VIDEO. Homéopathie: Pourquoi la France est-elle aussi gourmande en granules?

POLEMIQUE Alors que la Haute Autorité de santé (HAS) a rendu mercredi son avis favorable au déremboursement de l’homéopathie, zoom sur cette «passion» française

Oihana Gabriel

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Chez Boiron, entreprise française qui fabrique et distribue des préparations pharmaceutiques homéopathiques àIllkirch-Graffenstaden.
Chez Boiron, entreprise française qui fabrique et distribue des préparations pharmaceutiques homéopathiques àIllkirch-Graffenstaden. — G. Varela / 20 Minutes
  • Ce mercredi, la Haute Autorité de Santé doit rendre son avis sur le bien-fondé (ou non) du remboursement de l’homéopathie.
  • Après des mois de débats enflammés entre pro-homéopathie et anti, cet avis devrait être suivi par la ministre de la Santé.
  • La France fait figure d’exception, à la fois par l’importance de sa consommation et par son attachement à cette pratique, contestée ailleurs.

Edit: Libération  révèle ce jeudi que la HAS a bien confirmé dans un avis définitif qu'elle était favorable au déremboursement. La « commission de la transparence de la Haute Autorité de santé a voté ce mercredi à la très grande majorité (une seule voix contre) le déremboursement des produits homéopathiques », selon nos confrères de Libé.

Depuis novembre 2017, le système de santé britannique ne rembourse plus l’homéopathie. Dans un pays où ces granules restent rares et leur prescription contestée, la décision de la National Health Service n’avait pas provoqué de tollé. C’est une toute autre histoire dans l’Hexagone, où la Haute Autorité de Santé devrait, sauf grosse surprise, décider ce mercredi (mais rendre sa décision publique seulement vendredi) de dérembourser les produits homéopathiques. Deux camps se livrent une bataille rangée depuis des mois sur ces granules, dans une nation – la France – « championne » en la matière.

Une « passion » française

Cette exception française s’observe tout d’abord dans la consommation. Selon un sondage Ipsos datant de novembre 2018 pour Boiron, leader du secteur, 77 % des Français ont déjà eu recours à l’homéopathie. Seulement 28 % des Belges l’auraient déjà utilisée (selon une étude de 2013), et 30 % des Espagnols (2014). Par ailleurs, trois quarts des Français interrogés par Ipsos jugent l’homéopathie efficace. Une confiance partagée par une partie du milieu médical. Selon le Syndicat National des Médecins Homéopathes Français, environ 5. 000 médecins français exercent l’homéopathie à titre principal. Un attrait illustré également par le succès d’une pétition en faveur du maintien du remboursement à 30 %, lancée par Boiron, qui a récemment dépassé le million de signatures.

« Le marché français représente 60 % de notre activité, ce qui veut dire que sur un chiffre d’affaires de 600 millions d’euros en 2018, on fait 360 millions d’euros en France, indique Boiron. Et sur ce chiffre, 60 % des médicaments homéopathiques sont remboursables. » C’est dire si le labo joue gros.

Mais pour les défenseurs de l’homéopathie, il n’y a pas de passion française à questionner. « L’exception française, c’est l’excellente couverture de santé dont fait partie l’homéopathie, entre autres, corrige Hélène Renoux, généraliste homéopathe et présidente de la Société Savante d’Homéopathie. Si on dérembourse, cela veut dire qu’on s’aligne sur des pays qui rêvent d’avoir la même couverture. »

Illustration du rayon homéopathie d'une pharmacie.
Illustration du rayon homéopathie d'une pharmacie. - GUILLAUME SOUVANT / AFP

Emplois et diplômes

« Un seul mot : le lobbying, juge Céline Berthié, généraliste en Gironde et membre du collectif No Fakemed. Boiron, c’est un groupe français, c’est le leader mondial et il fait son bénéfice sur la crédulité des Français. Dire stop au remboursement, cela veut dire mettre en danger des emplois. » Pour Vincent Renard, médecin généraliste et président du Collège national des généralistes enseignants CNGE, l’exception française serait liée à deux spécificités. « L’homéopathie bénéficie d’une exception au droit commun, puisque le remboursement des granules ne dépend pas de preuves scientifiques de leur efficacité, mais d’une reconnaissance importante : l’Ordre des médecins reconnaît cette spécialité, des formations existent à l’université. Deuxième caractéristique : le poids économique et l’influence des laboratoires homéopathiques », à savoir Boiron, Weleda et Lehning. « Il n’y a pas la preuve de ce rapport de causalité, mais une forte suspicion », ironise ce médecin généraliste, peu adepte des granules.

Réponse « édulcorée » du côté du leader mondial des granules : « Historiquement, le concepteur de l’homéopathie [le médecin allemand Samuel Hahnemann] a fini sa vie en France, rappelle-t-on chez Boiron. Mais surtout, depuis quatre-vingt-dix ans, Boiron s’est implanté et s’est développé en France pour mettre à disposition des produits de qualité. Et ainsi donner ses lettres de noblesse à cette thérapeutique. »

Et chez nos voisins ?

Ce qui est sûr, c’est que le statut de l’homéopathie varie beaucoup selon les pays occidentaux. France et Allemagne constituent le duo de tête. Outre-Rhin, des médecins, mais aussi des homéopathes non-médecins, peuvent prescrire ces granules, remboursés jusqu’à 100 %. « En Suisse, après une étude du gouvernement et un référendum, l’homéopathie a été incluse dans le remboursement des soins en 2012, ajoute Hélène Renoux, également présidente du Comité européen d’homéopathie. En revanche, des pays scandinaves, comme la Norvège et le Danemark, ont interdit la prescription d’homéopathie aux médecins. » Plus radical, au Québec, les médecins qui prescrivent de l’homéopathie s’exposent à des sanctions de l’Ordre.

Du côté de l’Europe du sud, la pratique reste peu répandue. L’Italie n’a pas fait l’économie du débat sociétal sur l’utilité et le danger de ces granules en 2017, après la mort d’un enfant soigné à l’homéopathie. En Espagne, une fronde s’organise depuis 2018 . Madrid exige des preuves d’efficacité, et certaines formations d’homéopathie ont été supprimées, dans la lignée des recommandations du Conseil scientifique des Académies des sciences européennes (Easac) . Il avait publié en novembre 2017 une déclaration très claire sur le sujet : « Les revendications scientifiques de l’homéopathie ne sont pas plausibles et sont incompatibles avec les concepts établis de la chimie et de la physique ». Le tout en renvoyant chaque pays à ses responsabilités…

La bataille de la légitimité

La décision de la HAS, si elle confirme l’avis provisoire de mai de dérembourser , et si elle est suivie par la ministre de la Santé, pourrait montrer que le vent tourne pour l’homéopathie, même en France. Sachant que cette volte-face ne date pas vraiment de cette année.

Dès 2003, les produits homéopathiques, alors remboursés à 65 % par la Sécurité sociale, avaient en effet vu ce taux abaissé à 35 %, puis à 30 % en 2011. Pour la première fois, l’Ordre des médecins était sorti de son silence, en juin 2018, pour une « mise au point » : « l’utilisation médiatique des termes de "médecines alternatives et complémentaires", concernant notamment l’homéopathie, entretient une ambiguïté qui est source de confusion et de litiges d’interprétation », avait-il estimé. Mi 2018, deux facultés avaient décidé de suspendre (pour Lille) et de supprimer (pour Angers) le diplôme universitaire d’homéopathie. Preuve que le débat s’amplifiait.

Aujourd’hui, les défenseurs de l’homéopathie craignent que le déremboursement ne soit une étape décisive dans la décrédibilisation de cette pratique. Mais le collectif No Fakemed, à l’origine d’une tribune virulente contre l’homéopathie, en mars 2018, espère de son côté que ce revirement ne s’arrêtera pas en si bon chemin. « L’étape suivante, pour nous, ce serait qu’on arrête le mélange des genres, plaide Céline Berthié, généraliste et membre du collectif. On ne veut pas l’interdire, on ne veut pas stigmatiser les gens qui en prennent, mais on souhaite que les médecins choisissent. Soit ils sont médecins, et se basent sur les données acquises de la science, soit ils décident d’être homéopathes. Les patients nous font confiance, nous ne sommes pas là pour glisser nos croyances ».