Marseille: «La douche, c'est une option dans les maisons de retraite», une aide-soignante dénonce dans un livre la maltraitance dans les Ehpad

INTERVIEW Hella Kherief, aide-soignante, se place en lanceuse d’alerte dans un livre au vitriol sur les inquiétantes conditions d’accueil des personnes âgées dans les Ehpad

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Illustration d'un Ehpad
Illustration d'un Ehpad — STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
  • Hella Kherief est une aide-soignante qui a perdu son emploi après avoir dénoncé dans les médias les conditions d’accueil dans les Ehpad.
  • La Marseillaise sort un livre qui alerte sur la situation dans les maisons de retraite.
  • Elle espère ainsi faire changer les choses.

La dernière fois qu’on avait croisé Hella Kherief, c’était en octobre, devant un hôtel de police, dans le deuxième arrondissement de Marseille. L’aide-soignante était venue en soutien à une collègue, entendue par les autorités après avoir tout comme elle, dénoncé, dans un reportage des actes de « maltraitance institutionnelle » dans un Ehpad d’un grand groupe privé. Quelques jours après la diffusion de l’émission, Hella Kherief, qui se voit comme une lanceuse d’alerte, était renvoyée.

Pas de quoi décourager la Marseillaise. Ce jeudi est sorti son livre coup de poing qui fait parler de lui sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision, dont celui récemment d’« On n’est pas couché ». Dans Le scandale des Ephad, Hella Kherief alerte sur les conditions d’accueil inquiétantes dans les maisons de retraite et livre sans fard son expérience d’aide-soignante.

Pourquoi avoir fait ce livre, vous qui avez alerté plusieurs fois dans les médias ces derniers mois sur l’accueil des personnes âgées dans les Ehpad ?

Hella Kherief est une aides-soignante marseillaise

J’ai été contactée par plusieurs maisons d’édition, mais je n’étais pas trop chaude au début… Plutôt flippée en fait. J’étais angoissée, je n’avais jamais écrit. Mais j’avais envie de porter ce message, et je l’ai coécrit avec la journaliste France Carpe, qui m’a beaucoup aidée. Le livre permet de continuer ce combat, de donner un texte à lire, qui sera inchangé. Aujourd’hui, je suis blacklistée dans toutes les maisons de retraite de Marseille. On me dit qu’il n’y a pas de mission pour moi, alors qu’on dit à mes copines qu’il y a des missions, et qu’il y a une vraie pénurie d’aides-soignantes sur Marseille…

Aujourd’hui, si j’ai retrouvé du travail depuis quatre mois, c’est grâce à un syndicat. Et encore, je ne fais que des remplacements, et je ne travaille pas dans un Ehpad. Mais je me dis qu’il fallait bien une personne qui fasse le premier pas, libère la parole. Si je suis le premier maillon d’une grande chaîne, tant mieux. J’espère à travers ce livre que les choses changeront, et qu’on respectera enfin la dignité des personnes âgées.

Vous avez des mots très durs dans votre livre. Vous dites ainsi que la toilette de certains résidents ne se résume qu’à un rapide brossage de dents…

C’est une réalité. La douche, c’est une option dans les maisons de retraite, par manque de temps, par manque de moyens. Quand tu as 20 résidents à t’occuper pour toi toute seule, comment tu fais ? C’est mathématiquement impossible de faire tout le monde. Et je trouve ça dingue qu’on demande à des personnes de 90 ans d’attendre pour aller pisser. Le système fait que nous, aide-soignant, on devient maltraitant.

Dans les maisons de retraite, l’argent passe avant tout. Ce n’est pas possible de tout rationaliser, de voir des personnes âgées se coucher avec la faim, de rationaliser le nombre de couches par exemple à trois par personne. Moi, j’ai une fille de 17 mois, il m’est inconcevable qu’elle reste plus d’une demi-heure dans une couche souillée. Or, c’est le cas dans les maisons de retraite ! Un jour, j’ai demandé à avoir une couche supplémentaire pour une patiente atteinte d’une infection urinaire, et ça m’a valu ma place, j’ai perdu mon emploi.

Dans votre livre, vous donnez des prénoms à des résidents et évoquez des situations très concrètes. Il y a par exemple cette Mariette, qui attend impatiemment la visite de son mari et à qui l’on donne une forte dose de médicaments pour éviter qu’elle ne s’enfuie…

Ce sont toutes des histoires vécues. Mariette adorait prendre l’ascenseur. La direction a pris une décision radicale en lui administrant une forte dose de médicaments de peur qu’elle ne fugue. Alors que si on avait pris le temps et donné les moyens adaptés à sa maladie, en lui donnant par exemple une dose d’air frais par jour au lieu qu’elle reste un mois enfermé dans un appartement, elle n’aurait peut-être pas fugué… En racontant cela, j’espère aussi dire aux familles et au personnel qu’ils ne sont pas seuls. Car la direction sait très bien les culpabiliser, en disant par exemple aux familles que, s’ils ne sont pas contents, la porte est grande ouverte et la liste d’attente, longue.

A qui s’adresse ce livre ? Au gouvernement ?

Entre autres, oui. J’espère qu’il se retrouvera sur le bureau d’Agnès Buzyn, et je suis prête à la rencontrer. Et si ce n’est pas moi, j’espère qu’elle rencontrera d’autres aides-soignants. Qu’elle les réunisse tous, pour améliorer les choses, concrètement ! Elle fait la sourde oreille, alors que nous serons tous un jour ou l’autre frappés par la maladie. Mais les politiques ont conscience que pour changer la situation, cela coûterait énormément d’argent et ils ont d’autres chats à fouetter. Mais qu’est-ce qu’ils attendent, honnêtement ? Car pendant ce temps-là, ce sont des êtres humains, avec un coeur, et des émotions, des gens qui vivent encore qui souffrent !