Paris le 06 novembre 2013. Rassemblement et manifestation des victimes de l'amiante et de l'association Andeva contre l'abandon des poursuites dans le cadre du proces de l'amiante en France.
Paris le 06 novembre 2013. Rassemblement et manifestation des victimes de l'amiante et de l'association Andeva contre l'abandon des poursuites dans le cadre du proces de l'amiante en France. — A. Gelebart / 20 Minutes

MALADIE

Amiante: Que retenir de vingt ans de surveillance du cancer de la plèvre?

L’amiante a été interdite en France en 1997, mais toujours davantage de patients meurent du mésothéliome pleural, un cancer lié à l’exposition à ce matériau

  • Le programme national de surveillance des mésothéliomes pleuraux fait la lumière ce jeudi sur ces maladies de la plèvre, sur la période 1998-2017.
  • Davantage de cas, une survie de douze mois en moyenne, davantage de femmes touchées… Les révélations de ce rapport sont inquiétantes.
  • Voilà pourquoi Santé Publique France, en charge de cette surveillance, appelle les autorités à renforcer l’information faite aux victimes, qui font peu de recours, aux travailleurs du BTP, très touchés par cette maladie professionnelle, mais aussi au grand public.

« On ne peut pas éradiquer du jour au lendemain l’amiante, donc on essaie de vivre en protégeant la population », prévient Jean-Claude Desenclos, directeur scientifique à Santé Publique France. L’agence nationale présentait ce jeudi un rapport sur la surveillance sur vingt ans de l’exposition à l’amiante et sur le mésothéliome pleural, un cancer de la plèvre surnommé « maladie de l’amiante », car lié à l’exposition à ce matériau isolant et cancérogène pour quasiment tous les cas. Depuis 1997, l’amiante est totalement interdite en France et pourtant, le nombre de cas continue d’augmenter. Que retenir de ce rapport issu du programme national de surveillance du mésothéliome pleural (PNSM), (qui ne touche en 2019 que 21 départements), fondamental pour améliorer la prévention sur un matériau mortel et omniprésent dans nos murs ?

 

Davantage de cas chaque année

Premier constat inquiétant : le nombre de cas de ce cancer de la plèvre augmente. Dans les années 2000, environ 800 personnes déclaraient cette maladie chaque année. En 2016, 1.100 car par an étaient répertoriés par le programme de surveillance. Avec des disparités régionales : le nombre de déclarations varie du simple au double, les zones les plus touchées étant le Nord, le Nord-ouest et la région Paca. Comment expliquer cette augmentation ? Par le fait que ce cancer peut se déclarer jusqu’à trente ou même quarante ans après l’exposition. « A cause de ce délai long, la question de l’amiante va rester un enjeu de santé majeur pour plusieurs décennies », prévient Laurence Cherié-Challine, responsable de l’unité Pathologies et travail à Santé publique France. D’autant qu’il n’y a pas de seuil pour être empoisonné : une seule fibre d’amiante inhalée fait courir le risque de développer ce cancer.

Davantage de femmes concernées

De plus en plus de femmes développent ce cancer de la plèvre. En effet, avec 310 nouveaux cas annuels ces dernières années, leur nombre a été multiplié par deux par rapport à 1998. Comment l’expliquer ? « On peut faire deux hypothèses, avance Anabelle Gilg Soit Ilg, experte de Santé Publique France. La première, c’est que le diagnostic de ce cancer rare s’est amélioré par rapport à 1998. La deuxième, c’est que cette sous-estimation touchait davantage les femmes. » Ce cancer a en effet longtemps été considéré uniquement comme une maladie professionnelle, touchant des secteurs majoritairement masculins. Or, un tiers des expositions des femmes sont extraprofessionnelles, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’un proche malade, par exemple en lavant un bleu de travail rempli de poussières d’amiante…

Une survie toujours dramatique

A la différence d’autres cancers, cette « maladie de l’amiante » n’a pas vu son pronostic évoluer. En effet, la survie médiane approche les treize mois pour les femmes, douze pour les hommes. « Et à cinq ans, le taux de survie est quasi nul », reprend la spécialiste de Santé Publique France. « Ce qui est vraiment difficile à vivre, réagit Alain Bobbio, secrétaire national de l’Association nationale de défense des victimes de l'amiante (Andeva). La durée de survie n’a pas bougé en dix ans, ce qui pose la question de la recherche. Aujourd’hui, les scientifiques passent leur temps à tenter de trouver des financements. Si cette maladie est une priorité sociale, il faut dégager un budget », plaide celui qui accompagne les patients et leurs proches.

Peu de recours

Les victimes et leurs ayants droit peuvent avoir accès à deux dispositifs d’indemnisation, qui sont obtenus dans 90 % des cas. D’un côté, les personnes relevant du régime général de la Sécurité sociale, ayant eu un diagnostic de ce cancer de la plèvre, mais également la preuve de l’exposition à l’amiante, peuvent faire une demande de reconnaissance en maladie professionnelle (DMP). Ceci est valable pour elles comme pour leurs ayants droit jusqu’à deux ans après le diagnostic. De l’autre, un fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante existe depuis 2002. Avec trois différences par rapport au DMP. D’abord, il concerne tous les salariés qui ont développé cette maladie. Ensuite, il n’y a pas besoin de prouver un lien avec l’amiante. Enfin, ils ont jusqu’à dix ans pour réclamer cette indemnité. Les victimes peuvent cumuler ces deux aides financières, mais le rapport de Santé Publique France dévoile que seulement 43 % d’entre elles ont lancé les deux démarches, et 27 % n’en ont fait aucune. « Il y a une vraie réflexion à mener sur l’information donnée aux victimes sur ces dispositifs d’indemnisation », relève Anabelle Gilg Soit Ilg.

Un effort pour la prévention

Mais ce n’est pas le seul domaine où l’information a besoin d’un coup de pouce. « Il est important d’agir sur les expositions contemporaines », après 1997 donc, avertit Laurence Chérié-Challine, de Santé publique France. Et notamment cibler les jeunes qui sont en formation dans le BTP, pour les informer sur les mesures de sécurité. Car une part grandissante de ces patients travaillent dans ce secteur.

« Malgré la réglementation renforcée, une grande part de ces travailleurs n’ont pas conscience du risque, à cause du délai entre l’exposition et les premiers signes de la maladie, reconnaît Laurence Chérié-Challine. Et ce déni individuel s’accompagne d’un matériel par toujours ergonomique. Les moyens de protections sont souvent lourds, chauds, difficiles à utiliser. »

Illustration d'un ouvrier du BTP, secteur de plus en plus touché par les cancers de la plèvre liés à l'exposition à l'amiante.
Illustration d'un ouvrier du BTP, secteur de plus en plus touché par les cancers de la plèvre liés à l'exposition à l'amiante. - Pixabay

Mais la sensibilisation du grand public semble également importante, alors que cette question n’a jamais bénéficié d’une campagne d’information nationale. Or, le simple fait de percer des trous dans un mur sans masque peut se solder par une contamination mortelle. En effet, le rapport pointe que si 93 % des expositions des hommes sont liées à la sphère professionnelle, 3 % d’entre eux ont respiré de l’amiante en faisant du bricolage… Pour rappel, avant de chausser sa perceuse, chacun doit vérifier que son immeuble ne baigne pas dans l’amiante, en faisant appel à des professionnels du diagnostic. Et si c’est le cas, un particulier est tenu de faire intervenir des professionnels agréés pour tous travaux.

Le problème semble même plus vaste. « La loi n’est pas appliquée, alerte Alain Bobbio, secrétaire nationale de l’Andeva. Dans une école sur trois, il n’existe pas de dossier technique sur l’amiante, on ne sait pas s’il y en a, où et dans quel état. » D’autant que le cancer de la plèvre n’est pas le seul risque sanitaire lié à ce matériau. En effet, ce dernier peut être à l’origine de cancers du poumon, du larynx et des ovaires. « Ce qu’on nomme le "fardeau" de l’amiante, c’est-à-dire la part des cancers attribuables à ce matériau, atteindrait entre 2.500 et 6.200 cas par an pour les hommes, et entre 250 à 440 cas pour les femmes », relève Anabelle Gilg Soit Ilg.