Plan santé : Les annonces du gouvernement suffiront-elles à calmer la colère dans les hôpitaux ?

SOCIAL Ce mercredi, le Premier ministre et la ministre de la Santé ont annoncé une hausse des dépenses pour l’hôpital public, des primes et une reprise partielle de la dette

Oihana Gabriel

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Le Premier ministre Edouard Philippe et la ministre de la Santé Agnès Buzyn lors de la conférence de presse sur les annonces pour l'hôpital public mercredi 20 novembre 2019.
Le Premier ministre Edouard Philippe et la ministre de la Santé Agnès Buzyn lors de la conférence de presse sur les annonces pour l'hôpital public mercredi 20 novembre 2019. — AFP
  • Mercredi 20 novembre, Edouard Philippe et Agnès Buzyn présentaient leur plan pour l’hôpital public au ministère de la Santé.
  • L’exécutif a annoncé une hausse du budget de l’Assurance maladie de 1,5 milliard sur trois, des primes pour certains soignants et une reprise de la dette des hôpitaux publics par l’Etat à hauteur de 10 milliards. Suffisant ?
  • Jeudi dernier, une grève massive et une manifestation avaient réuni les soignants, du médecin aux infirmières en passant par les chefs de service. Malgré les annonces, de nombreux syndicats et collectifs appellent à poursuivre la grève et prévoient plusieurs mobilisations.

Emmanuel Macron avait assuré il y a une semaine qu’il avait « entendu la colère et l’indignation » du personnel soignant et avait promis des « annonces fortes ». Ce mercredi, c’est son Premier ministre au côté d’ Agnès Buzyn qui a dévoilé un plan pour l’hôpital public. Des primes pour les soignants, des moyens supplémentaires, une reprise partielle de la dette ont ainsi été annoncés. Suffisant pour mettre un terme au mouvement social qui dure et s’élargit depuis mars ?

Des signaux importants

Certains paramédicaux des urgences poursuivent une grève depuis neuf mois. Un quart des médecins et un professionnel paramédical sur dix sont descendus dans la rue jeudi dernier pour crier leur ras-le-bol. « Nous avons entendu leur colère, leur épuisement, leur désarroi, a insisté Edouard Philippe dès le début de son intervention, ce mercredi matin au ministère de la Santé. Nous ne cherchons aucune excuse, mais nous héritons d’une situation qui vient de loin. » Le gouvernement est « prêt à y consacrer des moyens considérables ».

Les réactions rapides d’Emmanuel Macron la semaine dernière, d’Edouard Philippe ce mercredi, sont globalement saluées. « On peut noter une progression du gouvernement qui commence à comprendre l’urgence de la situation, reconnaît Orianne Plumet, vice-présidente du collectif Inter-Urgences. Qui assure que le collectif avait demandé une entrevue avec le Premier ministre la semaine dernière, sans succès.

Ce plan, global, s’attaque à un grand nombre de métiers du soin et se penche sur divers moyens pour améliorer le quotidien des soignants : infrastructures, prime à l’engagement, prime « vie chère », moyens supplémentaires pour recruter… « Pour la première fois, le gouvernement n’est plus dans le déni et ne nous renvoie pas à des mesures d’organisation, mais il ne desserre pas les cordons de la bourse comme il faut, nuance Christophe Prudhomme, urgentiste et porte-parole de l’ Association des médecins urgentistes de France (AMUF). Je suis médecin et je vous assure qu’il faut un électrochoc. »

Des moyens insuffisants ?

Le Premier ministre a promis 1,5 milliard d’euros supplémentaires pour l’Assurance maladie. Plus précisément, l’ objectif national des dépenses d’assurance maladie (Ondam), montant prévisionnel établi pour les dépenses de l’Assurance maladie, sera augmenté à 2,45 % pour 2020 contre 2,1 % prévus initialement. Cela représente un effort de 300 millions d’euros en plus en 2020, de 500 millions pour 2021 et de 700 millions pour 2022.

Des sommes, en sus de ce qui était prévu, et qui s’ajoutent aux 400 millions d’euros de crédits gelés en début d’année qui seront « débloqués dans les prochains jours », a promis Edouard Philippe. Par ailleurs, 150 millions d’euros par an sur trois ans seront fléchés vers l’investissement courant pour le matériel. Ces annonces ont été saluées par Frédéric Valletoux, président de Fédération hospitalière de France et maire de Fontainebleau (Agir). Sur Twitter, il s’est félicité de ce bol d’oxygène et de l’écoute du gouvernement.

« Après des années de contraintes financières et de rigueur budgétaire, un tel apport est loin d’être négligeable, s’est également réjoui l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) dans un communiqué. L’UNSA considère, en effet, qu’il était temps de recommencer à investir pour la santé publique. C’est une première étape. Et cet effort financier devra être poursuivi et amplifié pour répondre aux défis de l’hôpital public. »

Le Premier ministre Edouard Philippe et la ministre de la Santé Agnès Buzyn lors de la conférence de presse sur les annonces pour l'hôpital public mercredi 20 novembre 2019.
Le Premier ministre Edouard Philippe et la ministre de la Santé Agnès Buzyn lors de la conférence de presse sur les annonces pour l'hôpital public mercredi 20 novembre 2019. - AFP

Du côté des syndicats et collectifs des urgences, la réponse est à l’inverse jugée pas à la hauteur des enjeux. « C’est insuffisant, regrette Orianne Plumet, vice-présidente du collectif Inter-Urgences. Ce qu’on revendique, c’est d’arriver à une augmentation de 4 %. » Un chiffre proche de la progression « tendancielle » des dépenses, de 4,4 %. « Pour l’an prochain, nous aurons pour embaucher, pour revaloriser les salaires, 300 millions d’euros, alors que nous demandons 4 milliards, ajoute Christophe Prudhomme, également délégué CGT. Je sais que c’est une négociation, mais on est loin du compte… »

Autre annonce forte : l’État va reprendre 10 milliards de dettes des hôpitaux publics d’ici 2022 via « une loi (qui) sera présentée au premier semestre 2020 ». Une piste rejetée par Bercy… jusqu’à dimanche dernier. Alors que l’Etat emprunte aujourd’hui à taux d’intérêt négatifs, cette reprise de dette aurait pour avantage d’éviter des emprunts plus chers auprès des banques. Et pourrait donc permettre de réinvestir notamment dans les infrastructures. Mais l’État ne reprendra qu’une partie de la dette : 10 milliards sur 30 en tout, et Edouard Philippe a précisé que les comptes de chaque établissement hospitalier seraient scrutés. « Rénover des hôpitaux, c’est bien, mais encore faut-il pouvoir recruter du personnel, prévient Orianne Plumet. A Gonesse, par exemple, on a refait l’hôpital, maintenant magnifique, mais il n’y a pas le personnel nécessaire. »

Des primes pour certains

Plutôt qu’une augmentation de salaire de certains soignants, le gouvernement a choisi de miser sur des primes. Tout d’abord, une prime de « 100 euros net mensuels » sera accordée « dès 2020 » aux aides-soignantes qui exercent en gériatrie. Un coup de pouce positif pour le collectif Inter-Urgences. La ministre de la Santé a également annoncé qu’une enveloppe de 200 millions d’euros sera laissée « à la main » des hôpitaux « pour récompenser, selon des critères qu’ils auront eux-mêmes définis, l’engagement et l’investissement des personnels ».

Enfin, une prime de 800 euros par an verra le jour pour les infirmières et aides-soignants qui vivent en Ile-de-France et gagnent moins de 1.950 euros par mois. « Mais 800 euros par an, c’est seulement 66 euros par mois, critique Christophe Prudhomme. Nos gouvernants utilisent souvent des comparaisons internationales. Pour que les infirmières françaises touchent autant que la moyenne de l’OCDE, il faudrait qu’on augmente leur salaire de 400 euros par mois…. On ne demande pas la lune, juste qu’elles soient aussi bien payées que les infirmières allemandes ou finlandaises. »

« C’est une manière de chercher à diviser les régions et Paris, souffle Orianne Plumet, infirmière à Paris. On n’est pas contre des primes supplémentaires, mais ce n’était pas le but de nos revendications : on veut des augmentations pour tous et pas des miettes. Et le collectif Inter-Hôpitaux dira la même chose. »

Des manifestations déjà prévues

Des critiques qui laissent peu de doute sur la suite du mouvement social. « C’est un premier pas, mais très en deçà de ce qu’on attend, avertit Christophe Prudhomme. Quand vous laissez un mouvement s’enkyster, il est très difficile de satisfaire les revendications. » Certains estiment même que ces annonces ne font que renforcer la colère. 

Dans un communiqué commun, les collectifs Inter-Urgences, Inter-Blocs, Inter-Hôpitaux, plusieurs associations de soignants et syndicats (notamment CGT, SUD, CFDT, CFTC) demandent à être reçus par le Premier ministre et le Président. Et appellent les soignants grévistes à organiser des actions locales le 30 novembre. « Comme c’est un samedi, on souhaite rencontrer les familles, lors de prises de paroles sur des marchés, de rassemblements dans des hôpitaux, précise Orianne Plumet. Parallèlement, les internes ont prévenu qu’ils lanceraient une grève illimitée à partir du 10 décembre.

Le gouvernement, qui craignait une convergence des colères avec la grève illimitée dans les transports à partir du 5 décembre, ne risque pas d’être rassuré. Le collectif Inter-Urgences devrait décider le 27 novembre s’il appelle à rejoindre ce mouvement contre la réforme de la retraite. « On va voir si on fait un cortège de soignants au sein de la manifestation », insiste Orianne Plumet. Et déjà, une nouvelle journée de grève et de manifestation de tout l’hôpital public, à l’image de celle de jeudi 14 novembre​, est prévue cette fois pour le 17 décembre. Et Orianne Plumet de prévenir : « On verra quelle tête aura le pays et les trains à l’issue du 5 décembre… »