Rennes: Les cas de ténia du poisson explosent, les sushis mis en cause

SANTÉ En deux ans, sept patients du CHU ont attrapé le ver solitaire en consommant du poisson cru

Manuel Pavard

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Illustration de sushis.
Illustration de sushis. — Michael Kovac / AFP
  • Le CHU de Rennes a recensé sept cas de ténia du poisson depuis deux ans, une première depuis plus de vingt ans dans cette ville.
  • Les patients ont certainement été contaminés en consommant du poisson cru, notamment des sushis.
  • Les symptômes sont assez banals et rendent l’identification du parasite compliquée.
  • Les clients des restaurants japonais ne semblent pour l’instant pas rebutés par un risque de contamination.

Sept cas de patients atteints du ténia du poisson recensés par le CHU de Rennes en deux ans. À première vue, le chiffre ne semble pas si impressionnant. Mais « c’est exceptionnel sur une aussi courte période », souligne la Pr Florence Robert-Gangneux, professeure au laboratoire de parasitologie-mycologie du CHU. Elle rappelle ainsi qu’on n’avait « pas vu de cas depuis une vingtaine d’années à Rennes » et que, en France, on observe rarement plus d’un cas par an.

Morceau de bothriocéphale (ou ténia du poisson) extrait de l'intestin d'un patient.
Morceau de bothriocéphale (ou ténia du poisson) extrait de l'intestin d'un patient. - CHU de Rennes

Communément appelé ver solitaire – bien que l’appellation renvoie en principe au ténia du bœuf, beaucoup plus courant en Europe –, le ténia du poisson est un parasite dont les larves peuvent se trouver dans la chair de certains poissons. Une fois la larve ingérée, le ver se fixe sur la paroi de l’intestin et grandit de plusieurs centimètres par jour pour mesurer jusqu’à 15 à 20 mètres de long à l’âge adulte. « Sa tête est munie d’une ventouse et adhère à la muqueuse », explique la Pr Robert-Gangneux.

Des symptômes souvent banals en apparence

Problème : « On peut héberger le parasite pendant plusieurs années sans le savoir », prévient-elle. Les symptômes peuvent en effet sembler banals : troubles digestifs, douleurs abdominales, diarrhées… Seul signe réellement caractéristique, « il peut aussi y avoir une émission spontanée de morceaux de ver dans les selles ».

En cas de doute et de troubles digestifs récurrents, la Pr Robert-Gangneux conseille donc de « consulter et réaliser un examen de parasitologie des selles ». Une précaution indispensable car « sur le long terme, une anémie peut se développer ».

Si plusieurs espèces de ténias du poisson – ou bothriocéphale, son nom générique – existent, le service de parasitologie du CHU a réussi à identifier par séquençage « une espèce endémique ne vivant qu’au Japon et dans le Pacifique Nord », indique la professeure. « Il y a aussi une autre espèce endémique qu’on rencontre dans les lacs alpins mais celle-ci est très rare, ajoute-t-elle. Et on n’a pas l’habitude de manger beaucoup de poissons crus d’eau douce. »

Contaminés par du poisson importé mais impossible de remonter la filière

Très vite, l’enquête menée par le CHU s’oriente ainsi vers les sushis, makis et sashimis. « On s’est rendu compte que tous les patients étaient des clients de restaurants japonais ou consommateurs réguliers de sushis, explique la Pr Florence Robert-Gangneux. Et comme aucun d’eux n’avait voyagé récemment au Japon ou dans le Pacifique Nord, ils avaient forcément été contaminés par du poisson importé ».

Le médecin évoque un possible problème de non-respect de la réglementation européenne, qui impose de congeler le poisson pendant 24 heures. Impossible en revanche de remonter la filière d’approvisionnement en poisson contaminé, la durée de deux ans rendant illusoire toute identification. Aucune enquête n’a d’ailleurs été diligentée par les services de l’État à la connaissance du CHU.

Les sons de cloche diffèrent chez les restaurateurs

Du côté des restaurants japonais, difficile d’évaluer les conséquences de l’affaire. Le manager de Sushi Tokyo ne constate ainsi « pas d’impact spécial sur la fréquentation. Mes clients viennent toujours et notre fournisseur fait très attention à la qualité du poisson, pour qu’il soit bien frais et bien congelé », assure-t-il.

Le son de cloche est par contre légèrement différent chez Okami No Enkai. « J’ai l’impression qu’on a un peu moins de monde ces derniers jours, déplore la gestionnaire. Curieusement, on ne fait pas de poisson cru chez nous mais on est toujours dans les premiers résultats de Google pour une recherche de sushis sur Rennes, du coup certaines personnes ne viennent pas, en pensant éviter de manger du poisson cru. »

« Il y a des risques partout », rappelle une cliente

À voir les tables bondées sur la terrasse de Yummy Sushi, dans le centre-ville, les clients n’ont en tout cas pas l’air de bouder les sushis, du moins jusqu’à présent. « On en a entendu parler mais ça ne nous a pas découragés du tout, réagissent Marc et Aurélie. De plus en plus de gens font leurs sushis eux-mêmes, comme nous. Et on fait bien attention à tout mettre au congélateur. »

Élise, en pleine dégustation de makis, est quant à elle rassurée par les avis qu’elle a lus sur le restaurant et « par des normes d’hygiène qui ont l’air respectées. En tout cas, ça paraît propre », estime-t-elle, soulignant qu’il y a « de toute façon des risques partout ». Et en cas de contamination, reste un dernier recours : un traitement antiparasitaire – réputé peu agréable –, seul moyen pour se débarrasser de ce satané ver solitaire.

Quant à d’éventuels cas similaires ailleurs en France, personne n’en a pour l’instant connaissance. Pour en avoir le cœur net, le service de parasitologie a lancé une enquête nationale auprès de ses confrères d’autres CHU. Mais si la prudence reste de mise, les spécialistes se veulent rassurants : il n’y a aucune raison de céder à la psychose.