« On apprend auprès de ceux qu’on soigne », témoigne Charline, infirmière libérale

INTERVIEW Charline, infirmière libérale en milieu rural et blogueuse, publie ce mercredi un essai sur la formation à ce métier

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration d'une infirmière.
Illustration d'une infirmière. — Pixabay
  • Depuis des mois, la crise aux urgences met en lumière le quotidien des petites mains de l’hôpital. Notamment les infirmières, en première ligne. 20 Minutes a souhaité en savoir plus sur cette profession.
  • Charline, une infirmière qui a quitté l’hôpital pour l’exercice libéral à la campagne raconte sa formation et ses tournées dans un essai.
  • Quand et comment devient-on infirmière ? Pour répondre à ces questions (et bien d’autres), Charline s’appuie sur son parcours d’étudiante, d’infirmière à l’hôpital puis en libéral, et de formatrice.

Elle balade sa sacoche, sa frange et ses blagues dans la campagne angevine. Charline, 35 ans, infirmière depuis dix ans, blogueuse, autrice et mère, raconte son quotidien de soignante en milieu rural sur son blog C’est l’infirmière. Elle a choisi pour la deuxième fois de prendre la plume, deux ans après Bonjour c’est l’infirmière, pour raconter sa formation et son rôle de formatrice dans On ne naît pas infirmière*, à paraître ce mercredi.

Elle y décrit ses malaises et ses joies, les pains au chocolat et les claquements de portes, les veines qui se dérobent sous ses doigts, la concentration et les cernes de la stagiaire, les petites attentions, grandes détresses et sorties racistes de certains patients. Soit son passé d’infirmière hospitalière et son présent en libéral. Le tout avec une pincée d’humour et des questions fondamentales : quand devient-on infirmière ? Jusqu’où doit-on aller ? Comment trouver la « juste distance » ? « Les patients ont cette capacité incroyable d’apaiser mes doutes de soignante en me rappelant que mon métier est utile », écrit Charline. Elle explique à 20 Minutes pourquoi.

Portrait de Charline, infirmière libérale, blogueuse et autrice de

« Le métier d’infirmier a ce pouvoir incroyable d’attirer autant qu’il rebute. Un peu comme le tofu. » Une comparaison étonnante…

C’est pour le côté blanc et insipide. Si vous prenez ce métier sans les valeurs humaines et sans bosser avec son cœur, il perd tout son goût. Comme un tofu sans épice. Alors que quand il est bien assaisonné, c’est très bon !

Votre livre rend hommage à « ces patients et ces soignants qui m’ont appris à panser » comme vous l’écrivez… Comment devient-on infirmière ?

La base, c’est de rentrer à l’école et d’obtenir son diplôme en trois ans. Mais ça va bien au-delà de suivre des cours sur un diaporama les fesses vissées sur une chaise. C’est presque de l’artisanat, avec comme compagnonnage ces tuteurs qui nous ont appris les gestes, les mots… Et on apprend auprès de ceux qu’on soigne. Il y a toujours une situation qui va nous mettre en difficulté et nous encourager à revoir notre approche.

Vous avez, pendant l’adolescence, été opérée cinq fois, et vous vous êtes promis de ne jamais devenir soignante… Est-ce que votre passé de patiente vous a influencée ?

Beaucoup. Je ne souhaite pas à tous les soignants de passer derrière les barreaux du lit, mais c’est hyper formateur. J’ai eu un kyste au col du fémur, je suis passée par une autogreffe. Ce qui veut dire beaucoup d’infirmières… et de piqûres. J’ai un regard différent, je sais ce que c’est de faire caca dans un bassin en position de planche, d’avoir mal, d’être nue et lavée par quelqu’un. A l’époque, je me suis dit qu’il fallait être un peu malade pour devenir soignant. J’essaie au maximum de me souvenir de mon moi adolescent dans mon lit d’hôpital. Parce que parfois, on perd un peu cette empathie.

Pourquoi avoir écrit ce livre sur la formation d’infirmière ?

J’ai vu beaucoup d’étudiantes arriver en stage vraiment stressées. Je tiens un blog depuis 2014, et je reçois beaucoup de mails d’infirmières en panique totale. Et parfois dégoûtée au bout de quelques mois… Je suis passée par là. Quand je suis arrivée à l’hôpital, j’ai découvert des équipes épuisées qui n’ont pas le temps d’encadrer les étudiants. On a du mal à ressentir la passion du métier dans les yeux de certaines infirmières. Je ne leur jette pas la pierre, ce sont les conditions de travail. Aujourd’hui, en moyenne, une infirmière tient cinq ans à l’hôpital. Je me suis penchée sur mes conditions de formation et celles des infirmières aujourd’hui. Et malheureusement, ce n’est pas beaucoup mieux.

Vous ne passez par sous silence les mots déplacés et situations gênantes de votre quotidien…

Pour déculpabiliser les étudiants : on peut « merder », mais avec mesure. On a même le droit de faire de l’humour quand on ne devrait pas. On est dans une société où il faut en permanence être satisfait et parfait. La pression est d’autant plus grande qu’en tant qu’infirmière, notre but est de bien soigner les gens.

Que diriez-vous à des étudiantes infirmières aujourd’hui ?

Essayez de faire preuve d’instinct. Pour déceler un moment-clé, un regard qui fait comprendre qu’il se joue quelque chose d’important. Et de ne surtout pas aller contre ses émotions. J’ai beaucoup entendu : « Si tu pleures, tu tiendras jamais. » Mais je ne vais pas devenir un blindage rouillé. Il ne faut pas que les émotions prennent le dessus sur le soin, mais c’est important d’essayer de comprendre sa peine ou sa colère.

Pourquoi avez-vous quitté l’hôpital au bout d’un an et demi pour partir dans le libéral ?

Il y a plusieurs raisons. La première, c’est parce qu’on me proposait un contrat de « pool » : j’allais tourner en réanimation, en chirurgie, en soins de suite, comme une espèce de bouche-trou. Ce qui ne m’enchantait pas… J’avais besoin de stabilité pour prendre confiance en moi. Et puis il y a eu ce déclic. Un jour, en soins de suite, j’avais 18 patients à gérer et quand j’ai fait les transmissions, j’ai donné le nom d’une dame et je ne me rappelais plus de son visage. Je me suis dit que je ne pouvais pas bosser comme ça.

Vous expliquez que l’exercice en libéral est très différent. Pourquoi ?

Les soins sont plus ou moins les mêmes. Mais à l’hôpital, les patients n’ont pas choisi d’être là, la relation de confiance est donc plus difficile à instaurer. A la maison, c’est le patient qui m’appelle et qui m’accueille chez lui, avec sa femme, son chien. Et puis ce sont des gens qu’on suit pendant des années. Pour certains, je suis là de la première prise de sang qui annonce un cancer jusqu’au bout. C’est beau et douloureux. A domicile, je suis toute seule. Donc je peux prendre le temps de boire un thé pour discuter avec un patient qui en a besoin. Or, le temps, c’est presque du luxe à l’hôpital.

On a beaucoup entendu parler de maltraitance dans le soin ces dernières années….

La bientraitance, c’est la base. On fait un métier humain, ce n’est pas pour le plaisir de porter une blouse ou pour le salaire. Quand vous terminez votre journée pas fière de vous, c’est un enfer. Les institutions n’ont pas compris que la bientraitance passe par du temps, et donc des moyens.

Des moyens réclamés depuis six mois par beaucoup d’infirmières aux urgences, notamment. Comment jugez-vous ce mouvement social ?

Cela fait des années que le malaise existe. Moi aussi, j’ai eu un sparadrap dans le dos affichant « en grève ». Mais pour gêner, il faut bloquer. Or, on a une obligation de soin. Ce mouvement aux urgences, c’est assez inédit. Mais je ne suis pas étonnée. Je vois des patients épuisés d’avoir attendu 6h30 sur une chaise dure, des ordonnances pas toujours bien rédigées, des généralistes qui font tampon pour un problème qui aurait dû être traité à l’hôpital. Aujourd’hui, quand j’ai un patient qui n’est pas bien, je m’interroge sur le risque de l’envoyer aux urgences.

Comment analysez-vous la réponse de la ministre de la Santé ?

Désengorger les urgences en rajoutant du travail aux Ehpad, au Samu et aux généralistes, qui sont déjà remplis à ras bord, ça ne peut pas marcher. La santé n’est pas rentable. Quand je travaillais à l’hôpital, je n’arrivais pas à voir le bout de mon tour, je revenais pendant mes jours de RTT. Notre cadre nous disait : « C’est de votre faute, vous n’avez qu’à vous organiser. » Agnès Buzyn fait pareil : le problème, c’est la désorganisation. Pas les conditions difficiles dans lesquelles on travaille. Le métier d’infirmière, il faut arrêter de dire que c’est une vocation. On n’est plus des bonnes sœurs ! Mais cela peut être un métier de passion. C’est très prenant humainement et parfois, ça prend le dessus sur notre propre vie. D’où des burn-out et suicides. Il ne faut surtout pas continuer à l’exercer par défaut, pour soi et pour les autres.

* On ne naît pas infirmière !, Autrement, 25 septembre 2019, 18 €.