VIDEO. Grève aux urgences: La mobilisation, désormais nationale, continue à prendre de l'ampleur

SOCIAL Depuis la mi-mars, certains paramédicaux des services d’urgences, à Paris et en région, se sont mis en grève pour dénoncer leurs conditions de travail

Oihana Gabriel

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Les services des urgences du CHU de Strasbourg sont en grève. Ici à l'hôpital de Hautepierre.
Les services des urgences du CHU de Strasbourg sont en grève. Ici à l'hôpital de Hautepierre. — N.Wilcke/20Minutes
  • Parti de Paris à la mi-mars, le mouvement de grève des professionnels paramédicaux (infirmières, brancardiers, aide-soignants...) s’est petit à petit étendu à toute la France.
  • Une soixantaine de services sont aujourd’hui mobilisés et la première assemblée générale au niveau national du collectif Inter-Urgences, qui pilote le mouvement, organisée ce samedi midi, devrait clarifier les demandes et la stratégie.
  • Des raisons du malaise aux conséquences de la grève, 20 Minutes fait un état des lieux du mouvement.

C’est une équation bien connue des soignants aux urgences : manque d’effectifs = manque de temps pour les patients + hausse de l’attente = hausse des agressions. Pour sortir de ce cercle vicieux, une importante partie des paramédicaux des urgences se sont mis en grève ces dernières semaines, à Paris mais aussi en région.

Car leurs conditions de travail se sont dégradées au point que le métier devient repoussoir. « Pour moi, la ligne rouge a été franchie quand un patient m’a frappé, et que je l’ai tapé en retour, confie Inès, infirmière de nuit aux urgences de Lariboisière (Assistance publique des Hôpitaux de Paris), en grève depuis la mi-avril. En septembre, je change de service. C’est triste parce que j’adore ce métier. Mais il y a des valeurs qui se délitent à cause des conditions de travail. » Même analyse amère de Laurent, infirmier de nuit en pédiatrie à Robert Debré (AP-HP), qui a débrayé le 21 avril : « notre cœur de métier, c’est de rassurer les enfants et leur famille. Mais parfois, on s’empresse de faire les examens sans avoir le temps d’expliquer. Ce qui crée de l’agressivité. On rentre alors dans une déshumanisation du soin. » Un terme qui revient souvent dans la bouche des personnels hospitaliers en général. Alors que se tient ce samedi la première grande assemblée générale du collectif Inter-Urgences, né mi-mars avec cette mobilisation sans précédent, 20 Minutes fait le point sur ce mouvement social et ses conséquences.

Comment est née cette mobilisation ?

Le malaise dans les urgences n’a rien de nouveau. Depuis des mois, et même des années, certains médecins, infirmières et syndicats alertent sur la dégradation des conditions de travail aux urgences… et donc d’accueil des patients. Le drame du décès de Naomi Musenga avait jeté une lumière crue sur le quotidien aux urgences fin 2018. « Dans le collectif, les paramédicaux travaillent en moyenne depuis deux ans aux urgences, c’est déjà le moment où tu es lessivé et tu cherches à partir de ce service, témoigne Inès, membre du collectif Inter-Urgences. Dans toute la France, beaucoup de services se sont mis en grève localement, mais ils n’étaient recensés nulle part. » Cette fois, le mouvement semble massif, coordonné et national. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est une série d’agressions aux urgences de Saint-Antoine.

Le personnel paramédical de cet hôpital de l’AP-HP a débrayé mi-mars et dans sa lignée s’inscrivent cinq autres services d’urgences parisiens. En un mois, la colère a fait boule de neige et une quarantaine de services dans toute la France se sont mobilisés. Selon le collectif Inter-Urgences, il y aurait actuellement au moins 62 services d’urgences en grève (sur 620, soit 10%), de Rennes à Strasbourg en passant par Paris. Selon l’AP-HP, environ 30 % des paramédicaux de l’AP-HP sont déclarés grévistes actuellement. Par ailleurs, une partie des médecins, notamment en province, sont venus grossir les rangs de mécontents. D’autres se sont montrés solidaires, mais sans rejoindre les grévistes.

Quelles sont les conséquences d’une grève si longue ?

Une grève de deux mois et demi, c’est en général assez lourd, pour l’organisation des soins comme pour le portefeuille des grévistes. Mais il faut savoir que le personnel hospitalier doit assurer un service minimum, si bien que les grévistes peuvent être assignés (et donc payés). « Comme en service normal, on est déjà en sous-effectif, de fait, la plupart d’entre nous sont assignés », résume Inès. L’accès aux soins n’est donc pas bloqué… et le mouvement peu paralysant. Mais des pancartes et tracts accueillent et informent les patients. « Il y a des parents qui se plaignent : "cela fait une heure que j’attends ce soin, c’est à cause de la grève ?", raconte Laurent. "Non, on est juste pas assez nombreux" », leur rétorque-t-il.

Pour les quelques non assignés qui tiennent le piquet de grève, des compensations sont mises en place : soit une cagnotte sur Internet, soit les grévistes débrayent pendant une heure par jour. « Cette mobilisation forte, nationale, longue, c’est le signe qu’on partage un constat grave, attaque Inès. Le personnel soignant est très difficile à mobiliser parce que les actions coup de poing ou le tractage, c’est sur nos jours de repos. Ou le soir. Et autant dire qu’après ta journée aux urgences, tu es claquée, tu n’as pas envie de débattre ou d’aller négocier avec la direction. »

Où en sont les négociations ?

Les services mobilisés ont deux revendications : effectifs et salaires. Sur le premier sujet, les grévistes demandent qu’un référentiel soit défini, afin que les effectifs soient réévalués en fonction de l’afflux des patients. La direction de l’AP-HP a ouvert des négociations afin d’établir de concert ce référentiel. Pour les Parisiens, une première réunion a eu lieu entre la direction de l’AP-HP et une délégation le 10 mai. « Mais le chiffrage de la direction de l’AP-HP est pour le moment très en dessous des effectifs nécessaires », critique Inès. « A ce stade, il y a au cas par cas, dans chaque service des urgences, des discussions pour adapter ce référentiel et voir si les propositions sont adaptées aux besoins », confirme-t-on à l’AP-HP. Le travail est donc en cours. Sachant qu’une fois cette grille adoubée, elle pourrait servir à tous les services d’urgences français.

Deuxième grief, celui des salaires. Les grévistes demandaient une prime de 300 euros mensuels de reconnaissance de la difficulté du travail aux urgences, où insécurité, stress et horaires décalés sont le lot commun. Sur ce point aussi, les négociations sont en cours… et ardues avec l'AP-HP. «  Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, a proposé une prime de 2 à 3 euros à la journée, ce qui reviendrait en net à 40 euros par mois, assure Inès. Mais également une prime exceptionnelle de 250 euros pour tous les paramédicaux qui sont en grève, pour l’effort fourni pendant l’hiver. Ce qui ne résout pas le problème de fond du manque d’attractivité de nos métiers et, donc, du turn-over. Cela nous semble insuffisant. » A cela s’ajoutent des problèmes du quotidien, gérés localement avec la direction de chaque hôpital, des moyens pour lutter contre l’insécurité, le manque de matériel, des soucis internes d’organisation…

Quelle suite au mouvement ?

Le collectif le reconnaît, la direction de l’AP-HP ne peut pas tout, d’autant que le problème est commun à toute la France. Voilà pourquoi s’organise ce samedi, à Paris, la première assemblée générale, réunissant tous les services mobilisés au niveau national. « Cela fait des semaines qu’on échange par téléphone, ça va être l’occasion de se rencontrer, de faire un état des lieux général, mais aussi que chaque service puisse expliquer son fonctionnement, ses besoins », souligne Laurent, infirmier en grève et membre du collectif. « On va définir des actions communes et nationales à venir et créer un comité de grève, composé de paramédicaux et des syndicats, pour former une délégation et demander un rendez-vous à la ministre de la Santé », complète Inès. Pour le moment, Agnès Buzyns’est peu exprimée sur ce mouvement social. « Les élections européennes, c’est dimanche, j’espère qu’après, il va y avoir une réaction au niveau de l’Etat », conclut Laurent.

 

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