VIDEO. Alzheimer : Pourquoi l’essai clinique de Biogen soulève autant d’espoir ?

RECHERCHE Le laboratoire Biogen, qui avait interrompu ses recherches en mars 2019 sur l’aducanumab, a annoncé cette semaine que de nouvelles analyses concluaient à l’efficacité de ce traitement contre Alzheimer

Oihana Gabriel

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La laboratoire Biogen a annoncé en octobre que des résultats de son essai clinique dévoilait une amélioration des fonctions cognitives chez les patients atteints d'Alzheimer.
La laboratoire Biogen a annoncé en octobre que des résultats de son essai clinique dévoilait une amélioration des fonctions cognitives chez les patients atteints d'Alzheimer. — Charles Krupa/AP/SIPA
  • Le 22 octobre, le laboratoire Biogen a dévoilé que de nouvelles analyses de son essai clinique sur l’aducanumab prouvaient une amélioration des capacités cognitives des patients atteints d’Alzheimer.
  • Le laboratoire va demander la mise sur le marché de ce traitement aux Etats-Unis et en Europe.
  • Une possible lueur d’espoir pour les patients. Car jusqu’à aujourd’hui, aucun médicament ne permet de guérir de cette maladie neurodégénérative

C’est un revirement comme on en voit peu dans la recherche. Cette semaine, le laboratoire pharmaceutique Biogen a annoncé qu’il allait déposer une demande de commercialisation pour l’aducanumab, un anticorps censé lutter contre la progression de la maladie d'  Alzheimer. Une possible lueur d’espoir pour les patients, car un premier essai clinique prouverait une efficacité d’un médicament pour ralentir cette maladie. Et pourtant, le laboratoire avait interrompu les recherches sur cette molécule en mars. Pourquoi ? 20 Minutes fait la lumière sur cet événement.

C’est quoi ce traitement ?

Il doit être pris sous forme d’injection par voie veineuse une fois par mois. L’aducanumab est un anticorps qui reconnaît et élimine les plaques amyloïdes, qui provoquent des lésions cérébrales dans la maladie d’Alzheimer. C’est la première fois qu’un essai clinique montrerait une amélioration de l’état des patients.

Pourquoi ce revirement ?

Biogen a lancé une recherche clinique pour étudier l’effet de ce traitement chez les patients en stade précoce pendant 18 mois. Une analyse à mi-parcours a été effectuée en mars 2019, basée sur des résultats récoltés jusqu’en décembre 2018. Elle a montré que les malades qui ont reçu ce médicament ne voyaient pas d’amélioration par rapport à ceux qui n’en avaient pas bénéficié. Or, les patients ont continué à prendre cette molécule entre décembre 2018 et mars 2019. Et de nouvelles analyses de leur état de santé ont démontré tout récemment qu’en réalité, l’aducanumab a amélioré de 23 % leurs capacités cognitives (mémoire, langage, orientation dans l’espace). Et que ce traitement favorisait également le maintien de leurs facultés fonctionnelles, qui leur permet de rester autonomes.

« C’est une première dans l’histoire pharmaceutique de dire " en mars, ça ne marche pas, en octobre, ça marche " », reconnaît Maï Panchal, chercheuse et directrice scientifique de la Fondation Vaincre Alzheimer.

Bruno Vellas, gériatre et membre du comité de coordination de l’étude Biogen , avance une hypothèse qui expliquerait ce virage à 180 degrés : la question de la dose. « C’est un essai où l’on augmentait les doses progressivement jusqu’à 10 mg. Or, entre décembre 2018 et mars 2019, de nombreux patients sont arrivés à des doses importantes. Ce qui nous permettrait de comprendre nos échecs antérieurs. » Et Maï Panchal, de la Fondation Vaincre Alzheimer, de compléter : « normalement, un essai clinique commence par une phase 1, où l’on détermine la bonne dose à administrer. Puis s’ensuit une phase 2 où l’on teste le traitement sur un petit nombre de patients avant de passer à la dernière phase, où l’on expérimente sur un grand nombre de malades. Pour cet essai clinique, Biogen est passé directement de la phase 1, avec des résultats très prometteurs, à la phase 3 sur environ 2.000 patients. Car ces essais cliniques coûtent cher… »

Retrouvez notre podcast sur les avancées dans la lutte contre la maladie d'Alzheimer 

Pourquoi c’est important ?

D’abord, parce qu'il n'existe aucun traitement à l'heure actuelle contre la maladie d'Alzheimer. Ensuite parce que cette maladie touche 35 millions de personnes dans le monde aujourd’hui, et 131 millions d'ici à 2050 selon les projections. « Quand les essais cliniques ont montré en mars que ce produit ne fonctionnait pas, cela a été une véritable catastrophe, reprend Bruno Vellas. Ce revirement cette semaine relance tout. Au-delà de cette molécule et de ce laboratoire, elle confirme une hypothèse qu’on avait depuis les années 1980 : que ces plaques d’amyloïde dans le cerveau entraînent une neurodégénérescence. Et qu’en les enlevant, on peut diminuer les symptômes de la maladie. Jusqu’à maintenant, on arrivait à faire disparaître ces plaques, mais on ne voyait pas d’amélioration chez les patients. On sait aujourd’hui que notre hypothèse était la bonne. » Ce qui pourrait susciter ou accroître l’intérêt d’autres laboratoires et de chercheurs à travers le monde. D’ailleurs, d’autres entreprises sont en train de tester des molécules similaires avec des essais cliniques de phase 3.

Sur cette photo, le Dr William Burke dévoile un pet scan du cerveau d'un patient atteint d'Alzheimer à Phoenix.
Sur cette photo, le Dr William Burke dévoile un pet scan du cerveau d'un patient atteint d'Alzheimer à Phoenix. - Matt York/AP/SIPA

« C’est une véritable lueur d’espoir pour les patients », reconnaît Maï Panchal, de la Fondation Vaincre Alzheimer. Pour une partie seulement des patients déjà malades, mais aussi pour ceux de demain. A condition de repérer la maladie à temps, puisque ce médicament ne serait efficace que pour les stades précoces. « Jusqu’à maintenant, on a échoué sur les essais cliniques, mais on a rapidement avancé sur le diagnostic », analyse Bruno Vellas. En effet, aujourd’hui des PET-scans permettent de photographier ces plaques de protéines qui détruisent les neurones. D’autre part, les chercheurs ont découvert des bio marqueurs qui permettront bientôt, par une simple prise de sang, de poser le diagnostic. « A l’avenir, on pourra diagnostiquer facilement et tôt la maladie d’Alzheimer et, peut-être, proposer un traitement », se félicite le spécialiste.

Quelles sont les limites de cette « bonne nouvelle » ?

Il n’y a pas eu un, mais deux essais cliniques. Surprise, l’un des deux seulement avance que l’aducanumab est efficace pour lutter contre la maladie d’Alzheimer. « On a deux essais identiques qui ne donnent pas les mêmes résultats, il va donc falloir creuser, conclut Maï Panchal. Détail intéressant, un sous-groupe de patients, qui a reçu la dose la plus haute du traitement dans le deuxième essai [qui s’est révélé négatif], présenterait les mêmes résultats que pour le premier essai positif. » Biogen devrait rentrer dans les détails de ces résultats à l’occasion du congrès sur la maladie d’Alzheimer à San Diego début décembre.

Deuxième limite : on parle ici de potentiels bienfaits pour les patients à un stade précoce uniquement. « C’est-à-dire qui ont un trouble de la mémoire, mais un faible retentissement sur les activités quotidiennes, précise le gériatre. Ils sont par exemple capables de s’habiller, sont encore autonomes mais connaissent des difficultés pour gérer leur argent ou leur portable. »

Enfin, « ce traitement provoque comme effet secondaire des œdèmes, prévient Bruno Vellas. C’est d’ailleurs pour cette raison que les patients avaient de faibles doses au début. »

Quelles sont les prochaines étapes ?

Les patients qui souffrent d’Alzheimer aujourd’hui devront prendre leur mal en patience. Car si ce premier pas positif est confirmé, le médicament pourrait arriver dans les officines dans plusieurs années. Le laboratoire souhaite déposer une demande de mise sur le marché en 2020 aux Etats-Unis, puis en Europe et au Japon. Sachant que ces pays observent des critères complètement différents. « La mise sur le marché peut être acceptée aux Etats-Unis, mais pas en Europe et vice-versa », prévient Maï Panchal.

En général, on exige deux études positives avant de commercialiser un produit. Le dossier de Biogen, avec un seul essai clinique positif, s’annonce léger. Plusieurs possibilités cependant : « il est probable que la Food and Drug Administration [gendarme du médicament américain] demande une " étude de ré-administration ", ce qui implique de rappeler tous les patients qui ont participé à cet essai pour qu’ils reprennent le traitement ». Autre scénario : qu’un nouvel essai soit lancé. En général, cela prend environ cinq ans. Les agences du médicament, en Europe comme aux Etats-Unis, vont donc être confrontées à un dilemme : faut-il attendre pour avoir des résultats plus solides ou commercialiser ce produit au plus vite ?

Et si l’autorisation de mise sur le marché est obtenue pour le laboratoire, encore faudrait-il négocier sur le prix et sur la prise en charge par la Sécu en France. Car depuis août 2018, tous les médicaments dans la maladie d’Alzheimer ne sont plus remboursés, les études n’ayant pas prouvé leur efficacité.