, le labo s’est positionné pour fournir la France dans le cadre de l’expérimentation.

Des normes sanitaires extrêmement strictes

Direction Cantanhede, à une heure de route de Porto, où 20 Minutes s’est rendu à l’occasion d’une rare visite de presse de l’usine, bien sécurisée. A peine les grilles du site franchies, une odeur particulière chatouille rapidement les narines. Oui, ça sent à plein nez le cannabis, mais à la différence des coffee-shops d’Amsterdam, pas question de se rouler un joint. Ici, les milliers de plants de cannabis qui s’étendent à perte de vue dans la chaleur tropicale de la gigantesque serre sont produits à des fins thérapeutiques seulement. « Plusieurs variétés de plants de cannabis poussent ici, avec des taux variables de THC et de CBD ( cannabidiol), les deux cannabinoïdes les plus puissants du cannabis, reconnus pour leurs vertus antalgiques et relaxantes », précise Cristina Almeida, pharmacienne et responsable qualité au sein de l’usine portugaise, qui conditionne les récoltes sous forme de fleurs séchées ou d’huile en flacon avec pipette.

Sur son site portugais, la firme Tilray produit du cannabis thérapeutique sous forme de fleurs séchées et d'huile en flacon.
Sur son site portugais, la firme Tilray produit du cannabis thérapeutique sous forme de fleurs séchées et d'huile en flacon. - A. Boumediene / 20 Minutes

Avant de pénétrer dans la serre et de s’occuper des plantes qui peuvent mesurer jusqu’à deux mètres, chaque employé revêt une combinaison intégrale, « pour ne pas introduire de germes qui pourraient fragiliser les plantes, puis les patients, explique Sascha Mielcarek, directeur Europe de Tilray. Nous avons des normes sanitaires extrêmement strictes. Nous disposons d’ailleurs des certifications GMP (Good Manufacturing Practices), qui témoignent de la sécurité et de la qualité de nos produits ». De son côté, « l’ANSM doit établir une liste de critères assurant la sécurité sanitaire irréprochable des échantillons fournis pour l’expérimentation », souligne Me Van Keymeulen. « Notre seul objectif reste la qualité des produits qui doivent être mis à la disposition des patients », confirme Christelle Ratignier-Carbonneil, de l’ANSM. Un bon point pour Tilray, donc, qui a déjà toutes les certifications en poche. « Nous sommes totalement prêts à fournir la France dans le cadre de cet essai », déclare Sascha Mielcarek, ajoutant que Tilray « a déjà contacté les autorités sanitaires françaises » à cet effet.

Sur le site portugais de Tilray, avant d'entrer à l’intérieur de la serre où poussent des milliers de plants de cannabis à usage thérapeutique, les employés doivent revêtir une combinaison pour assurer la sécurité sanitaire des plantes.
Sur le site portugais de Tilray, avant d'entrer à l’intérieur de la serre où poussent des milliers de plants de cannabis à usage thérapeutique, les employés doivent revêtir une combinaison pour assurer la sécurité sanitaire des plantes. - A. Boumediene / 20 Minutes

« Il faudra aller très très vite vers une généralisation »

Sur les rangs pour fournir la France, Tilray est déjà présent sur le marché européen, et exporte notamment en Allemagne, en Croatie ou encore au Royaume-Uni. « Nous avons beaucoup de témoignages de patients sur les bénéfices du cannabis thérapeutique et sur la manière dont cela a changé leur quotidien, notamment chez des patients atteints d’épilepsie et de douleurs chroniques », assure Sascha Mielcarek. En France, dès le mois de septembre, ce sont 3.000 patients souffrant de maladies graves – certaines formes d’épilepsies, de douleurs neuropathiques, d’effets secondaires de chimiothérapie, de soins palliatifs ou de scléroses en plaques, qui testeront à leur tour les vertus du cannabis thérapeutique. L’expérimentation doit être menée dans plusieurs centres hospitaliers en France, en particulier des centres de référence pour les pathologies concernées. Les patients sélectionnés « pourront bénéficier du cannabis gratuitement », et il leur sera prescrit « en dernière intention », en cas d’échec des autres traitements existants, a précisé l’ANSM. Une prescription initiale sera effectuée par un médecin spécialiste, neurologue ou médecin de la douleur notamment, et les patients devront d’abord se fournir en pharmacie hospitalière, avant de pouvoir faire renouveler leur traitement en pharmacie de ville. Ils consommeront le cannabis prescrit sous forme d’huile ou de fleurs séchées.

« Je vais essayer, en tant que neurologue, de prendre part à cette expérimentation, confie Olivier Véran, député (LREM), auteur de l’amendement autorisant l’expérimentation de l’usage médical du cannabis. Un confrère spécialiste de la médecine de la douleur au CHU de Grenoble m’a contacté à ce sujet, et nous aimerions travailler ensemble sur cette question ». Le neurologue prévoit à terme de se former, « dans l’idée de former ensuite mes confrères et consœurs au traitement des patients par le cannabis thérapeutique. C’est pourquoi j’attends de cette expérimentation qu’elle prouve de manière scientifique et irréfutable l’efficacité du cannabis à usage médical, ce que je crois profondément. Il y a tellement de gens qui m’écrivent, de malades qui espèrent en bénéficier, poursuit-il. L’urgence est de montrer que ça fonctionne chez les malades. Ensuite, il faudra aller très très vite vers une généralisation ».