13-Novembre : Peut-on transmettre par les gènes nos traumatismes à nos enfants ?

MEMOIRE A l’occasion des commémorations du 13 novembre 2015, « 20 Minutes » s’interroge sur la transmission transgénérationnelle du traumatisme

Oihana Gabriel

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Illustration d'une bougie.
Illustration d'une bougie. — Pixabay
  • Depuis quelques années, l’épigénétique s’intéresse à la transmission intergénérationnelle des traumatismes par la biologie.
  • Des expériences ont dévoilé qu’un choc psychologique peut être inscrit dans notre patrimoine génétique.
  • Ces découvertes sont néanmoins controversées.

Peut-on faire des cauchemars d’un attentat que l’on n’a pas vécu ? Selon un sondage de l’Observatoire B2V des mémoires réalisé par l’ Ifop, près d’1 Français sur 2 déclare avoir subi un traumatisme personnel. Viol, attentat, exil, catastrophe climatique, deuil… Il y a des événements qui laissent des traces. Parfois même sur plusieurs générations.

C’est en tout cas un des axes de la recherche récente, particulièrement passionnant… et controversé. Certains scientifiques explorent la piste biologique, qui expliquerait qu’une blessure psychologique puisse passer d’une génération à l’autre, sans même que des mots soient posés sur les maux. Un aspect assez mystérieux de l’héritage qui commence à s’imposer dans le grand public, mais qui laisse quelques doutes. Selon ce même sondage Ifop, 56 % des Français pensent qu’une personne qui n’a pas personnellement vécu un traumatisme peut néanmoins présenter un trouble post-traumatique. Mais pour 47 %, le traumatisme d’une personne ne peut pas se transmettre à une autre.

La transmission par l’épigénétique

Or, plusieurs études avancent que des personnes soumises à un stress intense, à la suite d’un traumatisme par exemple, présentent non pas des modifications de leur ADN, mais des « cicatrices », des modifications chimiques du génome. « Les gènes fabriquent les mêmes substances, mais c’est l’intensité de la production qui change », explique Ariane Giacobino, généticienne et agrégée à la Faculté de Médecine de l’Université de Genève, qui s’intéresse de près à ce qu’on appelle désormais l’épigénétique.

Une expérience menée en 2013 sur des rats avait fait grand bruit. A l’époque, Brian G. Dias et Kerry J. Ressler avaient envoyé un léger choc électrique à des rats mâles en même temps qu’une odeur spécifique, pour qu’ils développent un réflexe de peur systématique. Et les deux chercheurs d’Atlanta avaient montré que les descendants de ces rats traumatisés, qui n’avaient jamais vu leur géniteur ou étaient nés après une fécondation in vitro, sursautaient dès qu’on leur présentait cette même odeur. Idem à la génération suivante. C’est donc par le sperme que passe cette réaction, et non par l’éducation.

L’inné contre l’acquis

Un tremblement de terre sur la planète hérédité. « Cette découverte m’a beaucoup impressionnée. Pour une médecin rationnelle comme moi, c’est une révélation : le psychologique impacte le fonctionnement des gènes et passe à la génération suivante », résume Ariane Giacobino.

Mais que peut-on en conclure concernant les humains ? D’autres études viennent creuser ce sillon. Certaines montrent par exemple que des enfants dont les mères, enceintes, ont assisté à l’effondrement des Twin Towers le 11 septembre 2001 à New York seraient plus stressés que d’autres enfants qui n’ont pas vécu in utero ce choc. « Les neurosciences montrent que lorsque les parents sont et restent traumatisés, ce choc se transmet, même en silence », résume Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et auteur de La nuit, j’écrirai des soleils. Un article de la revue Santé Publique, intitulé Construction de la santé et des inégalités sociales de santé : les gènes contre les déterminants sociaux ?soulignait que pour le moment, les « données chez l’humain proviennent " d’expérimentations naturelles " dramatiques. Les enfants dont les mères ont vécu la grande famine de l’hiver 1944-1945 aux Pays-Bas, et ont été exposées à cette famine durant le premier trimestre de grossesse, avaient un petit poids de naissance et des profils lipidiques altérés à l’âge adulte, accompagnés de changements épigénétiques persistants. Parmi ces enfants, les filles qui sont devenues mères à leur tour ont donné naissance à des bébés de petite taille. »

« Quand les parents sont blessés par une famine, une guerre, un attentat, ils sécrètent les substances du stress : cortisol et catécholamines. Et au-dessus d’un certain seuil, ces hormones passent la barrière du placenta, renchérit Boris Cyrulnik. Le bébé arrive au monde avec des altérations cérébrales à cause du malheur de la mère. »
 

« A traumatisme égal, tous ne vont pas avoir le même dysfonctionnement »

Ariane Giacobino met tout de même en garde contre des conclusions hâtives pouvant faire croire que tout est écrit d’avance… « Les gens ont l’impression qu’on reçoit le traumatisme. Or, on reçoit une vulnérabilité génétique, on ne va pas avoir de mémoire visuelle du viol de sa grand-mère, par exemple. Encore faut-il que l’enfant soit mis face à une situation stressante. Et à traumatisme égal, tous ne vont pas avoir le même dysfonctionnement. » En effet, un même attentat ne va pas atteindre de la même façon deux victimes. Et chacun digère l’événement à sa façon.

Par ailleurs, ces découvertes restent controversées. Notamment la partie hérédité du traumatisme. Car il semble difficile d’assurer qu’un enfant, à la différence d’un petit rat, n’a jamais entendu parler d’une guerre ou d’un attentat dont son père ou sa mère est rescapé. « Il y a des périodes où l’on dit que tout est acquis et d’autres, que tout est inné, ironise Cyril Cosar, psychologue au centre du psychotrauma et co-auteur de Le stress post traumatique pour les Nuls. Oui, il arrive que des petits-enfants de déportés ou de victimes du génocide arménien fassent des cauchemars de ce que leurs aïeux ont vécu. Mais est-ce que les gènes expliquent tout ? Je ne crois pas. Même si le parent est sûr d’être en " poker face " quand il évoque l’événement, l’enfant est une éponge et est traversé par toutes ces émotions. »

Autre critique : « certains ne croient pas à la transmission intergénérationnelle, souligne Ariane Giacobino. Car il existe un système d’effacement, une machinerie cellulaire qui nettoie le génome chez l’embryon. Certains pensent que cette reprogrammation est 100 % efficace et invulnérable. Mais on peut imaginer qu’il existe un bug et qu’on ne sache pas encore comment l’expliquer. »

Des cicatrices réversibles

Dans son livre  Peut-on se libérer de ses gènes ? (ed. Stock), la généticienne fait une autre révélation qui a de quoi rendre optimiste. Si on peut transmettre par l’épigénétique un traumatisme, cette inscription biologique est réversible. « Cela valide ce qu’on savait intuitivement, à savoir que prendre en charge un traumatisme de façon adéquate peut permettre d’effacer l’image mentale et la fragilité épigénétique développée, assure la généticienne. En revanche, il n’existe pas, à l’heure actuelle, de médicament qui permette d’effacer un traumatisme. »

En quoi ces découvertes pourraient-elles changer notre façon de concevoir le soin ? « Ce qui ressort de ces études, c’est qu’il ne faudrait pas laisser les gens qui vont mal, en stress post-traumatique par exemple, sans soutien, sans soin, insiste-t-elle. Pour eux, mais pour aussi leurs descendants. »

Ce que Boris Cyrulnik confirme : « Nous avons réalisé des électroencéphalogrammes de bébés dont les parents étaient traumatisés. Les enfants sécrétaient moins d’hormones de croissance et sexuelles, mais dès que les parents et les bébés étaient entourés, en deux nuits, l’examen redevenait normal. Si les parents sont sécurisés, ils deviennent sécurisants pour leurs enfants. »