Bioéthique: Bientôt des embryons animaux-humains au Japon, affolant?

CHIMERES Le Japon autorise désormais le développement d’embryon d’animaux avec des cellules humaines, ce qui pose de nombreuses questions

Rachel Garrat-Valcarcel

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Le Japon autorise désormais le développement d’embryons animaux avec des cellules humaines. (illustration)
Le Japon autorise désormais le développement d’embryons animaux avec des cellules humaines. (illustration) — MARCEL MOCHET / AFP

Des animaux qui portent des organes humains en vue de leur transplantation chez des humains ? Ce n’est clairement pas pour demain. Un pas décisif vient pourtant d’être franchi au Japon.

Le pays, qui accueille une des équipes scientifiques les plus actives sur le sujet, celle de Hiromitsu Nakauchi, a autorisé les scientifiques à aller au-delà des quatorze jours de développement de l’embryon animal quand on y inclut des cellules humaines. « 20 Minutes » fait le point.

Faut-il s’affoler ?

Pas forcément. « Je ne m’affole pas, dit, tout de go, la philosophe Lynda Gaudemard, spécialiste des questions liées à la nature et à la conscience. Hiromitsu Nakauchi a une très bonne réputation. Il travaille sur ces sujets depuis des années. » La chercheuse associée à l’Institut d’histoire de la philosophie de l’université Aix-Marseille reconnaît néanmoins là un « pas décisif » vers la potentielle création « d’êtres chimériques », c’est-à-dire ni vraiment humains, ni vraiment animaux.

Hervé Chneiweiss, le président du comité d’éthique de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) va plus loin encore : « Il faut laisser la recherche se développer le plus librement possible. » Une sérénité qui tient en partie aux délais : « On est sur de la recherche très fondamentale, des organes humains fonctionnels via cette technique, ce ne sera pas avant dix ans. »

Mais alors, les chimères ? Pour lui, ce sont des fantasmes. « On imagine des migrations de cellules sur les visages, qui donneraient un aspect humain, ou alors vers le cerveau, qui donneraient d’autres capacités à ces animaux… Mais ça, ce sont des représentations qu’on se fait », estime-t-il.

Quels enjeux bioéthiques ?

Si les implantations de cellules humaines sur des animaux ne sont pas choses nouvelles, ce territoire reste encore flou. « Je suis très gênée en tant que philosophe pour répondre à ces questions parce qu’on ne sait pas de quoi on parle : qui va débattre et de quoi ? Il y a un vide juridique », juge Lynda Gaudemard, qui dégage tout de même deux enjeux : la question du statut de cet embryon, et celle de la frontière entre animal et humain, « à un moment où la question de l’éthique animale prend plus de place dans le débat, au moins en Occident ».

Pour Hervé Chneiweiss aussi, ces questions seront plutôt du ressort de comités d’éthique animale. Or, « les expérimentations sur les animaux sont très encadrées. En l’occurrence, on sait que l’embryon ne ressent pas la douleur, donc pas de souci. »

Les deux s’accordent par ailleurs sur le fait que l’objectif de ces recherches – créer des organes à transplanter chez l’humain, alors que la pénurie est importante – « répond aussi à un problème éthique », comme le dit Lynda Gaudemard. « C’est un besoin vital pour la santé », renchérit Hervé Chneiweiss.

Cela pourrait-il arriver en France ?

Actuellement, en France, on ne peut pas produire de chimères. Et s’il n’est toujours pas question de l’autoriser dans la nouvelle loi de bioéthique, qui doit entrer en discussion au parlement cet automne, il y a du changement. « Il sera interdit de mettre des cellules animales dans des embryons humains », précise Hervé Chneiweiss.

Mais rien n’est dit sur le cas inverse, cellules humaines dans un embryon animal, comme au Japon. « Ce sera en tout cas très encadré si ça arrive en France », pense la philosophe Lynda Gaudemard. Le président du comité d’éthique de l’Inserm est très favorable à ce que cette voie soit aussi ouverte en France. « Nous avons des chercheurs de haut niveau en biologie du développement en France, ça serait dommage qu’ils n’aient pas le droit d’utiliser ces méthodes. »

Car la concurrence internationale est également exacerbée dans la recherche scientifique. Si la France décidait de ne pas autoriser ces recherches sur des embryons d’animaux avec des cellules humaines, le risque ne serait-il pas grand de se marginaliser et de voir des scientifiques ainsi entravés quitter le pays ? Lynda Gaudemard ne croit pas que le comité d’éthique français puisse prendre des décisions « sous la contrainte », en quelque sorte, de la concurrence scientifique internationale. Mais que cette situation arrive « n’est pas tout à fait inconcevable » selon elle.