Incendie de Lubrizol : Buzyn a-t-elle eu raison de s'interroger sur l'origine des résultats médicaux des pompiers ?

FAKE OFF Des propos (déformés) d'Agnès Buzyn sur les résultats d'analyse de certains pompiers intervenus à Lubrizol suscitent une vive indignation sur les réseaux sociaux

Alexis Orsini

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Agnès Buzyn, ministre de la Santé à Paris le 12 septembre 2019
Agnès Buzyn, ministre de la Santé à Paris le 12 septembre 2019 — HAMILTON-POOL/SIPA
  • Selon une citation virale partagée sur les réseaux sociaux, Agnès Buzyn aurait affirmé que les pompiers mobilisés à l'usine Lubrizol « étaient peut-être déjà malades avant leur intervention ».
  • Une citation qu'elle n'a jamais prononcé, mais qui rappelle bien certains propos tenus par la ministre de la Santé cette semaine, sur la chaîne LCP. 
  • Les réserves émises par Agnès Buzyn entre le lien de causalité reliant le bilan hépatique perturbé de certains pompiers avec l'incendie de Lubrizol sont toutefois partagées par plusieurs porte-paroles des sapeurs-pompiers. 

« Mais où trouvent-ils toute cette inspiration ? », « Quel genre de cynique absolu faut-il être pour sortir une atrocité pareille quand t’es ministre… ? »…

Sur les réseaux sociaux, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, se voit vertement reprocher des propos qu’elle aurait prononcés à propos de l’incendie de l’usine Lubrizol. A en croire un visuel repris sur différentes pages Facebook, notamment, elle aurait en effet affirmé que « les pompiers [qui ont éteint l’incendie] étaient peut-être déjà malades avant leur intervention », en référence aux bilans hépatiques perturbés relevés chez certains de ces soldats du feu.

Si Agnès Buzyn n’a en réalité jamais prononcé la citation qui lui est attribuée, elle a bien abordé ce sujet, lors de son passage sur LCP, le 21 octobre, dans l’émission « Audition publique ».

A la journaliste qui lui rappelait l’existence d’« analyses biologiques anormales chez les pompiers qui sont intervenus sur place, des bilans hépatiques perturbés », elle répondait ainsi : « Il faut voir quelles ont été les protections de ces pompiers, est-ce qu’ils ont d’autres raisons d’avoir un bilan hépatique perturbé ? On pourrait imaginer que certains prennent des médicaments. N’étant pas leur médecin et n’ayant pas eu accès à leur dossier médical, il m’est impossible évidemment aujourd’hui de dire s’il y a un lien entre ce bilan hépatique perturbé et les produits auxquels ils ont été confrontés. »

Si ses réserves rappellent, en substance, la teneur de la fausse citation virale, elles n’ont rien de particulièrement surprenant puisqu’elles sont en réalité partagées chez les sapeurs-pompiers.

FAKE OFF

« Au nom du principe de précaution, des prélèvements sanguins ont été proposés aux 900 pompiers mobilisés pour cette intervention, même ceux qui ont été très peu exposés aux fumées », rappelle à 20 Minutes Yaël Lecras, vice-président du syndicat de sapeurs-pompiers professionnels SNSPP-PATS.

« Il y a moins d’une dizaine de cas montrant des perturbations hépatiques mineures, que l’on ne peut pas relier, à ce stade, à cette intervention à Lubrizol. Pour l’instant, d’un point de vue médical, il n’y a aucune alarme à tirer. On ne peut rien exclure, mais c’est très prématuré scientifiquement d’évoquer un "danger caché" lié cette intervention, ces perturbations peuvent être dues à d’autres pathologies, Agnès Buzyn a raison sur ce point », poursuit-il.

Même constat pour le commandant Chris Chislard, porte-parole du SDIS 76 (Service départemental d’incendie et de secours de la Seine-Maritime) : « Nous partageons le point de vue d’Agnès Buzyn. Le bilan hépatique en question ne veut pas forcément dire qu’ils étaient malades avant mais qu’il y a une variation dans les résultats, qui peut être due, notamment, à la prise de paracétamol chez un pompier au cours de la période précédant l’examen. On peut donc bien imaginer que leur état de santé préalable explique ce résultat, sans lien avec l’incendie de Lubrizol. »

Il précise en outre que : « 900 ordonnances ont été envoyées aux sapeurs pompiers, mais comme certains n’étaient pas déployés sur la zone de feu, ils ont décidé de ne pas se rendre à leur examen et nous n’avons reçu pour l’instant que 400 retours d’analyses. Par ailleurs, les six pompiers concernés par ce bilan hépatique perturbé ne se trouvaient même pas forcément tous dans la zone de feu, nous ne le savons pas encore précisément à ce stade ».

De nouvelles analyses prévues après 30 jours

Contacté par 20 Minutes, le ministère de la Santé rappelle pour sa part que « les éventuelles toxines issues de l’incendie mettent 21 jours à laisser des traces dans le sang ; en conséquence, ces premières analyses constituent un T0, un bilan initial, puisque réalisées moins de 21 jours après l’incendie. » Et qu’il est bien prévu « de répéter ces analyses à + 30 jours du sinistre pour vérifier son impact sur la santé des pompiers. »

« Après la deuxième analyse, il faudra aussi mettre ces résultats en relation avec d’autres informations : quel pompier est intervenu à quel endroit, pendant combien de temps… Peut-être que tout cela révélera un lien avec l’incendie de Lubrizol, ou qu’il n’y avait aucun, mais on ne peut pas affirmer que c’est lié sur la seule base d’une prise de sang perturbée, ce serait scientifiquement faux », conclut Yaël Lecras.