Protoxyde d’azote : Bientôt une loi pour interdire la vente de gaz hilarant aux mineurs ?

DROGUE Une proposition de loi visant à interdire la vente aux mineurs de protoxyde d’azote, un gaz hilarant, sera examinée ce mercredi au Sénat

Anissa Boumediene

— 

Des sénateurs du Nord ont déposé une proposition de loi visant à interdire la vente aux mineurs de protoxyde d'azote, ce gaz hilarant inhalé par de plus en plus d'ados pour ses effets euphorisants.
Des sénateurs du Nord ont déposé une proposition de loi visant à interdire la vente aux mineurs de protoxyde d'azote, ce gaz hilarant inhalé par de plus en plus d'ados pour ses effets euphorisants. — Ben Cawthra/REX/SIPA
  • Le protoxyde d’azote a la cote auprès des jeunes, qui en ont un usage récréatif. Mais le gaz hilarant est dangereux pour la santé.
  • C’est pourquoi une proposition de loi, à l’initiative de plusieurs sénateurs, sera examinée par la Chambre haute ce mercredi.
  • Le texte vise à interdire la vente de protoxyde d’azote aux mineurs.

Une inhalation pour un fou rire. Des dizaines de capsules argentées au sol, dans les parcs, ou au coin d’un trottoir, près des bars ou aux abords des grandes écoles. Depuis plusieurs mois maintenant, et dans de nombreuses villes, le macadam est çà et là jonché de cartouches métalliques vides, stigmates de soirées où des jeunes s’amusent à inhaler du « proto ». Utilisé en cuisine pour réaliser chantilly et autres mousses légères au siphon, le protoxyde d’azote est de plus en plus détourné de son usage par les jeunes, toujours plus nombreux à inhaler ce gaz hilarant.

Sauf que la tendance ne fait pas rire les parlementaires, qui voient ce produit légal dévoyé en drogue, et dont les effets sur la santé peuvent être très dangereux. C’est pourquoi une proposition de loi « visant à protéger les mineurs des usages dangereux du protoxyde d’azote », à l’initiative de la sénatrice centriste Valérie Létard et de sept autres sénateurs du Nord, doit être examinée au Sénat ce mercredi. « Nous sommes au début d’un phénomène qui risque de se répandre », souligne Valérie Létard, qui plaide pour la mise en place « d’un arsenal législatif pour limiter les dérives, même si on sait que ce n’est pas parfait ». Mais quels sont les risques du protoxyde d’azote ? Et comment restreindre l’accès à ce produit aujourd’hui légal ?

Pourquoi le « proto » attire autant les jeunes ?

Employé par les chefs amateurs d’espuma, le protoxyde d’azote est très facilement accessible en magasins et sur Internet. Commercialisé sous forme de petites cartouches métalliques pour siphon à chantilly, ce gaz est légal et très peu cher. Il n’est pas difficile d’en trouver pour un coût ne dépassant pas les 40 à 50 centimes d’euros la cartouche.

Utilisé en milieu hospitalier pour ses propriétés anesthésiques et antidouleur, il est connu sous le nom de gaz hilarant. Et c’est justement cette propriété qui attire les jeunes en quête de sensations euphorisantes à moindres frais. Ados et jeunes adultes déversent le contenu d’une cartouche dans un ballon de baudruche et en aspirent le contenu, ce qui provoque un fou rire incontrôlable et une sensation euphorisante comparable à l’ivresse.

Et l’attrait ne fait que grandir auprès de ce public. Au Royaume-Uni, où le détournement du protoxyde d’azote à des fins récréatives a cours depuis le milieu des années 2000, le phénomène a pris une telle ampleur que cette substance est devenue la deuxième drogue la plus consommée par les jeunes après le cannabis. En France, dans le département du Nord, de nombreux maires s’inquiètent de la consommation massive de proto et ont pris des arrêtés municipaux pour en interdire la vente aux moins de 18 ans. Rien qu’à Loos, près de Lille, pas moins de 100 kg de capsules sont ramassés sur la voie publique chaque mois.

Quels sont les risques pour la santé ?

Si les effets d’une inhalation de protoxyde d’azote durent généralement une poignée de secondes, les risques pour la santé peuvent, eux, être conséquents. La  Direction de l’information légale et administrative (DILA), rattachée à Matignon, rappelle entre autres effets indésirables les risques immédiats de « brûlures par le froid à l’expulsion du gaz », de « nausées et vomissements, maux de tête » ou encore de « vertiges et acouphènes ». Une utilisation régulière ou à forte dose du gaz hilarant peut entraîner une « atteinte de la moelle épinière », une « anémie » ou encore des « troubles psychiques ». Et parmi les effets les plus graves, la DILA pointe les risques de « pertes de connaissance », de « pertes de mémoire », et même de « mort par asphyxie par manque d’oxygène ».

Fin novembre, les autorités sanitaires françaises se sont alarmées d’une « augmentation des cas de troubles neurologiques graves » liés à un usage « récréatif » du gaz hilarant. Ainsi, depuis le début de l’année, « 25 signalements d’effets sanitaires sévères » ont été enregistrés, dont 10 cas « graves avec des séquelles pour certains », comme des paralysies des membres à des degrés divers. Huit de ces cas graves ont été recensés dans les Hauts-de-France.

Pour le président de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildeca), Nicolas Prisse, « il est urgent de débanaliser cet usage qui, depuis deux ans, touche de plus en plus de jeunes qui n’ont pas conscience des risques encourus ».  L’Office français des drogues et des toxicomanies (OFDT) a identifié une utilisation festive, notamment dans les soirées étudiantes. Mais les élus pointent aussi une consommation chez les lycéens, voire les collégiens. D’où la crainte que le gaz hilarant soit « une porte d’entrée dans les consommations addictives ».

Comment encadrer et limiter l’accès des jeunes au protoxyde d’azote ?

« Il faut en finir avec la notion de "gaz hilarant", car ses effets sur la santé n’ont pas de quoi faire rire », a commenté la rapporteure du texte déposé au Sénat, Jocelyne Guidez, qui a aussi tenu à préciser l’ambition du législateur en la matière : « il ne s’agit pas d’empêcher quiconque de détourner des produits de consommation courante de leur usage ordinaire », car de telles pratiques existeront toujours. « Il s’agit plutôt de limiter, autant que possible, le premier contact des plus jeunes avec ce produit ».

Avec ce texte signé par une centaine de sénateurs, « l’objectif est d’interdire la vente de ce gaz aux mineurs et d’obliger les intermédiaires numériques à en informer leurs abonnés, pénaliser l’incitation d’un mineur à faire un usage détourné d’un produit de consommation courante pour en obtenir des effets psychoactifs, obliger les industriels à indiquer sur l’emballage la dangerosité du produit, et accompagner la politique de prévention menée à l’école », précise la Commission des affaires sociales, qui a examiné le texte le 4 décembre.

Mais ce n’est pas la première fois que le Parlement tente d’interdire la vente de proto aux mineurs. En début d’année déjà, le député (LFI) du Nord Ugo Bernalicis a déposé une proposition de loi visant à encadrer la vente de ce gaz et à renforcer les actions de prévention. « Il s’agissait d’interdire la vente aux mineurs et d’alerter sur la dangerosité du produit avec deux pictogrammes sur les boîtes. Or, le gouvernement s’est montré défavorable à cette proposition », a-t-il regretté.

Au Royaume-Uni, où « plus de 30 morts ont été enregistrés depuis 2001 », selon Valérie Létard, le législateur s’est emparé de ce qui est devenu un problème de santé publique. Ainsi, depuis une loi de 2016, la vente de protoxyde d’azote à des fins récréatives est interdite. Toutefois, en pratique, l’entrée en vigueur n’a pas permis de tenir la jeunesse britannique à l’écart du proto.