Interdire certaines publicités, taxer les produits trop gras et sucrés... Les pistes de la Cour des comptes pour prévenir l’obésité

SANTE PUBLIQUE Dans un rapport remis cette semaine, la Cour des comptes vise notamment les publicités ciblant les enfants et propose d’améliorer l’accompagnement des patients

Anissa Boumediene

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Parmi les pistes évoquées par la Cour des comptes pour améliorer la prévention de l'obésité: l'encadrement des publicités ciblant les enfants.
Parmi les pistes évoquées par la Cour des comptes pour améliorer la prévention de l'obésité: l'encadrement des publicités ciblant les enfants. — CLOSON DENIS/ISOPIX/SIPA
  • L’obésité touche désormais la moitié des adultes et un enfant sur cinq en France, observe la Cour des comptes.
  • Elle a remis ce mercredi un rapport dans lequel elle livre ses préconisations pour améliorer la prévention et la prise en charge.
  • Interdire les publicités ciblant les enfants, taxer les produits trop gras ou sucrés et mieux accompagner les patients souffrant d’obésité comptent parmi les mesures recommandées.

« L’obésité concerne la moitié de la population adulte (49 %) et 17 % des enfants de 6 à 17 ans ». C’est avec ces deux chiffres inquiétants que s’ouvre le rapport de la Cour des comptes publié ce mercredi. La juridiction financière de l’administration, saisie sur ce sujet l’an dernier par la commission des affaires sociales de l’Assemblée, y constate que la politique de lutte contre l’obésité en France est « volontariste mais mal coordonnée », et devrait passer par « une régulation plus contraignante » envers les industriels de l’agroalimentaire.

Si elle reconnaît que « la France fait partie des rares pays qui se sont lancés dans une politique publique de santé nutritionnelle ambitieuse » contre l’obésité, elle formule une liste de recommandations pour la rendre plus efficace. Elle préconise ainsi de mieux encadrer la publicité de certains produits alimentaires, voire de les surtaxer, comme le tabac, pour dissuader les consommateurs de les acheter.

Adopter une régulation plus contraignante

Dans son rapport, la Cour des Comptes rappelle que « pour améliorer la qualité nutritionnelle des aliments, les pouvoirs publics ont choisi une méthode incitative reposant sur le volontariat des industries agroalimentaires ». Elle constate toutefois que « les résultats obtenus par cette autorégulation montrent aujourd’hui leurs limites ». C’est pourquoi, « au vu des résultats encourageants mais encore insuffisants de la politique de prévention et de lutte contre l’obésité, les pouvoirs publics devraient travailler à l’adoption d’une régulation plus contraignante », ajoute-t-elle.

Elle cite l’exemple du Nutri-Score, échelle de couleurs qui note la qualité nutritionnelle des aliments industriels, mais qui n’est pas obligatoire, en raison de la réglementation européenne. Sa généralisation « se heurte à l’opposition d’une partie des industriels, en particulier de nombreuses entreprises multinationales, notamment celles produisant des boissons ou aliments très sucrés et/ou gras », souligne la Cour. Aujourd’hui, plus de 180 fabricants et distributeurs ont adopté le Nutri-Score depuis son lancement il y a deux ans, selon le ministère de la Santé. Mais, comme le soulignait récemment auprès de 20 Minutes Olivier Andrault, chargé de mission alimentation et nutrition à l’UFC-Que Choisir, « à ce jour, deux ans après son introduction officielle, l’étiquetage Nutri-score n’est affiché que sur 5 % des produits alimentaires. Or, près d’un enfant sur cinq est touché par l’obésité ou le surpoids ».

« Pourtant, si cet étiquetage nutritionnel était obligatoire sur tous les produits alimentaires, on disposerait d’un outil pédagogique important, qui parviendrait à améliorer l’éducation des consommateurs au mieux manger », plaident de concert Catherine Grangeard, psychanalyste et auteure de Comprendre l’obésité (éd. Albin Michel), et le Dr Patrick Bergevin, chirurgien digestif. « Cela ne devrait plus reposer sur le seul bon vouloir des industriels, qui ont pour la plupart démontré qu’ils ne jouaient pas le jeu de la transparence en ne l’apposant pas sur leurs produits », ajoute ce spécialiste de la chirurgie de l’obésité.

Interdire les publicités ciblant les enfants

La Cour des comptes pointe aussi la publicité pour ces produits, qui vise les plus jeunes : « Les tentatives d’encadrement accru du marketing dont les enfants sont les cibles dans les médias audiovisuels et numériques ont échoué ». « L’interdiction de la publicité des aliments trop gras et trop sucrés à destination des enfants est absolument indispensable, assure Catherine Grangeard. Les publicités n’ont qu’une seule et unique raison d’être : donner envie, pour susciter l’achat. Nous avions tenté il y a quelques années d’obtenir l’adoption de cette mesure, mais les lobbies agroalimentaires avaient eu gain de cause ».

Pour Catherine Grangeard, il y a urgence à agir : « La seule question que je me pose désormais est : quand cette mesure de santé publique verra-t-elle enfin le jour ? Bonbons, biscuits, sodas, produits de régime : toutes les publicités vantant ces produits catastrophiques sur le plan nutritionnel doivent disparaître des écrans, car cela va à l’encontre de la lutte contre l’excès de poids et l’obésité ». Un point de vue partagé par le Dr Patrick Bergevin : « Ces préconisations me semblent aller dans le bon sens, en particulier s’agissant des publicités pour les friandises et autres sodas ciblant les enfants ».

Taxer les produits les moins bons sur le plan nutritionnel

Parmi les pistes envisagées, la Cour des comptes préconise une taxation supplémentaire des produits les moins bons sur le plan nutritionnel, dont « l’effet est largement démontré dans le cas du tabac ». Bonbons, sodas, plats cuisinés, gâteaux industriels et biscuits apéritifs pourraient alors voir leur prix augmenter.

Mais pour Cathrine Grangeard, la question n’est pas simple à trancher. « Ce sont les populations les plus pauvres qui sont les plus touchées par le surpoids, observe-t-elle. Les taxer davantage, sans rien proposer d’autre pour améliorer la qualité nutritionnelle du contenu de leur assiette, ne permettra pas de changer significativement la donne, tant que les calories grasses coûteront mois cher que les calories maigres. Il faudrait plutôt miser sur des mesures incitatives, favoriser leur accès à des produits locaux, bruts et sains ».

En outre, la Cour recommande « d’adopter des taux maximaux de sel, de sucre et de gras dans la composition nutritionnelle des aliments, déterminés au terme d’une concertation avec les industriels ». Une mesure qui, si elle devenait effective, permettrait d’améliorer les qualités nutritionnelles de nombreux aliments industriels.

Prendre en charge les causes de l’obésité

Mais, si « s’attaquer à la forme de l’obésité est une bonne chose, cela ne sert à rien si l’on ne s’intéresse pas au fond de la maladie, à ses causes, tempère la psychanalyste Catherine Grangeard. Les chirurgies de l’obésité sont des réussites. Pourtant, il y a un fort taux de récidive, et des patients subissent une, deux voire trois opérations parfois, parce que l’on ne s’occupe pas suffisamment en amont de ce qui a mené les patients à l’obésité morbide », insiste-t-elle. « L’obésité est souvent conditionnée par des tensions nerveuses soulagées par la prise alimentaire, qui devient alors une forme d’addiction, confirme le Dr Bergevin. On voit donc bien que soigner l’obésité passe par une prise en charge psychologique. Aujourd’hui, nous voyons de plus en plus de récidives post-opératoires, qui entraînent des réinterventions chirurgicales, qui d’une part augmentent les risques de complications, et d’autre part coûtent très cher ».

Or, « ce sont précisément ces causes psychologiques qui expliquent que 40 % des chirurgies soient à terme un échec, complète la psychanalyste. Il arrive par exemple que des hommes et des femmes prennent beaucoup de poids après avoir subi un abus sexuel, pour se protéger du regard des autres, perçu comme une menace. Ici, l’obésité est d’abord une solution avant de devenir un problème. Il ne peut donc être résolu que si une prise en charge psychologique est mise en place, estime-t-elle. Et cet accompagnement doit être accessible à tous, sans distinction de moyens ».

Un constat visiblement entendu et partagé par la Cour des comptes, qui prescrit dans son rapport de « mettre en place pour les adultes atteints d’obésité sévère une expérimentation nationale de prise en charge au parcours incluant des consultations de diététicien et de psychologue ».