« Sentiment d’être sale », « libido décuplée »... Le sexe pendant les règles est-il encore un tabou ?

SEXUALITE Le tabou est tenace, mais les mentalités évoluent

Anissa Boumediene

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Selon son rapport au corps, son éducation ou encore selon la personne qui partage sa vie, chaque femme a son propre point de vue sur le sexe pendant les règles.
Selon son rapport au corps, son éducation ou encore selon la personne qui partage sa vie, chaque femme a son propre point de vue sur le sexe pendant les règles. — Goldman Michael/SUPERSTOCK/SIPA
  • A l’occasion cette semaine du deuxième Sommet virtuel du Cycle menstruel, qui se tient jusqu’au 7 décembre, « 20 Minutes » s’interroge sur le tabou du sexe pendant les règles.
  • Encore tenace aujourd’hui, ce tabou s’effrite lentement, avec l’évolution des mentalités.
  • Pour de nombreux couples, les règles sont notamment un moment privilégié pour explorer sa sexualité, hors de l’approche phallo centrée.

Libido en ébullition ou désir en sommeil profond ? Quand on parle de sexe pendant les règles, chaque femme a son propre avis sur la question. Sur ses sensations, sur le rapport à son corps qui saigne, et sur le regard que porte son ou sa partenaire sur le sang menstruel.

A l’occasion du deuxième Sommet virtuel du Cycle menstruel, qui se tient jusqu’au 7 décembre, 20 Minutes s’interroge sur une question qui taraude nombre d’esprits mais qu’il n’est pas toujours facile d’aborder : le sexe pendant les règles est-il encore tabou aujourd’hui ? Entre douleurs et sentiment que c’est sale pour les unes, et désirs assumés et assouvis pour les autres, le tabou persiste, mais commence à s’effriter.

« Ce sentiment d’être sale »

Quand Mahaut a ses règles, elle le vit comme « une épreuve : j’ai de très fortes douleurs. Mais avant même la douleur, avoir des rapports durant les règles est inconcevable à cause de l’odeur du sang, et de ce sentiment d’être sale que je ne peux m’empêcher d’éprouver ». Un sentiment encore répandu aujourd’hui. « Les règles sont quelque chose de naturel, ce n’est pas une maladie et il n’y a aucune raison d’en avoir honte, plante le Dr Marie-Claude Benattar, gynécologue et auteure du Petit manuel de soins intimes pour les femmes(éd. Josette Lyon). Pourtant, en grandissant, beaucoup de jeunes filles s’entendent dire que le sang menstruel est sale ». Il peut « avoir un côté répulsif, son aspect et son odeur peuvent éveiller une forme de dégoût, note Janine Mossuz-Lavau, sociologue, directrice de recherche au CNRS et auteure de La vie sexuelle en France (éd. La Martinière). Le tabou qui y est associé découle de fondements religieux certes disparus aujourd’hui en France, mais qui font peser inconsciemment cette idée tenace selon laquelle une femme est impure durant ses règles ».

Pour Carole, il serait donc impossible de faire l’amour pendant ses règles. « Mon copain actuel n’y verrait aucun souci, mais au début de ma vie sexuelle, j’ai eu un accident de pilule, et mes règles sont arrivées en plein rapport avec mon partenaire de l’époque, se souvient la jeune femme. Je pourrais en rire aujourd’hui, mais il m’a traumatisée en me disant que c’était sale, de ma faute ». Car certains hommes auraient « cette peur primale de " ressortir " avec le sexe recouvert de sang, indique Philippe Arlin, sexologue auteur de Libérez votre désir ! Pour en finir avec les malentendus sur le désir féminin(éd. La Musardine). Mais cette peur est assez hypocrite, puisque lorsqu’il s’agit de s’emparer de la virginité d’une femme, il y a aussi le sang de la rupture de l’hymen, mais aucun homme ne semble avoir exprimé de dégoût dans ce cas. Il y aurait pour eux un sang pur, celui de la vierge, et un sang impur, celui des règles ».

« J’ai trop mal, donc je n’ai aucun désir pendant mes règles »

Parfois, la question est un non-sujet. Quand le flux est très abondant, que les douleurs menstruelles tordent le bas-ventre, forcément, la libido se fait la malle​. « Si mon corps et mon esprit avaient du désir pendant les règles, j’y réfléchirais sans doute, mais pour moi, la question ne se pose pas, confie Andaine. Je n’ai aucun désir durant ces jours qui endolorissent mon corps et ma tête ». Comme elle, Margot n’aime pas le sexe pendant les règles. « Pour mon conjoint et moi ce n’est pas du tout un tabou, d’ailleurs, lui, ça ne le gêne pas. On a déjà essayé, mais je suis tellement mal durant cette période que je n’ai ni désir, ni plaisir ». Evidemment, « les règles peuvent être une période durant laquelle les femmes éprouvent des désagréments, des crampes, et des douleurs dans le bas-ventre, ce qui entraîne une baisse de désir », assure le Dr Benattar.

Même cause et même effets pour Coralie. « L’idée ne me rebute pas, mais j’ai trop mal pour avoir envie. Je ne supporte pas que mon partenaire appuie sur mon ventre ou touche mes seins, et certaines positions deviennent trop inconfortables. Pour moi, ça n’a rien de jouissif, donc c’est une semaine de pause ! » Souvent, « les règles marquent une semaine sans sexe dans le couple », confirme le Dr Rosa Carballeda, sexologue.

« Un antidouleur naturel »

Mais il arrive que les douleurs ne soient pas un frein, et que le sexe soit même un moyen de les calmer. « Les orgasmes soulagent tellement la douleur, donc je ne me prive pas », témoigne Amélie. En pratique, « la jouissance sexuelle peut avoir un effet antalgique, expose le Dr Carballeda. On pense que ce phénomène réside dans la sécrétion de prostaglandines, des substances inflammatoires qui vont interagir avec le clitoris. Par un mécanisme neurovasculaire, la libido grimpe et avoir des rapports sexuels va avoir un effet antalgique sur leurs douleurs menstruelles ». C’est le cas pour Gaïdic, qui « éprouve de fortes douleurs de règles. Mais je suis aussi beaucoup plus sensible, j’atteins l’orgasme beaucoup plus facilement. Faire l’amour est une sorte d’antidouleur naturel. Pour éviter les problèmes techniques, j’utilise des soft tampons, une sorte de mousse que l’on place au fond du vagin. Ça évite les scènes d’apocalypse, plaisante la jeune femme. Je pense que les femmes devraient s’ouvrir à ce genre de pratiques, mais beaucoup de couples ne dépassent pas ce tabou ».

Cette liberté et cet effet antalgique, Elisabeth « en rêve. Mais mon mari trouve cela sale. Au-delà de mon expérience personnelle, je pense que le tabou des règles reste tenace. Il n’y a qu’à voir le tollé devant la pub pour des protections hygiéniques montrant du sang rouge. Quand les règles seront un non-sujet sociétal, ces messieurs accepteront peut-être mieux de toucher leurs compagnes. C’est quand même étonnant qu’en 2019, il soit plus facile de parler hémorroïdes ou constipation que menstruations ! » Pourtant, observe le Dr Benattar, « il est d’autant plus facile aujourd’hui de poursuivre sa sexualité pendant les règles qu’avec la pilule et les stérilets hormonaux, les femmes ont des règles plus courtes, moins douloureuses et moins abondantes ».

« Ma libido se décuple »

Depuis que Margot, 23 ans, a opté pour un stérilet, son corps « réagit autrement. Le premier jour des règles, comme beaucoup de femmes douloureuses, le sexe est chassé de mon esprit. Mais dès le lendemain, ma libido se décuple ! Donc mon compagnon et moi ne refrénons pas notre désir ». Pour Amélie aussi, « les règles sont la période du cycle où la libido est à son max ! » Comme elles, « certaines femmes ressentent un pic de libido à ce moment-là du cycle sous l’effet des variations hormonales », confirme le Dr Benattar. Certains hommes aussi auraient plus de désir pendant les règles de leur partenaire. « Le rouge compte parmi les couleurs qui répondent le plus à l’excitation visuelle des hommes, indique le Dr Carballeda. On le voit avec la lingerie rouge, le rouge à lèvres carmin ou une robe d’un rouge profond, et qui vont stimuler leur excitation. Eh bien, le sang menstruel peut leur faire cet effet-là. Certains hommes me confient en consultation être excités par ça ».

Pour Amandine, c’est d’ailleurs le tabou lié au sexe pendant les règles qui lui fait de l’effet. « Mon désir grimpe en flèche quand j’ai mes règles, mes sensations sont plus fortes, en partie parce que l’interdit m’excite ! ». Après tout, abonde Emilie, « si on a envie l’un de l’autre, ce serait dommage de se frustrer juste pour un peu de sang. Les règles sont un moment comme un autre dans la vie d’une femme ».

« Cela crée une complicité particulière »

Un moment comme un autre qui peut même renforcer la complicité au sein du couple. « La clé, c’est la communication : on peut exprimer ses envies, désirs et fantasmes, écouter ceux de l’autre, et discuter de ce que l’on est prêt ou non à explorer », rappelle le Dr Carballeda. « Avant de rencontrer mon compagnon, faire l’amour pendant mes règles était inconcevable, à la fois pour mes partenaires, qui trouvaient ça sale, mais aussi pour moi, se souvient Mahaut. Je ne me sentais pas à l’aise avec mon corps, j’avais honte. Mais il m’a appris à en parler, à dédramatiser. Maintenant, je trouve même que cela crée une complicité particulière ». Il y a « cette idée que l’on partage quelque chose qui n’est réservé qu’à nous deux, décrypte Janine Mossuz-Lavau. C’est un degré supérieur d’intimité et de complicité ».

Comme Mahaut, Margot éprouve ce sentiment de complicité, et s’estime « chanceuse d’avoir un partenaire très ouvert d’esprit. Et si mon flux est vraiment abondant, on trouve d’autres manières que la pénétration pour se faire plaisir ». Idem pour Amélie : « si la pénétration est trop douloureuse à cause des crampes, elle n’est pas nécessaire aux relations sexuelles, on fait autrement ». Autrement ? « Rien n’empêche d’opter pour d’autres pratiques que la pénétration : cunnilingus ou stimulation digitale pour la femme, stimulation prostatique pour ces messieurs, répond Philippe Arlin. Les règles peuvent être l’occasion d’être moins dans une sexualité phallo centrée ». Aujourd’hui, « les mentalités ont évolué, abonde le Dr Benattar. Les pratiques sexuelles aussi, elles sont variées, et la sexualité est plus créative, plus ludique ».