Les Français sont de gros consommateurs d'antibiotiques, mais la surconsommation de ces médicaments favorise l'antibiorésistance.
Les Français sont de gros consommateurs d'antibiotiques, mais la surconsommation de ces médicaments favorise l'antibiorésistance. — PHILIPPE HUGUEN / AFP

MEDOCS

Entre usage abusif ou inadapté, l’antibiorésistance pourrait tuer plus que le cancer en 2050

L’antibiorésistance ne cesse de grimper et représente un problème majeur de santé publique mondiale

  • Les Français sont accros aux antibiotiques. Nous figurons parmi les plus gros consommateurs au monde de ces médicaments.
  • Sauf que le mésusage des antibiotiques favorise l’antibiorésistance, qui entraîne la mort de près de 12.500 patients par an rien qu’en France.
  • A l’occasion de la Semaine mondiale pour le bon usage des antibiotiques, qui démarre ce lundi, 20 Minutes se penche sur les solutions qui pourraient permettre de lutter efficacement contre l’antibiorésistance.

« Les antibiotiques, c’est pas automatique. » Excepté le public trop jeune pour s’en souvenir, la campagne de prévention lancée par le gouvernement en 2002 avait plutôt bien marché et marqué les esprits. Pourtant, aujourd’hui encore, les Français restent accros aux antibios et se classent à la 8e place des pays les plus gros consommateurs au monde, selon des chiffres de 2015. Un attachement qui n’est pas sans conséquence, puisque le mésusage des antibiotiques favorise l’antibiorésistance : les bactéries évoluent et deviennent résistantes aux traitements antibiotiques. Les infections sont alors bien plus difficiles à soigner.

Or, « la résistance aux antibiotiques constitue aujourd’hui l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale, avertit l’Organisation mondiale de la santé [OMS], alors que débute ce lundi la Semaine mondiale pour le bon usage des antibiotiques. Elle entraîne une augmentation des dépenses médicales, une prolongation des hospitalisations, une hausse de la mortalité (…) et atteint désormais des niveaux dangereusement élevés dans toutes les régions du monde. » Ainsi, si l’on n’inverse pas la courbe, l’antibiorésistance pourrait, d’ici à 2050, devenir plus meurtrière que le cancer.

Une bombe à retardement

Chaque année en France, l’antibiorésistance serait la cause de 12.500 décès, selon les chiffres du rapport « Consommation d’antibiotiques et antibiorésistance en France en 2017 » présenté par l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Et en Europe, ce sont chaque année 33.000 patients qui perdent la vie des suites d’une infection antibiorésistante (souvent contractée à l’hôpital), soit autant de décès que ceux de la grippe, de la tuberculose et du VIH combinés, selon les données du ministère de la Santé. « On est passé de bactéries sensibles aux antibiotiques à des bactéries multirésistantes », commente Philippe Glaser, directeur de l’unité écologie et évolution de la résistance aux antibiotiques à l’Institut Pasteur. Or, « les bactéries résistantes sont partout aujourd’hui », ajoute le Pr France Roblot, cheffe de service de l’unité des maladies infectieuses et tropicales au CHU de Poitiers.

Si l’antibiorésistance est déjà un problème de santé publique majeur aujourd’hui, sans politique globale adaptée pour enrayer le phénomène, elle se transforme en bombe à retardement. Ainsi, entre 2015 et 2050, les infections à bactéries résistantes pourraient tuer 2,4 millions de personnes en France, en Amérique du Nord et en Australie, selon des chiffres avancés par l’OCDE. « On est aujourd’hui dans une situation critique, insiste Philippe Glaser, de l’Institut Pasteur. Et selon les prédictions, c’est en Asie et en Afrique que l’impact de l’antibiorésistance sera le plus élevé. » Ainsi, si l’on ne parvient pas à trouver des solutions efficaces, « en 2050, l’antibiorésistance pourrait provoquer jusqu’à 10 millions de morts », alerte Suneet Varma, président de l’activité hôpital chez Pfizer Monde.

Des progrès à faire

Et, dans l’Hexagone, il y a beaucoup de progrès à faire. Aujourd’hui, 86 % des Français jugent que l’antibiorésistance est très préoccupante, d’après les résultats du baromètre Pfizer-Ifop 2019 *, mais plus de 6 sur 10 (63 %) ne se sentent pas concernés par la nécessité de raisonner leur consommation d’antibiotiques. Pour ne rien arranger, nous ne sommes pas les champions de l’observance thérapeutique : quatre Français sur dix prennent leur traitement antibiotique sur une durée inférieure à celle prescrite par le médecin. Or, cette pratique induit un « risque de ne pas guérir de l’infection et un risque d’apparition de résistance bactérienne », insiste l’ANSM dans son rapport.

En pratique, dans 90 % des cas, les antibiotiques sont prescrits en médecine de ville. « Mais 30 à 50 % de ces prescriptions sont inadaptées, observe France Roblot. D’où l’importance de la formation continue des médecins, mais aussi d’une meilleure sensibilisation des patients. » Aujourd’hui, si 65 % des Français interrogés ont déjà entendu parler de l’antibiorésistance, seuls 40 % d’entre eux savent précisément de quoi il s’agit. « Un défaut d’information sur les risques de la surconsommation d’antibiotiques qui explique en partie que les Français y soient si accros, et en consomment trois fois plus que nos voisins scandinaves », déplore-t-elle. Une surconsommation qui s’explique par la tendance des Français à l’automédication : 6 Français sur 10 conservent dans leur armoire à pharmacie des antibiotiques non utilisés et s’en servent quand ils sont confrontés à une nouvelle infection.

Pour accompagner une utilisation plus juste, « peut-être faut-il revoir leur packaging, avec une délivrance à l’unité, pour éviter de conserver un stock que l’on réutilise en automédication, suggère-t-elle. C’est pourquoi il faut prescrire moins, mieux, avec les justes doses et durée de traitement, et sensibiliser les patients à une meilleure observance thérapeutique. » Une autre piste pour réduire la consommation d’antibiotiques serait de développer l’usage des Trod, les tests rapides d’orientation diagnostique. Largement boudés aujourd'hui, ils permettent pourtant au médecin de savoir en quelques minutes si une angine est bactérienne (auquel cas les antibiotiques sont nécessaires) ou virale. Car encore aujourd’hui, 58 % des Français pensent qu’il faut prendre des antibiotiques pour soigner une angine, et 42 % des sondés sont persuadés qu’il faut également en prendre pour soigner la grippe.

Développer des alternatives

Autre alternative : s’attaquer au mal par la racine : « l’hygiène des mains est un principe simple et pourtant extrêmement efficace dans la lutte contre les bactéries résistantes, souligne le Pr France Roblot. Les derniers antibiotiques mis sur le marché ciblent les staphylocoques résistants [responsables de nombreuses infections nosocomiales​ (contractées à l’hôpital)]. Au-delà de ces traitements récents, on a réussi à réduire le nombre de ces infections grâce à de simples mesures d’hygiène ».

L'envie de se laver les mains sera peut-être plus pressante en apprenant que « les bactéries se multiplient très rapidement : une bactérie peut en donner deux en moins de trente minutes, prévient Philippe Glaser. Mais mettre au point un traitement antibiotique efficace est très difficile, car c’est le seul médicament ciblant des organismes vivants qui s’organisent pour résister. C’est pour cela qu’un antibiotique doit rassembler des propriétés indispensables : pouvoir bloquer la multiplication des bactéries, être spécifique aux bactéries visées et ne pas être toxique, être suffisamment stable, et être en concentration suffisante au niveau du site de l’infection. »

Prévenir l’antibiorésistance implique aussi « de développer de nouveaux antibiotiques – comme les antitoxinesou encore la phagothérapie [qui consiste à utiliser des virus tueurs de bactéries]. Ainsi que des traitements alternatifs, à la fois pour enrayer l’augmentation de l’antibiorésistance, mais aussi pour soigner les infections à bactéries résistantes, indique le Pr France Roblot. Aujourd’hui, l’impact de l’antibiorésistance est individuel et collectif, rappelle-t-elle. Et l’un des meilleurs outils de prévention reste la vaccination, de la population générale mais aussi des personnels soignants ».

* Enquête Ifop/Pfizer réalisée du 2 au 6 septembre 2019 auprès d’un échantillon de 1.000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans
et plus (méthode des quotas), par questionnaire autoadministré en ligne.