Comment le film « Hors normes » espère faire changer le regard du grand public sur l’autisme

CINEMA « Hors normes », le nouveau long-métrage d’Eric Toledano et Olivier Nakache, qui sort mercredi, s’inspire de deux associations existantes qui épaulent des jeunes souffrant d’autisme sévère

Oihana Gabriel

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Dans le film Hors Normes d'Eric Toledano et Olivier Nakache, Vincent Cassel joue le rôle de Stéphane Benhamou, fondateur de l'association le Silence des justes et Reda Kateb celui de Daoud Tatou, du relais Ile-de-France. Deux associations qui épaulent les jeunes autistes qui ont inspiré fortement le film.
Dans le film Hors Normes d'Eric Toledano et Olivier Nakache, Vincent Cassel joue le rôle de Stéphane Benhamou, fondateur de l'association le Silence des justes et Reda Kateb celui de Daoud Tatou, du relais Ile-de-France. Deux associations qui épaulent les jeunes autistes qui ont inspiré fortement le film. — Carole Béthuel / Quad
  • Intouchables avait réussi le pari de faire évoluer le regard de la société française sur le handicap. Le nouveau film du duo Toledano-Nakache arrivera-t-il à changer celui sur l’autisme ? C’est en tout cas une ambition claire des réalisateurs.
  • Parrains du Silence des Justes et auteurs d’un documentaire au titre prémonitoire, On devrait en faire un film, ils portent à l’écran l’histoire d’hommes et de femmes qui se battent pour accompagner les jeunes souffrant d’autisme sévère, que beaucoup d’institutions n’arrivent pas à accueillir et à aider.
  • Un film réaliste et émouvant qui dévoile une face complexe de l’autisme, loin de Rain Man.

On devrait en faire un film, documentaire au titre visionnaire réalisé en 2015 par  Eric Toledano et Olivier Nakache, a désormais sa déclinaison en fiction. Hors normes, nouveau film des parents d’Intouchables, qui sortira mercredi en salles, met en lumière deux associations qui prennent en charge des enfants et adultes avec un autisme sévère. En soulevant l’espoir de certains parents, associatifs et politiques de voir évoluer le regard sur ce spectre méconnu et parfois caricaturé.

« Faire un film utile »

Les deux réalisateurs connaissent depuis les années 1990 Stéphane Benhamou, le fondateur du Silence des Justes. Cette association, qui épaule depuis vingt-deux ans environ 300 enfants et adolescents avec un autisme sévère, les a directement inspirés. Avec un accompagnement sur mesure, où un professionnel prend par la main un jeune autiste, elle permet à des enfants souvent enfermés dans des hôpitaux de retrouver le grand air, de s’adonner à l’équithérapie, de tester le patin à glace… « L’ambition d’Eric Toledano et d’Olivier Nakache était clairement de faire un film utile, très utile même, assure Hervé Ruet, producteur exécutif chez Quad. On espère que ce film changera le regard sur l’autisme sévère. »

Le spectre de l’autisme – comme le souligne ce nom – s’avère très vaste. « Certains sont mutiques, d’autres parlent, certains présentent des déficiences intellectuelles et d’autres des capacités exceptionnelles, certains sont violents, d’autres non, liste Cécile Pivot, 53 ans, mère d’un jeune homme autiste. S’en faire une représentation claire, c’est compliqué. » Elle avoue son agacement face au coup de projecteur systématique sur les autistes Asperger. « Un jeune homme qui parle huit langues, mais qui n’arrive pas à traverser la route, c’est fascinant, reconnaît-elle. Pour une fois, ce film ne parle pas des Asperger, et c’est important. »

« Pour la première fois, un film grand public rend visible des situations qu’on voit et qu’on connaît très peu, renchérit Claire Compagnon, déléguée interministérielle chargée de l’autisme. La vision de la population reste très marquée par l’autisme de haut niveau, qui tient beaucoup au film Rain Man. » Si la prestation de Dustin Hoffman en adulte atteint du syndrome d’Asperger était certes impressionnante, la détresse des familles et des enfants touchés par ces troubles n’ont souvent rien à voir avec le génial Raymond…

La question de la prise en charge des « cas complexes »

Le pari est d’ailleurs ici de coller au plus près du quotidien de familles démunies face à ce qu’on appelle des « cas complexes », souvent rejetés de toutes les structures censées les accueillir. Notamment à cause d’une certaine « sélection » à l’entrée des hôpitaux, qui se déchargent sur les aidants quand l’enfant se montre trop violent. La déléguée interministérielle, qui pilote la Stratégie nationale Autisme 2018-2022, le reconnaît : ce film dénonce des dérives passées, mais aussi actuelles. « On est conscient des dysfonctionnements montrés dans le film. Il ne s’agit pas d’ignorer ces années de mesures insuffisantes, pour les jeunes adultes autistes en particulier. »

Si le Silence des Justes accompagne tous ces « cas complexes » au quotidien et toute l’année, elle puise ses forces vives dans le Relais d’Ile-de-France, une structure complémentaire. Fondée et dirigée par Daoud Tatou (campé par Reda Kateb), elle recrute et forme des jeunes de banlieue pour accompagner ces personnes. Et c’est cette solidarité entre Daoud et Stéphane ou Malik et Bruno, visible à l’écran, qui fait tenir l’édifice. « Plus ces associations sont solidaires, plus elles coopèrent, plus c’est bénéfique pour ces enfants », assure Cécile Pivot.

Le film rend clairement hommage au travail de ces associations souvent hors normes, puisque le Silence des justes s’est développé sans autorisation officielle et teste des méthodes sans protocole. « Il montre que ces éducateurs arrivent, même avec ces situations très graves, à faire progresser ces enfants, qui s’apaisent et retrouvent des relations », salue Claire Compagnon. Un accompagnement qui est néanmoins cher. Le film ne passe en effet pas sous silence les difficultés financières, toujours actuelles au vu du dernier rapport de l’Igas sur le Silence des Justes. « Le film pose la question du coût social de cette prise en charge. Car dans cette association, c’est un professionnel qui encadre un enfant autiste, voire plus », tranche Claire Compagnon.

Faire jouer des acteurs autistes

« Le regard de Nakache et Toledano n’est pas empreint de pitié ou de condescendance, deux sentiments que nous, parents, ne voulons pas, insiste Cécile Pivot. Ils ont compris que c’est un spectre vaste et qu’il y a une richesse à en tirer. Que nos enfants peuvent être drôles et touchants. » La preuve, les deux compères ont « casté » de jeunes autistes, notamment de l’association le Papotin*, qui depuis trente ans permet à ces citoyens de s’ouvrir à la culture et d’interviewer des stars. Benjamin Lesieur, un acteur autiste, prend donc les traits de Joseph, le premier jeune épaulé par Stéphane Benhamou, lui-même interprété par Vincent Cassel à l’écran.

Benjamin Lesieur, est un jeune acteur autiste, qui joue le rôle de Joseph, le premier jeune homme que le personnage de Vincent Cassel accueille et aide.
Benjamin Lesieur, est un jeune acteur autiste, qui joue le rôle de Joseph, le premier jeune homme que le personnage de Vincent Cassel accueille et aide. - Carole Béthuel / Quad

« C’est très important que des autistes apparaissent dans des films de fiction et pas seulement dans des documentaires, reprend Cécile Pivot, dont le fils participe au Papotin et a passé le casting. Ça donne une véracité au film qu’il n’y aurait pas eu autrement. »

Un écho politique ?

Visiblement, il n’y a pas que les associations qui attendent avec impatience ce film. Pour preuve : une projection a été organisée par Claire Compagnon à l’Assemblée nationale. « On a l’impression que la ministre et la déléguée interministérielle ont besoin de ce film pour expliquer ce que sont les cas complexes à des politiques qui connaissent peu la question, confirme Hervé Ruet. Il y a souvent un décalage entre le temps du cinéma et le temps politique… » Au vu de l’écho sociétal qu’a rencontré Intouchables, certains prédisent un avenir radieux à ce nouveau bébé du duo Toledano-Nakache. De là à imaginer qu’il puisse modifier en profondeur les représentations de l’autisme ? « L’autisme, c’est plus compliqué à comprendre que le handicap, nuance Hervé Ruet. D’autant qu’il existe des chapelles assez haineuses entre les comportementalistes et les psychodynamiques. Toute l’idée du film, c’était justement de ne pas rentrer dans ce débat, mais de parler des gens qui prennent en charge ces enfants et de leurs difficultés. »

« Intouchables évoquait le handicap moteur. Or le handicap mental fait peur et continuera de faire peur, avertit de son côté Cécile Pivot. Mais le regard, doucement, évolue. Quand mon fils avait 4 ans, personne ne savait ce qu’était l’autisme. C’est de moins en moins vrai. La France a beaucoup de retard, mais le gouvernement fait des efforts. » Beaucoup attendent donc l’accueil public avant de prédire un quelconque bouleversement. Fait notable, un documentaire est prévu pour suivre l’écho du film dans les mois à venir. C’est dire si cette aventure hors norme pourrait ne faire que commencer.

* Un livre vient de paraître sur cette association, Le Papotin, co-écrit par Cécile Pivot et Driss El Kesri, septembre 2019, 16 euros.