Interdisciplinarité, obligations, poids des labos... Cinq questions sur la formation continue des médecins

INFO 20 MINUTES La formation continue vit une petite révolution avec à partir de 2020 certaines formations continues réunissant médecins, infirmières, kiné et un accent mis sur trois thématiques de santé publique

Oihana Gabriel
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La formation continue des médecins évolue: en 2020, certaines formations seront proposées à plusieurs professionnels de santé pour améliorer la collaboration entre généraliste, dentiste, infirmière, aide-soignant...
La formation continue des médecins évolue: en 2020, certaines formations seront proposées à plusieurs professionnels de santé pour améliorer la collaboration entre généraliste, dentiste, infirmière, aide-soignant... — Pixabay
  • A l'occasion de la publication, ce vendredi, du budget de l'Agence nationale du développement professionnel continu (ANDPC), 20 Minutes révèle deux nouveautés pour 2020: pour la première fois, certaines actions de formation continue mêleront médecins, infirmiers, kinésithérapeutes, sages-femmes. 
  • Par ailleurs, l'ANDPC lance un appel d'offres courant 2020 pour des formations ciblées sur le dépistage précoce d'Alzheimer, de l'autisme et la maitrise de l'antibiorésistance. 
  • L'occasion de se pencher sur les enjeux, difficultés et bouleversements de la formation continue en France, question majeure à l'heure où le métier de médecin évolue.

Téléconsultation, intelligence artificielle, sport sur ordonnance, la médecine traverse des mutations de taille ces dernières années. Sans parler de la recherche, qui n’a pas arrêté de faire des progrès dans les traitements. Pas facile pour un généraliste d’être incollable sur l’endométriose, Alzheimer et la DMLA. Problème : comment les médecins, parfois formés il y a vingt ou trente ans peuvent-ils continuer à être à la page ? Si la formation continue est fondamentale dans tous les métiers, en médecine, elle s’avère indispensable. Alors que l'Agence nationale du développement professionnel continu (ANDPC), révèle ce vendredi un budget de 190 millions d'euros pour 2020 et deux nouveautés, 20 Minutes s'interroge sur les enjeux et problématiques de cette formation continue. 

Quelles sont les obligations ?

Le gouvernement a repensé la formation initiale des professionnels de santé avec une première année beaucoup plus ouverte pour varier le profil de nos futurs praticiens. Et pour les médecins en exercice ? Ils sont censés continuer à se former tout au long de leur carrière. Depuis 2009, la loi a rendu obligatoire le développement professionnel continu (DPC)  pour tous les professionnels de santé, avec au maximum 21 heures par an indemnisées. Une obligation contrôlée tous les trois ans et pilotée depuis 2016 par l’ Agence nationale du développement professionnel continu (ANDPC). Contrôlée, mais pas sanctionnée. « Actuellement, il y a des professionnels qui ne font pas de DPC et il ne se passe rien », peste Vincent Renard, généraliste et président du Collège National des Généralistes Enseignants (CNGE).

«Il y a une obligation de formation, et elle est centrée sur la prise en charge des patients », précise Michèle Lenoir-Salfati, directrice de l’ANDPC. Mais dans un emploi du temps extrêmement chargé, et une pratique parfois isolée en milieu rural, prendre trois jours de formation rime avec patients non soignés.

Sans surprise, cette obligation n’est pas remplie par tous. Entre 2017 et 2019, 59 % seulement des médecins libéraux se sont formés : 71% des généralistes et 44% des spécialistes. « Il y a peu de médecins formés et peu d’exigences», tance Nicolas Da Silva, maître de conférence en économie de la santé à l’Université Paris 13 « Il n’y a pas de sursatisfaction, il faudrait 100 %, mais on voit que les médecins s’y mettent de plus en plus », nuance la directrice de l’ANDPC.

Quels sont les enjeux ?

Et pourtant, cette profession doit perpétuellement remettre à jour sa pratique. « C’est une question majeure qui se pose dans tous les pays : j’ai eu un diplôme il y a quarante ans, comment je peux garantir au patient que je le prends en charge avec les données actualisées de la science ? », insiste Michèle Lenoir-Salfati. Mettre à jour ses connaissances sur les pathologies était déjà un pari ambitieux, mais aujourd’hui les médecins sont confrontés à une double révolution : technique et sociale.

« D’une part, il faut qu’ils apprennent à travailler avec la machine, avec la robotique, l’intelligence artificielle, reprend-elle. D’autre part, la voix du patient se fait de plus en plus prégnante, sur les réseaux sociaux notamment, ils commencent à noter leurs médecins et on voit l’émergence de patients experts. » Une nouvelle relation patient-soignant qui provoque parfois quelques remous. Mais les médecins doivent aussi s’inscrire dans une nouvelle coordination avec d’autres professionnels de santé, notamment avec la mise en place des Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS).

Une formation pluriprofessionnelle pour la première fois en 2020

« La prise en charge est pluriprofessionnelle, il faut que la formation le devienne», Michèle Lenoir-Salfati, directrice de l'ANDPC.

Justement, le ministère a souhaité s’appuyer sur la formation continue pour faciliter la collaboration entre soignants, prônée par Ma Santé 2022. « La prise en charge est pluriprofessionnelle, il faut que la formation le devienne, tranche Michèle Lenoir-Salfati. A partir de janvier 2020, selon nos informations, certaines actions de DPC mêleront pour la première fois généraliste, infirmière, kinésithérapeute… « Avec trois choses à travailler : la prise en charge pluridisciplinaire, leur faire connaître ce que fait l’autre praticien et développer des outils collaboratifs comme le dossier médical partagé », souligne-t-elle.

« Il faut réfléchir au but poursuivi pour que ça soit pertinent et pas juste un affichage, prévient Vincent Renard. Il ne sert pas à grand-chose de former des soignants quand ils n’exercent pas en pluriprofessionnalité. » Justement, l’ANDPC veut inscrire cette formation dans les territoires et le concret. « C’est l’organisme qui va proposer son action à des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), avec un minimum de cours en présentiel, car c’est important d’être ensemble pour construire une pratique coordonnée, précise la directrice de l’ANDPC. On a également souhaité qu’au-delà de la formation, il puisse y avoir des temps d’échange. »

Une première intéressante, selon Philippe Mossé, économiste au CNRS. « Une des clefs pour la réussite de cette collaboration réside dans la formation, assure-t-il. Aujourd’hui, on s’acculture à l’idée de hiérarchie entre professions et à l’intérieur des métiers (l’infirmière de pratique avancée se considère au-dessus d’une infirmière par exemple), pendant la formation. » Enthousiasme plus mitigé pour Vincent Renard, « C’est utile, à condition qu’elle n’ait pas vocation à remplacer la formation continue monoprofessionnelle, prévient Vincent Renard. Car nous avons besoin de professionnels compétents dans leur domaine. » Mais la directrice de l’ANDPC confirme que cette formation pluriprofessionnelle ne viendra pas remplacer, mais compléter l’offre actuelle.

Et trois thèmes majeurs pour la première fois

Deuxième nouveauté en 2020, sur le fond cette fois : l’ANDPC lance des appels d’offre sur trois thématiques  qui vont mixer des cours en « monopro » et en « interpro » : le dépistage précose des troubles neurocognitifs (notamment pour mieux détecter les malades d’Alzheimer), du spectre de l’autisme et la maîtrise de l’antibiorésistance.

Le poids des labos, problème de fond

Nicolas Da Silva, économiste de la santé, salue ce tournant, mais soulève un autre point, à ses yeux essentiel et problématique : le poids de l’industrie pharmaceutique dans cette formation continue. « Selon une étude de 2015, un généraliste voit 5,3 visiteurs médicaux par semaine en moyenne. Ce genre de visite a beaucoup plus d’influence que lorsque vous allez faire une formation une fois par an. »

Ce que ne nie pas la directrice de l’ANDPC. « L’esprit du texte, c’était de couper le cordon avec l’industrie pharmaceutique », assure Michèle Lenoir-Salfati. Dans les faits, les choses sont beaucoup plus ambiguës. Malgré une vigilance accrue, une partie de la formation continue repose sur les labos, qui financent notamment tous les congrès et autres colloques.

« L’agence a un budget important, 190 millions pour 2020, et en croissance [20 millions supplémentaires par rapport à 2018], mais il est évident que l’industrie pharmaceutique peut mettre un budget supérieur », reconnaît Michèle Lenoir-Salfati. « Le problème, c’est qu’il faudrait davantage de moyens publics pour la formation », résume Nicolas Da Silva. Un vœu pieux ? La directrice de l’ANDPC plaide, elle, pour une autre solution.Edouard Couty, qui avait animé les Assises du médicament en 2011, avait suggéré la création d’une taxe sur les produits pharmaceutiques qui viendrait compléter le budget de l’ANDPC. « C’est une façon d’utiliser l’argent là où il est et de neutraliser sa capacité d’influence », synthétise-t-elle. Une piste pour laquelle cette dernière milite, mais qui ne semble pas être dans les cartons pour le moment.