Infirmières, hospitaliers, libéraux, internes… Qui fait grève et pourquoi ?

RAS-LE-BOL Ce mardi, des médecins, des paramédicaux, des internes défileront, pas forcément contre la réforme des retraites, mais pour exiger plus de moyens pour les hôpitaux et la santé

Oihana Gabriel

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Sur les pancartes, lors de la manifestation jeudi 14 novembre 2019 des hospitaliers, on peut lire des slogans comme "Stop au Buzyness" ou "L'hôpital est mort, réanimez-le".
Sur les pancartes, lors de la manifestation jeudi 14 novembre 2019 des hospitaliers, on peut lire des slogans comme "Stop au Buzyness" ou "L'hôpital est mort, réanimez-le". — O. Gabriel / 20 Minutes
  • Ce mardi, de nouvelles manifestations contre la réforme des retraites devraient paralyser une partie du pays. Et ce 17 décembre, les soignants seront également en grève. Pas forcément pour défendre leur retraite, mais pour le système de santé.
  • Certaines infirmières sont en grève depuis mars, certains internes depuis une semaine, certains généralistes libéraux depuis samedi… Les professionnels de santé crient leur colère et espèrent, cette fois, se faire entendre.
  • Le mouvement de colère est contagieux : le 14 novembre, déjà, les soignants de l’hôpital public avaient manifesté pour demander davantage de moyens.

Le monde de la santé semble bien malade. Et n’a pas prévu de battre en retraite. Depuis neuf mois, certains paramédicaux des urgences font durer une grève qui s’est petit à petit étendue à l’hôpital public, tous métiers et tous services confondus. Le 14 novembre, aides-soignantes, infirmières, médecins et chefs de services défilaient , réclamant davantage de moyens pour un hôpital au bord du gouffre. Depuis, le mouvement a fait tache d’huile. Si bien que ce mardi, tout l’hôpital public doit redescendre dans la rue, alors que depuis une semaine, les internes sont en grève illimitée et depuis samedi dernier, les généralistes libéraux sont appelés à garder les cabinets fermés le samedi matin. Mais pas forcément pour les mêmes raisons.

Effectifs, salaires et lits supplémentaires pour les médecins et paramédicaux des hôpitaux publics

Après neuf mois de crise aux urgences, l’hôpital public devrait manifester ce mardi pour réclamer davantage de moyens et d’effectifs.

La liste des collectifs, syndicats et organisations qui appellent à la grève est longue : Inter-Hôpitaux, Inter-Urgences, CGT, FO, CFDT, CFTC, CFE-CGC, SUD, Unsa et les associations Printemps de la Psychiatrie et Coordination nationale des comités de défense des maternités et hôpitaux de proximité. Vendredi, 42 associations de patients ont annoncé rejoindre le mouvement dans Libération.

Mais cette grève et les manifestations liées risquent d’être éclipsées par la grande mobilisation contre la réforme des retraites, ce mardi également. D’ailleurs, le cortège à Paris est organisé dès midi et jusqu’à 13h, de l’hôpital Lariboisière en direction de République, afin de permettre à ceux qui le souhaitent de rejoindre la manifestation prévue de République à Nation contre le futur « système universel » de retraite.

Déjà le 14 novembre, aides-soignantes, infirmières, médecins et chefs de service avaient défilé, notamment à Paris, pour demander une bouffée d’oxygène pour l’hôpital.

Une semaine plus tard, le gouvernement dévoilait un plan pour l’hôpital : rallonge budgétaire d’1,5 milliard d’euros et reprise de 10 milliards d’euros de dette étalée sur trois ans, primes pour les personnels… Sans succès. La colère est toujours vive dans les couloirs des hôpitaux, partout en France. Ce lundi, le site du collectif Inter-Urgences affiche le chiffre de 268 services d’urgences en grève (sur 637). Davantage d’effectifs, hausse des salaires, ouvertures de lits supplémentaires : les trois revendications n’ont pas changé.

Sur la question des retraites, en revanche, tous n’ont pas le même discours. A l’inverse des syndicats (CGT, FO) opposés à la réforme des retraites, le collectif Inter-Hôpitaux refuse de s’emparer du sujet « parce que ce n’est pas son rôle », justifie Anne Gervais, du même collectif. Pourtant, les infirmières et aides-soignantes du public seraient impactées par la réforme telle qu’annoncée par Edouard Philippe la semaine dernière. En effet, si ces soignants perdent leur spécificité et le droit de partir en retraite dès 57 ans, le travail de nuit les autoriserait à partir avant 62 ans, au mieux à 60 ans.

Qualité des soins, horaires et formation pour les internes

Depuis une semaine, les internes ont rejoint le mouvement hospitalier. L'intersyndicale national des internes (Isni) a en effet lancé une grève illimitée le 10 décembre. Ils marcheront donc ce mardi aux côtés des paramédicaux et médecins mobilisés. Et seront rejoints par les internes en médecine générale, puisque l’ISNAR-IMG (InterSyndicale Nationale Autonome Représentative des Internes de Médecine Générale) a également lancé un appel pour ce mardi. Si les paramédicaux et médecins grévistes peuvent être assignés (ils ont l’obligation de travailler, mais peuvent porter un brassard « en grève »), ce n’est pas le cas des internes. « Sauf dans des conditions strictes : quand l’ensemble des médecins seniors sont déjà assignés », explique Justin Breysse, président de l’Isni. Qui dénonce « des centaines de cas d’assignation abusives » d’internes depuis le 10 décembre. Leur message rejoint celui de leurs aînés en poste : alerter sur la dégradation de la qualité et de la sécurité des soins. « L’hôpital n’investit plus depuis dix ans, on utilise un fax pour demander des examens médicaux… », illustre Justin Breysse.

Mais ces apprentis médecins se battent également pour leur situation précise : des horaires à l’hôpital qui explosent et un temps dévolu à la formation qui rétrécit. En théorie, les internes, qui passent entre trois et cinq ans à faire des stages de six mois dans différents services des hôpitaux publics, devraient travailler 48 heures hebdomadaires maximum et bénéficier d’un « repos de sécurité » à l’issue de chaque garde de nuit. Mais selon une récente étude de l’Isni, ils passent en moyenne 55 heures par semaine à soigner les patients. « Les moments où on a des formations théoriques, où on fait le point avec nos chefs pour apprendre, se font plus rares et le repos de garde est moins bien respecté qu’en 2012 », regrette le président de l’Isni. Agnès Buzyn a promis dimanche, sur BFM-TV, que les dépassements du temps de travail réglementaire seraient « rendus publics, dans tous les hôpitaux », lesquels « pourraient avoir des sanctions ».

Les internes pointent un autre problème : le manque de moyens pour les formations. « Avec la loi santé, les fonds privés de l’industrie du médicament pour nos formations sont interdits. Cette situation nous inquiète. On a supprimé près de 500 millions d’euros dans la formation des médecins sans rien prévoir pour les remplacer. Ce qu’on demande, c’est qu’il y ait des fonds publics pour nous former. » Pour ces jeunes professionnels, la question de la retraite n’est pas l’urgence. « Demain, nous, on défile pour la santé, tranche Justin Breysse. Mais sur le fond, il y a un thème commun : la défense de la Sécurité sociale. Les économies, ça entraîne une privatisation. Pour les retraites, c’est pareil, ce qui est encouragé sans être avoué, c’est la retraite par capitalisation. On arrive à un système de protection sociale à deux vitesses. »

Service d’accès aux soins aménagé pour les généralistes libéraux

Samedi dernier, si vous aviez prévu d’aller faire vacciner le petit dernier chez votre généraliste, peut-être avez-vous trouvé porte close. En effet, depuis le 14 décembre, certains généralistes ont décidé de se mettre en grève tous les samedis matin.

Leur inquiétude ? Qu’une des mesures visant à soulager les urgences ne pèse trop sur les cabinets de ville. « Nous ne souhaitons pas que la mise en place du service d’accès aux soins (SAS) [service public gratuit et permanent permettant d’orienter au mieux les patients] augmente l’amplitude horaire des généralistes, explique Jacques Battistoni, président du syndicat de généralistes MG France, qui a lancé ce mouvement de grève. D’autre part, ce SAS ne peut se mettre en place sans moyen. Nous souhaitons négocier avec l’Assurance maladie un avenant à la convention des médecins pour rémunérer cet effort supplémentaire de s’organiser pour répondre aux demandes de soins dans la journée. Une valorisation pour motiver les gens afin de s’inscrire dans cette nouvelle mission. » Selon lui, « près de la moitié des cabinets étaient en grève samedi dernier ». Et un nouveau « samedi noir » est déjà prévu le 21 décembre. Jusqu’à quand ?  Le président de MG France assure que cette grève du samedi se poursuivra jusqu’à ce qu’à ce que ces médecins obtiennent gain de cause.