VIDEO. Montpellier: Pour les professionnels, la pratique excessive n'est pas exclusive au jeu vidéo

SANTE «20 Minutes» a interrogé des professionnels du jeu vidéo, après le classement de la pratique excessive du gaming comme un trouble par l'Organisation mondiale de la santé

Nicolas Bonzom

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Une joueuse joue à un célèbre jeu vidéo de football (Illustration).
Une joueuse joue à un célèbre jeu vidéo de football (Illustration). — N. Bonzom / Maxele Presse
  • Le 25 mai, l’OMS a reconnu officiellement le « trouble lié au jeu vidéo » comme une maladie. Cette pathologie se caractérise notamment « par une perte de contrôle sur le jeu et une priorité accrue accordée au jeu ».
  • Pour les professionnels du secteur vidéoludique, qui regrettent la décision, le phénomène de la pratique déraisonnable n’est pas exclusif au jeu vidéo. Certains voient même dans la pratique du jeu vidéo des bienfaits.

Depuis que le jeu vidéo existe, il n’a cessé d’être pointé du doigt. On le soupçonne souvent de rendre les enfants violents, désormais on l’accuse d’être source de troubles. Le 25 mai, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu la pratique excessive du jeu comme une pathologie à part entière. Le « trouble du jeu vidéo » a été inclus dans la 11e révision de la Classification des maladies, qui entrera en vigueur en 2022.

Selon l'OMS, cela se caractériserait par « une priorité accrue accordée au jeu ». « Pour que ce trouble soit diagnostiqué en tant que tel, le comportement doit être d’une sévérité suffisante pour entraîner une altération non négligeable des activités personnelles, familiales, sociales, éducatives, professionnelles. » Cependant, ajoute l’OMS, cela ne touche « qu’une petite partie des personnes » qui jouent à des jeux vidéo.

« Ce phénomène n’est pas réservé au jeu vidéo »

20 Minutes a interrogé des professionnels de l’industrie vidéoludique à Montpellier. Tous regrettent que leur passion ait sa place à l’OMS. « Nous trouvons que le processus de l’étude a manqué de transparence, réagit Ben Dimanche, président de Push Start, qui réunit le secteur du jeu vidéo à Montpellier, et cofondateur de Homecoming Studio. Nous avons l’impression qu’il n’y a pas de réel consensus sur le sujet dans le monde scientifique et nous n’avons pas d’études publiées pour comprendre cette décision. »

Pour la plupart des créateurs que nous avons interrogés, les comportements excessifs ne sont pas exclusifs au gaming. « L’addiction vient d’une pratique excessive répétée et sans cadre d’une activité, détaille Joël Vicente, le fondateur du studio Dragonslash, qui a dévoilé en 2018 Reign of the ninja. Ce phénomène n’est pas réservé au jeu vidéo, car on retrouve également de l’addiction dans le sport, le visionnage de films et de séries, etc. Afin d’éviter de tomber dans l’excès, le joueur peut s’imposer des plages horaires dédiées au jeu vidéo. Par exemple, 30 minutes en soirée, 4 heures le week-end. Pour les jeunes joueurs, les parents peuvent instaurer un cadre horaire. »

« Si les mises en garde sont modérées, cela peut être utile »

« J’ai peur que ça ne serve d’excuses à certains parents pour empêcher leurs enfants de vivre leurs rêves, poursuit François Bertrand, fondateur du studio la Moutarde, qui a publié en 2018 Old School Musical, notamment sur Nintendo Switch. Est-ce qu’on va dire à un enfant qui s’entraîne au foot plusieurs heures tous les jours parce que c’est sa passion qu’il est malade mental et qu’il doit se faire soigner ? On a plus facilement tendance à considérer les médias numériques comme une activité néfaste alors qu’on pourrait éveiller des passions, et faire briller de futurs génies du jeu vidéo. »

« Faire trop de sport, ce n’est pas bon non plus… Et d’autres sont accros aux paris sportifs, renchérit Guillaume Jamet, le vice-président de Plug In Digital, expert français de la distribution de jeux vidéo. Certes, si les mises en garde sont modérées, cela peut être utile pour les parents. Oui, laisser jouer son adolescent 24h/24, ce n’est pas une bonne idée. Mais on parle là d’une infime partie des joueurs. »

« Je passe de fabuleux moments avec mes enfants à jouer à Mario Kart »

D’autant plus que dans le jeu vidéo, poursuivent les professionnels du secteur, les mises en garde ont toujours existé. Dans les années 1990, une société de jeux vidéo comme Infogrames incluait dans ses jeux de plate-forme, à destination des enfants, des messages réguliers l’invitant à faire une pause. Aujourd’hui encore, des tas d’outils, comme le contrôle de la console à distance, existent pour réguler les temps de jeu.

Si le gaming est désormais fiché à l’OMS, la pratique régulée peut parfois s’avérer très positive, confient les professionnels. Yoan Fanise, qui a créé Les Lapins crétins chez Ubisoft, y voit par exemple un vecteur de lien social. « Je passe de fabuleux moments avec mes enfants et mon épouse à jouer à Mario Kart et Just Dance, pour n’en citer que deux, confie le fondateur du studio Digixart, qui a dévoilé en 2018 le jeu 11-11 Memories Retold. Ces moments sont précieux, et réunissent toute la famille, comme les jeux de société quand j’étais enfant. » Pour Joël Vicente, une pratique modérée des jeux vidéo aurait aussi « de nombreux bienfaits sur l’agilité, les réflexes ou la mémoire ».

Les foudres qui s’abattent régulièrement sur le jeu vidéo viennent, reprend Yoan Fanise, d’une « méconnaissance du média ». « On a toujours le besoin de légitimer le jeu, regrette François Bertrand. C’est probablement lié à la jeunesse du média, puisque le cinéma a eu aussi ses phases de remise en question dans ses jeunes années. »

En 2018, alors que l’OMS réfléchissait à classer l’addiction au jeu comme un trouble, 20 Minutes a interrogé des médecins et des professionnels de santé. A lire ici.