Grève à l'hôpital : Pourquoi la délégation de tâches pour les infirmières risque de prendre du temps ?

CRISE DE L'HOPITAL A la veille d’une grande manifestation pour défendre l’hôpital, et après l’avoir rendu à Agnès Buzyn, l’Ordre des infirmiers a dévoilé ce mardi son Livre blanc, fruit de dix mois de consultation au sein d’une profession à bout de souffle

Oihana Gabriel

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Du personnel soignant défile dans la rue, ils procèdent a un die-in, ils s'allongent par terre pour symboliser la mort de plusieurs patients et soignants a cause de la surcharge de travail et au manque d'effectif lors de la manifestation du personnel de sante en direction du ministère de la sante, en juin 2019.
Du personnel soignant défile dans la rue, ils procèdent a un die-in, ils s'allongent par terre pour symboliser la mort de plusieurs patients et soignants a cause de la surcharge de travail et au manque d'effectif lors de la manifestation du personnel de sante en direction du ministère de la sante, en juin 2019. — Emma PROSDOCIMI/SIPA
  • Ce jeudi, une mobilisation nationale et plusieurs manifestations sont prévus réunissant médecins, infirmières, aides-soignants et patients pour défendre l’hôpital.
  • Une colère qui ne surprend pas le président de l’Ordre des infirmiers. Depuis janvier, une grande consultation a accouché d’un Livre blanc de la profession, remis à la ministre vendredi dernier.
  • Parmi les 26 propositions, beaucoup insistent sur la nécessaire délégation de tâches, pour rendre légal ce qui se fait déjà et remédier au manque de médecins. Mais ce glissement, qui existe déjà ailleurs, ne va pas forcément de soi.

« La profession est prête à changer ». C’est sur ces mots que Patrick Chamboredon, président du Conseil national de l’Ordre des infirmiers, clôt la conférence de presse organisée ce mercredi pour présenter le Livre blanc de la profession, fruit d’une grande consultation lancée en janvier 2019. Des infirmières et infirmiers qui ont fait connaître leur détresse et leur colère depuis mars.

En effet, une partie des paramédicaux des hôpitaux publics français sont en grève. Et certains vont se rassembler ce jeudi, dans les rues de Paris, à l’appel des syndicats et du collectif Inter-Urgences, pour « sauver l’hôpital ». Une manifestation qui intervient quelques jours avant qu’Agnès Buzyn ne dévoile un nouveau plan pour l’hôpital. Une énième tentative de répondre aux demandes et de calmer la colère, alors que les deux enveloppes annoncées en juin et septembre n’ont pas suffi. D’où l’intérêt de regarder soigneusement ce qui ressort de cette consultation.

Reconnaissance et montée en compétences

Parmi les 26 propositions listées par les infirmières, un message surnage : le besoin de reconnaissance. Ce Livre blanc pointe le décalage entre leur quotidien et les textes de loi. Aujourd’hui, une infirmière n’est pas censée signer une ordonnance, prescrire du matériel médicalisé, des traitements… « Mais beaucoup réalisent des actes qu’elles n’ont pas le droit de faire, assure Philippe Mossé, économiste au CNRS. Il faut absolument reconnaître ce qui se fait déjà, parfois dans l’illégalité et avec la complicité des médecins. » En effet, selon la consultation, 69 % des personnes interrogées déclarent administrer aux patients un médicament sans prescription médicale.

Cette reconnaissance passe aussi par la possibilité pour les infirmières de mener une consultation et d’être considérées comme des professionnelles de santé, quand elles sont aujourd’hui, aux yeux du code de la santé publique, des « auxiliaires médicales ». Et ce gap de responsabilité devra s’accompagner d’une revalorisation financière que la profession attend de pied ferme, au vu de la mobilisation dans les hôpitaux des petites mains.

Mais pour que la profession joue un rôle clef dans ce système de santé en pleine recomposition, cette reconnaissance n’est qu’une première marche. En effet, une grande partie des propositions vise à augmenter le périmètre des tâches. En clair, l’Ordre souhaite que les infirmières gagnent en compétences.

Exemple, depuis l’année dernière, les infirmières peuvent vacciner les patients, à condition qu’un médecin ait au préalable écrit la prescription. Le Livre blanc suggère que cette vaccination des adultes puisse se faire sans prescription médicale. De même pour les sondes urinaires, qui nécessitent aujourd’hui la signature du médecin. Mais le document va plus loin dans la délégation de tâches : les infirmiers pourraient prescrire certains actes biologiques, du matériel comme les lits médicalisés, des solutions antiseptiques pour nettoyer les plaies. Car aujourd’hui, elles peuvent prescrire un pansement, mais pas les produits nécessaires à la désinfection… « On ne peut pas laisser les infirmières comprimées par un plafond de verre », tranche le président de l’Ordre des infirmiers.

La délégation de tâches déjà à l’œuvre

Patrick Chamboredon salue cependant des avancées sans précédent. « Aujourd’hui, on est en train de parler du rôle des infirmières en premier recours, notamment pour soulager les urgences débordées. C’est révolutionnaire ». De même, le rapport El Khomri propose des délégations de tâches pour les aides-soignants. Du côté du ministère, ces propositions ne sont pas tombées dans l’oreille d’une sourde. « Les délégations de tâches vont être un outil pour faire évoluer les métiers », a réagi Agnès Buzyn dans une vidéo, après avoir reçu le Livre blanc vendredi dernier.

Une transformation qui semble déjà en bonne voie. Notamment avec la création d’un nouveau métier :  les infirmières de pratique avancée (IPA). Ces professionnelles, après un master, pourront exercer leur métier, à la ville comme à l’hôpital, en assurant certaines tâches jusqu’ici dévolues aux médecins, comme renouveler des ordonnances, prescrire certains actes médicaux, effectuer des prises de sang par ponction artérielle. D’ici à la fin du quinquennat, le gouvernement s’est engagé à former 5.000 IPA.

Pour Patrick Chamboredon, ce premier pas est encourageant, mais insuffisant. « Derrière, il y a 700.000 infirmiers qui pourraient voir leurs compétences élargies. Mais dans tous les autres pays qui ont misé sur ces IPA, cela a servi de fer de lance pour une redéfinition plus large du métier d’infirmière. »

Négociations et logique d’équipe nécessaires

Problème, si beaucoup d’experts, politiques et infirmiers jugent cette délégation de tâches fondamentale pour assurer un meilleur parcours de soins aux patients, répondre à la pénurie de médecins et à la surcharge des urgences, d’autres ne voient pas d’un bon œil l’acquisition de nouvelles compétences. « Pour éviter un conflit de classes, il faut que ce tournant soit négocié », assure Philippe Levy, médecin chef de la pancréatologie à l’hôpital Beaujon. Et donc que la logique d’équipe soit encouragée. « Tout le monde est en souffrance, du directeur d’hôpital à l’aide-soignant, pointe Philippe Denormandie, chirurgien et auteur d’un rapport sur l’accès aux soins des personnes handicapées. Et là où ça marche, c’est quand il y a une logique d’équipe, pour éviter que l’on reste coincé dans des tuyaux d’orgue. »

« Le corps médical n’est pas uniforme, renchérit Annie Chapelier, députée (LREM) et ancienne infirmière anesthésiste. Attention à la défense du pré carré ! On aurait tort de négliger les relations interprofessionnelles dans la création de ces nouvelles professions. » Le président de l’Ordre des infirmiers se montre plus optimiste : « Je ne crois pas à la théorie du grand remplacement, mais que cette redéfinition aidera à pallier la pénurie de médecins dans les déserts médicaux. Et pour la première fois, les Ordres des médecins et des infirmiers dialoguent. »

Un regard en amont et en aval

Certains alertent sur d’autres dérives. Notamment la nécessaire reconnaissance financière, pas forcément évidente dans un contexte d’économies. « Pour le moment, les IPA ne satisfont personne : la grille salariale déçoit ces futures IPA. Elles risquent d’être regardées avec frilosité par les médecins, avec froideur par les autres infirmières, et avec beaucoup d’interrogations par les patients », alerte la députée Annie Chapelier. La définition claire, la formation adéquate de ces IPA – qui exerceront d’ici à 2022, tout d’abord en cancérologie, pour le suivi de maladies chroniques et des maladies rénales chroniques, puis en psychiatrie et aux urgences - prendra certainement du temps.

De son côté, Philippe Mossé, économiste, pointe un dernier danger : « Répondre à la crise des urgences, colossale, par la création de quelques IPA, je ne suis pas sûr que ça soit la solution. Car le problème ne se situe dans les services, mais en amont et en aval, avec une difficulté de placer les patients dans les services. » Pour ce qui est de l’amont, Patrick Chamboredon insiste, « entre 10 et 60 % des patients qui vont aux urgences pourraient être pris en charge ailleurs, et notamment par des infirmières ». A condition qu’elles obtiennent le droit, les moyens et le temps de le faire.