Exclusif. Huit médecins libéraux sur dix ont déjà renoncé à un arrêt maladie

INFO 20 MINUTES Une étude, dévoilée par « 20 Minutes », prouve que les médecins libéraux ne prennent pas assez soin de leur santé

Oihana Gabriel

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Illustration de deux médecins avec des stéthoscopes.
Illustration de deux médecins avec des stéthoscopes. — Pixabay
  • Depuis des mois, la santé des soignants interroge et inquiète jusqu’au ministère de la Santé.
  • Mais aucune étude n’avait encore objectivé cette vulnérabilité. Un sondage de l’Ifop pour la Mutuelle du médecin avance quelques chiffres forts.
  • 81 % des médecins libéraux ont déjà renoncé à un arrêt de travail, trois quarts de ces soignants interrogés sont leur propre médecin traitant, et 50 % connaissent un confrère touché par une addiction.

« Quand on est médecin, on va toujours au bout de soi-même, assure Julie Caron, généraliste en Haute-Savoie. On ne s’applique pas ce qu’on promeut après des patients : pour certaines pathologies, il faut un arrêt de travail. » En effet, un sondage* de l’Institut français d'opinion publique (Ifop) pour la Mutuelle du médecin, que 20 Minutes dévoile ce mardi en exclusivité, confirme que les médecins ne prennent pas assez soin de leur santé : 8 libéraux sur 10 déclarent avoir déjà renoncé à un arrêt alors qu’ils étaient malades. « Les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés, c’est une triste réalité », résume cette médecin.

Objectiver le phénomène

« Cette enquête confirme que les médecins qu’on a interrogés négligent leur santé, résume Fabienne Gomant, directrice adjointe du département opinion de l’IFOP. Avec un deuxième indicateur fort : en termes de prévention, un quart d’entre eux ne suivent pas les préconisations de la Haute Autorité de santé (HAS) sur les examens, les vaccins… »

Une fragilité qui n’a pas échappé aux premiers concernés : l’étude avance que 53 % des médecins libéraux pensent qu’ils sont en général moins bien soignés que leurs patients… « Cette étude objective pour la première fois un sentiment qui, jusqu’à présent, n’avait pas été chiffré », assure Fabienne Gomant.

Conscience pro et manque de lucidité

« Notre métier, c’est de prendre en charge les autres, savoir les arrêter à bon escient. Mais un médecin aura du mal à demander de l’aide pour lui-même, reprend Julie Caron, par ailleurs secrétaire du syndicat les Généralistes CSMF. Et ce par pudeur, par manque de temps et par conscience professionnelle. » L’enquête s’arrête justement sur les raisons pour lesquelles ces médecins reçoivent en consultation alors qu’ils devraient être au fond de leur lit. A 73 %, c’est leur conscience professionnelle qui les en a empêchés, puis l’absence de remplacement (50 %), les raisons financières (39 %) ou la volonté de ne pas surcharger ses confrères de travail (34 %). Cette dernière justification, Julie Caron la connaît bien. Son associée a été arrêtée pendant dix mois, car elle se battait contre un cancer du sein. « Trouver en 2019 dans ma région, au pied levé, un généraliste, c’est presque impossible. J’ai réussi à obtenir des remplaçants de façon ponctuelle, mais globalement, j’ai dû assumer la patientèle de deux généralistes. Un médecin qui exerce de façon isolée, quand il s’arrête, il laisse dans la détresse des milliers de patients. Et quand il pratique avec un associé, c’est une charge énorme laissée au collègue. »

Des motivations qui varient selon la localisation. En effet, 60 % des médecins interrogés par l’enquête qui travaillent en territoire rural ont renoncé à s’arrêter faute de remplaçant, contre 36 % par les médecins de l’agglomération parisienne…. Quant aux chirurgiens, ils savent combien reculer une intervention est dommageable : « Si vous devez annuler une opération pour les patients, c’est très délétère », avoue Arnault Olivier, chirurgien retraité, qui n’a pas pris un jour d’arrêt maladie en quarante ans d’exercice.

D’autres raisonnements, plus inconscients, peuvent aussi justifier cette négligence. « C’est surprenant, quand on passe sa vie à s’occuper de la santé des autres, d’avoir un manque de lucidité sur sa propre santé, confie ce chirurgien, également président de la Mutuelle du médecin. Mais le fait de soigner peut donner la fausse impression qu’on est un peu au-dessus de la maladie. » Et le fait de côtoyer chaque jour des pathologies lourdes peut minorer des grains de beauté inquiétants ou une toux grasse…

Problème supplémentaire : les trois-quarts des médecins interrogés déclarent être leur propre médecin traitant. « Quand on est son propre médecin, est-ce qu’on a le recul et le discernement nécessaire ? », interroge Fabienne Gomant, de l’IFOP. « On ne peut pas avoir un regard objectif », admet Julie Caron. D’autant que les médecins libéraux n’ont pas de médecine du travail. Et ces rendez-vous réguliers peuvent parfois aider à dépister des problèmes de vue ou de santé psychique.

La question de la santé psychique

L’étude s’attarde justement sur la question des addictions. Avec un décalage intéressant : si seulement 14 % des médecins se déclarent personnellement concernés par une addiction, ils sont 50 % à connaître un confrère concerné. « On voit toujours mieux ce qui ne va pas chez les autres », sourit Arnault Olivier. Or, les médecins payent un lourd tribut en termes de dépression, burn-out et suicides. « Les médecins ont tendance à rechigner à se soigner, encore davantage quand on parle de pathologies psychologiques », assure François Simon, président la section de l’exercice professionnel l’ Ordre des médecins. Si s’autodiagnostiquer un alcoolisme problématique n’a rien d’évident, il n’est pas particulièrement confortable de parler d’idées suicidaires avec un collègue, un camarade de promotion ou un ami psychiatre… « Quand on est en moins bonne santé, on peut estimer qu’on travaille moins bien », tranche le président de la Mutuelle du médecin. Un médecin déprimé ou addict aura-t-il en effet la disponibilité, la concentration, la patience nécessaire pour suivre au mieux ses patients ?

Une vulnérabilité accrue des généralistes

L’étude met en lumière la plus grande fragilité de cette spécialité. « Les généralistes apparaissent plus en souffrance que les spécialistes, analyse Fabienne Gomant de l’Ifop. Trois-quarts des médecins se disent satisfaits de leur métier, un chiffre semblable aux salariés français. Mais si on regarde dans le détail, les généralistes ne sont que 66 % à se dire heureux, contre 89 % des spécialistes. » Les généralistes sont également deux fois plus nombreux à avoir consommé des antidépresseurs que leurs collègues (15 % contre 6 %). Ces médecins étant globalement moins bien payés que les spécialistes, l’argument financier peut également peser dans la balance, d’autant que les médecins libéraux ont 90 jours de carence en cas d’arrêt maladie. « Avec nos revenus, assumer ce risque de maladie fait peur, assure Julie Caron. Cela peut justifier le fait que beaucoup de jeunes généralistes s’orientent vers le salariat. »

Quelles sont les solutions ?

Ce sondage viendra-t-il accélérer la prise de conscience ? « Ce n’est plus un sujet tabou, le médecin a le droit d’être malade aujourd’hui, reconnaît Fabienne Gomant. Par contre, au niveau de la pédagogie et de la protection, il reste encore un travail immense à faire. Si on veut redonner de l’attractivité à un métier en souffrance, vœu de notre gouvernement, il faut prendre en compte le bien-être du médecin et sa santé. »

Certaines avancées sont tout de même saluées par la profession. Ainsi, depuis janvier 2018, l’Ordre des médecins a mis en place un numéro vert d’écoute (0800 288 038). « Depuis deux ans, le congé maternité est pris en charge par la Sécurité sociale, ce qui n’était pas le cas avant », se félicite Julie Caron. Un congé maternité aligné sur les salariées qui n’a rien d’un détail pour une profession qui s’est massivement féminisée. « Il y a donc des avancées, mais elles sont trop lentes. »

Alors, comment aller plus loin ? Pour le syndicat, il est urgent de revoir la règle des 90 jours de carence en cas d’arrêt maladie. « Mais il faudrait aussi prôner des dépistages réguliers », reprend Julie Caron. « On pourrait imaginer qu’un médecin libéral qui passe un bilan de santé puisse avoir un dédommagement, un peu comme l’indemnisation que nous touchons pour suivre une formation médicale », suggère de son côté Arnault Olivier. Pour que les soignants mieux soignés soignent mieux.

* Enquête de l’Ifop pour la Mutuelle du médecin (mutuelle 100% digitale), auprès de 301 médecins libéraux, généralistes et spécialistes via un questionnaire en ligne du 22 août au 6 septembre 2019.