«Il faut consommer moins d’un verre de boissons sucrées par jour, et ça inclut les jus de fruits»

INTERVIEW Mathilde Touvier, la directrice de l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle de l’Inserm explique que les jus de fruits, qui ont si bonne presse, ne sont pas moins risqués que les sodas

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

— 

Il est déjà recommandé de boire moins d'un verre de jus de fruit par jour.
Il est déjà recommandé de boire moins d'un verre de jus de fruit par jour. — GABRIEL BOUYS / AFP
  • A cause de leur taux de sucre qui n’a rien à envier aux sodas, même les meilleurs jus de fruits sont concernés par le risque accru de cancer pour leurs consommateurs.
  • Si les résultats de cette étude sont encore à confirmer par d’autres chercheurs et chercheuses à travers le monde, ils ne sont pas si surprenants d’après Mathilde Touvier, de l’Inserm.
  • D’ailleurs, il est déjà recommandé de boire moins d’un verre de jus ou de soda par jour en France.

Même le réflexe prétendûment bien être et healthy du verre du jus d’orange du matin n’en est pas un. Les jus de fruits, même 100 % pur jus, font partie, au même titre que les sodas, des boissons sucrées dont la consommation entraîne un risque accru de cancer. C’est ce qu’avance l’étude NutriNet santé de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, l’Institut national de la recherche agronomique, le Centre national des arts et métiers et l’université Paris 13. Mathilde Touvier, la directrice de l’équipe de recherche d’épidémiologie nutritionnelle de l’Inserm explique à 20 Minutes pourquoi cela n’est pas si surprenant.

Que les boissons sucrées soient nocives pour la santé, ce n’est pas nouveau. Mais donc l’étude NutriNet santé fait un lien avec le développement de cancers…

Ce qui était prouvé jusqu’à présent, c’est l’effet délétère de tout ce qui est boissons sucrées sur les pathologies cardio-métaboliques, par exemple l’obésité, le diabète, maladies cardio-vasculaires… Il y a des niveaux de preuves très élevés. En revanche, jusqu’à présent il n’y avait quasiment pas eu d’études sur le lien avec le cancer. C’est en cela que cette étude apporte une nouveauté.

Avec NutriNet santé on a suivi entre 2009 et 2019 plus de 100.000 adultes de la population française et on a pu voir que les personnes qui consomment plus de boissons sucrées ont un risque plus élevé de cancer. Toutes localisations confondues et en particulier de cancer du sein.

Dans les résultats de l’étude, une chose surprend : les jus de fruits 100 % pur jus font aussi partie des boissons incriminées…

Les jus de fruits ont effectivement plutôt bonne presse au niveau du public. On pense que c’est plutôt un élément positif pour sa santé. Et, certes, ils comportent des vitamines et minéraux, un peu de fibres, pas beaucoup, et ils n’ont pas d’additifs, contrairement à certains sodas. Par contre, ils contiennent énormément de sucres. Le taux de sucre pour 100 ml est comparable à celui d’un soda classique. Notre étude montre que le sucre contenu dans ces boissons est le principal élément qui a vraisemblablement conduit à observer cette association.

Cela quel que soit le type de fruit ?

On n’est pas allé dans le détail dans cette étude-là, sur les différents types de fruits consommés. Mais ce dont on s’aperçoit surtout c’est que c’est vraiment le taux de sucre au 100 ml qui est le principal déterminant de l’observation de l’association ou non avec le développement d’un cancer.

Vous parlez donc d’un taux de sucre déterminant. Mais il n’y a pas différents types de sucres ?

Observer les effets des différents types de sucres fait partie des choses qu’on veut rechercher maintenant. Savoir si le sucre provenant des fruits, ou bien celui provenant des boissons sucrées, des barres chocolatées, des bonbons, du lait… ont des effets différents sur la santé. C’est vraiment quelque chose qu’on veut regarder maintenant avec NutriNet santé. On cherche d’ailleurs de nouveau participants pour notre étude en ligne.

Après cette première grosse étude, quelle sera la suite ?

Ce n’est pas tout à fait une première car il y a déjà eu des études sur certaines localisations de cancer, notamment pour le sein en Australie, et puis une autre étude mais avec une centaine de cas seulement. Mais c’est sûr qu’on est dans les premières études au niveau international qui montre ça.

A partir de ces résultats pour confirmer le lien de causalité entre boissons sucrées et cancer, il faut déjà que d’autres collègues au niveau international dans d’autres contextes et d’autres pays reproduisent ces résultats. Et il faut aussi coupler ça avec des études au niveau expérimental qui vont essayer d’aller plus loin dans la compréhension des mécanismes qui sous tende ces associations. Après, il y a tout un pan de recherches le sucre, qu’on va mener avec NutriNet, car évidemment il n’y en a pas que dans les boissons sucrées.

En attendant que ces nouveaux résultats arrivent, il y a des recommandations qui sont faites par rapport à la consommation de jus ?

C’est assez facile de vous répondre là-dessus car, certes, la relation faite avec le cancer est nouvelle, mais comme on le disait au débat, sur le cardio-métabolisme (diabète, maladies cardio-vasculaires, etc.) les niveaux de preuve sont forts. Donc, il y a déjà, dans les recommandations de santé publique officielles en France, il y a déjà la recommandation de consommer moins d’un verre de boissons sucrées par jour, et ça inclut les jus de fruits.