VIDEO. Journée internationale de la musique : Peut-on apprendre à être juste quand on chante comme une casserole ?

AU DIAPASON A l’occasion de la Journée internationale de la musique ce 1er octobre, 20 Minutes a interrogé quatre spécialistes pour savoir si, oui ou non chanter faux est un mal répandu et insurmontable

Oihana Gabriel

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Illustration d'un enfant chantant devant un micro.
Illustration d'un enfant chantant devant un micro. — Pixabay
  • Pour certains, chanter est un plaisir, et pour d’autres, une torture. Beaucoup de Français pensent qu’ils chantent affreusement faux. Mais ce n’est pas toujours le cas.
  • Manque d’entraînement, découragement précoce, méconnaissance de notre instrument interne… Beaucoup de raisons expliquent cet a priori.
  • Les spécialistes sont formels : tout le monde peut apprendre à chanter juste, excepté les personnes atteintes d’amusie, une maladie extrêmement rare.

« Si je chante, il va pleuvoir », « Je n’arriverai jamais à chanter Frère Jacques »… Si vous avez déjà prononcé ce genre d’affirmation, vous faites sans doute partie des nombreux Français persuadés qu’ils ne peuvent aligner trois notes. A l’occasion de la Journée internationale de la musique, ce mardi, 20 Minutes s’est demandé s’il était possible d’apprendre à chanter juste. Et après avoir interrogé plusieurs spécialistes, aucun doute, et contrairement à beaucoup d’a priori : aucun cas n’est désespéré…

Chanter juste, chanter bien

Tout d’abord, il faut différencier chanter juste et chanter bien. Chanter juste, c’est réussir à reproduire une note qu’on vous donne avec un instrument de musique, puis une mélodie. Chanter bien, c’est autrement plus compliqué. « Souvent, des gens confondent chanter faux et avoir un timbre particulier », souligne Aude Julien-Laferrière, orthophoniste à l’Hôpital Foch. On peut avoir une voix rauque, cassée, ne pas réussir à chanter aigu ou grave, des difficultés à faire des nuances ou plus simplement ne pas aimer s’entendre.

Est-ce que certaines personnes sont condamnées à chanter faux toute leur vie ? Oui, mais elles sont très rares. « De 1,5 à 4 % des Français souffrent d’amusie, une sorte de surdité à la mélodie, au timbre ou à la rythmique », souligne Aude Julien-Laferrière. Autrement dit, environ 95 % des Français peuvent (potentiellement) chanter juste.

Les temps changent

Mais les Français sont très nombreux à être persuadés de chanter comme des casseroles. Et souvent, c’est du pipeau… « Beaucoup croient qu’ils chantent faux parce qu’ils n’ont pas l’habitude de chanter », assure Elizabeth Vincent, orthophoniste et autrice de Chanter juste, chanter faux.

Dans certains pays, chaque réunion familiale ou fête accueille des chants traditionnels. Moins chez nous. « Globalement, on se rend compte, quand on fait chanter Joyeux anniversaire, que la France est le pays où on chante le plus faux du monde, s’amuse Erkki Bianco, ORL et ancien laryngologue de l’Ecole d’art lyrique de l’Opéra de Paris. Parce qu’on apprend beaucoup moins aux petits Français à chanter en chorale que chez nos voisins allemands ou anglais. Mais grâce aux émissions télévisées comme The Voice, les gens s’y intéressent davantage. » Autre signe que les temps changent, un programme pour développer le chant choral de la primaire au lycée a été lancé par l’Education nationale.

Le chant, ça s’apprend

Apprendre à chanter, comme pour une langue étrangère, ça se travaille. « Il faut chercher, s’ajuster, explique Edith Lecourt, psychologue et autrice de La Musicothérapie. C’est complexe, le chant, il faut anticiper le son dans sa tête, trouver la bonne hauteur et travailler son audition. » En effet, deux conditions doivent être réunies : entendre et produire la bonne note. « Ce qui va faire qu’on chante juste, c’est le contrôle du geste phonatoire, explique Aude Julien-Laferrière. Il y a tout un accord à trouver entre respiration, vibration et résonance. Pour cela, il faut mobiliser à la fois la soufflerie (poumon, cage thoracique, ventre), les vibrateurs (larynx et cordes vocale) et les résonateurs (gorge, bouche, nez, sinus). »

Autre partie du corps mobilisé : nos oreilles, qui doivent elles aussi s’exercer. Voilà pourquoi Edith Lecourt le martèle : « Il est très important de s’entendre chanter ». Sauf que beaucoup ont le poil qui se hérisse quand ils s’entendent… Car bizarrement, le rendu enregistré d’une chanson n’a pas grand-chose à voir avec ce que vous entendiez dans votre tête. « La voix intérieure, on l’entend principalement par conduction osseuse, explique Aude Julien-Laferrière. Alors que de l’extérieur, on perd cette vibration, ce n’est pas le même timbre, on ne se reconnaît pas. »

Autre décalage qui peut jouer : la voix chantée est parfois très différente de la voix parlée. « Quelqu’un qui n’a jamais chanté a tendance à parler dans les graves, reprend l’orthophoniste et chanteuse. Quand on chante, on va explorer l’étendue vocale, mais surtout vers l’aigu. Donc certains risquent de mettre une tension, ce qui fait qu’on contrôle moins bien sa voix. »

Chanter juste demande donc de l’adaptation, du travail. Et surtout du temps. « Quand on joue d’un instrument de musique, il y a davantage la notion d’apprentissage. On sait par exemple que maîtriser le violon, cela prend du temps, compare Elizabeth Vincent, orthophoniste. La voix chantée, on croit que ça devrait être naturel. » Et on pardonne donc moins les dérapages. « Or, il faut pouvoir explorer ce geste phonatoire, reprend Aude Julien-Laferrière. On peut comparer cela à une personne qui va apprendre d’abord à rattraper une balle, mais de là à jongler avec cinq balles sur un monocycle, il y a des années de développement de l’agilité, de jeu. » Et parfois d’échecs.

Un découragement précoce

C’est là que le bât blesse. Il est très courant qu’à l’école ou à la maison, une personne vous mette dans la case « chanteur faux ». Une étiquette qui colle à la peau. Voilà pourquoi les professeurs de chants doivent donner le la et faire attention à transmettre confiance et plaisir. « Quand j’avais 6 ans, le professeur de chant m’avait expliqué que je chantais faux, donc je devais me taire, avoue Edith Lecourt, devenue depuis professeure de chant. Heureusement, j’avais un entourage très tolérant qui m’a laissé apprendre. Mais la plupart des gens vont enregistrer qu’ils sont nuls et s’éloigner du chant. »

« Il y a mille façons de chanter faux, reprend-elle. J’ai eu comme élève une femme de 30 ans. On enregistrait une mélodie, moi au piano, elle au chant. Et elle s’entendait systématiquement faux, alors qu’elle était totalement accordée au piano. Au bout de quelques mois, elle se rend compte qu’elle est juste. En réalité, cela sonnait faux pour elle car ça ne ressemblait pas aux voix très aiguës des femmes de sa famille. La question qu’il faut se poser, c’est : " C’est faux par rapport à quoi ? " ». Certes, si vous espérez chanter comme Maria Callas, vous aurez du mal à vous mettre au diapason…

« Une sorte de mise à nu »

Le chant, c’est enfin une question de confiance en soi. « C’est quelque chose qui sort de votre corps, c’est intime, c’est une exposition », reprend Elizabeth Vincent. Certains doivent donc surmonter une certaine timidité. « Chanter devant des gens, et je ne parle pas devant le Stade de France, mais même un seul spectateur, c’est une sorte de mise à nu », complète Aude Julien-Laferrière.

Or, certains ne seront pas aidés par l’anxiété qui rend plus difficile le contrôle de leur voix. « La performance peut en être altérée, reprend cette orthophoniste, qui voit passer beaucoup de patients découragés. Malheureusement, il suffit d’une fois pour se dire que c’est cuit. ». Ces bémols oubliés, ceux qui croyaient que chanter faux était insurmontable n’ont plus qu’à changer de disque.

C’est héréditaire ?

Chanter juste ou faux n’est ni inné, ni définitif. Donc pas héréditaire. « C’est une question d’environnement plus que d’hérédité génétique », assure Aude Julien-Laferrière, orthophoniste et chanteuse. Faire écouter des comptines le plus tôt possible ou chanter avec son enfant le baignera donc dans une ambiance musicale qui exercera son oreille et l’encouragera à babiller, puis chantonner.