Antivax: Les sels d’aluminium dans les vaccins, vraie inquiétude mais faux danger?

SERIE 4/7 «20 Minutes» publie une série d'articles sur le mouvement «antivaccin» ou «antivax», qui diffuse des contenus opposés à la vaccination

Oihana Gabriel

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Illustration d'un vaccin.
Illustration d'un vaccin. — Pixabay
  • Fin février, YouTube, Pinterest et Amazon Prime se sont engagés dans la lutte contre les fausses informations relatives à la vaccination.
  • La Semaine de la vaccination, créée en 2005 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), aura lieu du 24 au 30 avril.
  • Dans le quatrième volet de notre série, « 20 Minutes » se penche sur l’une des inquiétudes les plus répandues au sein du mouvement antivax : les effets de l’aluminium présent dans les vaccins.

« Je suis pro vaccin, je suis vacciné moi-même, mes enfants, mes petits-enfants aussi, prévient Romain Gherardi, neurologue. Il n’empêche qu’il y a un travail de recherche à mener sur l’aluminium vaccinal. » C’est le leitmotiv et le combat depuis 1998 de ce médecin, devenu célèbre pour ses travaux sur les sels d’aluminium dans les vaccins. C’est aussi l’une des principales inquiétudes des antivaccins et de beaucoup de parents qui s’interrogent sur l’innocuité de ces substances. Mais qu’en est-il vraiment ?

Retrouvez notre dossier sur les antivaccins

A quoi servent les adjuvants dans les vaccins ?

L’aluminium est aujourd’hui l’adjuvant [substance qui améliore la protection vis-à-vis de la maladie] le plus utilisé dans les vaccins, permettant d’accentuer la réponse immunitaire. « Pour certains vaccins, que l’on appelle les vaccins vivants atténués, on n’a pas besoin d’adjuvant, explique Isabelle Parent Du Châtelet, cheffe du pôle en charge des vaccins à l’ Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). C’est le cas par exemple pour les vaccins contre la rougeole-oreillons-rubéole (ROR), la fièvre jaune et le BCG. Pour un grand nombre de vaccins ne comportant pas de microbe vivant, en revanche, l’adjuvant est indispensable pour augmenter, accélérer et prolonger la réponse immunitaire. »

L’aluminium est-il vraiment dangereux ?

« Cela fait un siècle qu’il y a de l’aluminium dans les vaccins et il n’y a qu’en France que cela pose problème ! », gronde Patrick Zylberman, professeur d’histoire de la santé à l’Ecole des hautes études en santé publique. « Le recul parle de lui-même : ces vaccins n’ont à aucun moment posé de problème de sécurité », renchérit Isabelle Parent, de l’ANSM. Mais certains parents craignent que la présence de résidus d’aluminium ne provoque des effets indésirables sur leurs enfants. D’autant que l’ANSM conseille d’éviter, par exemple, les déodorants contenant de l’aluminium… « La différence entre les vaccins et les déodorants réside principalement dans leur mode d’utilisation : ponctuelle pour les vaccins, répétée, voire quotidienne, pour les cosmétiques, insiste la médecin de l’ANSM. Par ailleurs, la quantité d’aluminium dans un vaccin est très faible – 0,82 mg au maximum dans une dose – et reste inférieure au seuil défini par la pharmacopée européenne (0,85 mg/dose). »

De son côté, l’équipe du professeur Romain Gherardi, de l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil, explore l’hypothèse que cet aluminium soit responsable de l’apparition d’une maladie au nom barbare, la myofasciite à macrophages (qui se traduit par une fatigue chronique et des troubles cognitifs). Une piste qu’il a expliqué en long et en large dans son livre Toxic Story*. Précision importante, cette maladie reste rare et « les patients qui ont une intolérance aux adjuvants aluminiques ont probablement une prédisposition génétique », avance le neurologue. Une fragilité détectable par des tests génétiques, donc.

Miser sur la recherche

Pour ce professeur, deux conditions doivent être remplies avant d’être sûr que ces sels d’aluminium présents dans les vaccins sont réellement sans danger. « Tout d’abord, il faut reprendre à zéro l’étude sur le devenir de ces adjuvants aluminiques chez l’animal. En effet, on se base sur une étude de 1997 pour estimer que cet aluminium est facilement éliminé par le corps. Or, elle n’est absolument pas sérieuse : elle n’a porté que sur deux lapins et sur 28 jours. Sur le risque vaccinal, on a mené beaucoup d’études, mais sur l’aluminium, on est à l’aveugle. »

Autre problème, pointe le neurologue, on ne peut pas imaginer les effets à long terme de la multivaccination. « L’adjuvant a été intégré depuis 1926, certes, mais jusqu’à la fin des années 1980, il n’y avait qu’un vaccin qui contenait des sels d’aluminium, ajoute Romain Gherardi. Depuis, on est dans une phase exponentielle. Actuellement, la dangerosité n’apparaît que dans des sous-groupes à risque. Mais plus on va augmenter la charge d’adjuvant, plus le risque peut s’étendre. »

Pour lui, donc, il faut miser sur la recherche. Avis que l’ANSM semble partager, mais elle ne souhaite plus financer ses travaux. « Les deux études présentées en 2013 restaient préliminaires, des faiblesses méthodologiques ont soulevé des interrogations des membres du comité scientifique, critique Isabelle Parent. Même si les travaux de recherche sur les adjuvants doivent se poursuivre pour améliorer nos connaissances, les résultats des études ne remettent absolument pas en cause la sécurité des vaccins contenant de l’adjuvant. » Depuis 2013, le neurologue n’a pas obtenu un euro. « Il n’y a aucun progrès dans le désir institutionnel de supporter une recherche sur cette question, répond le chercheur. Même si la balance bénéfice/risque est favorable, on peut attendre d’une autorité sanitaire qu’elle essaie au maximum de protéger la population. Surtout dans le cadre d’une vaccination obligatoire… »

Plusieurs rapports soulignent l’innocuité de l’aluminium

Ces interrogations ont inquiété nombre de parents, désireux d’éviter les vaccins contenant de l’aluminium. Notamment au sein de l’association E3M, qui milite pour le retour de vaccins sans aluminium. « Les travaux du Pr Gherardi ont semé le doute dans l’opinion publique, reconnaît Isabelle Parent. Mais plusieurs instances scientifiques, dont le Haut conseil de santé publique, l’Académie nationale de médecine et l’Académie nationale de pharmacie ont, entre 2012 et 2016, publié des rapports soulignant l’intérêt et l’innocuité des adjuvants aluminiques. A ce jour, clairement, aucun signal de sécurité lié à l’aluminium ne permet de remettre en cause le ratio bénéfice/risque élevé en faveur des vaccins. »

Par ailleurs, sur le front juridique, le Conseil d’État a rejeté la requête de certains antivax qui dénonçaient la présence d’adjuvants à l’aluminium dans les préparations. « Compte tenu de l’état actuel des connaissances scientifiques », a souligné le rapporteur public, selon Le Monde, « les pouvoirs publics » n’ont aucune raison de supprimer les adjuvants aluminiques, qui « restent les plus sûrs et les plus efficaces ».

Anciens et nouveaux adjuvants

Des affirmations qui ne convainquent pas tous les Français. Certains allant même jusqu’à souhaiter que l’on revienne au phosphate de calcium, remplacé petit à petit par les sels d’aluminium. « Dans les années 1970, des adjuvants à base de phosphate de calcium ont été développés par la firme Pasteur Production, reprend Isabelle Parent. Les données disponibles à l’époque n’ont pas permis de conclure à une meilleure tolérance ou une meilleure efficacité pour l’un ou l’autre. Le choix industriel s’est alors porté vers les adjuvants aluminiques. » Une décision financière plutôt que sanitaire, martèlent certains citoyens.

« L’enjeu, aujourd’hui, n’est pas de revenir à un ancien adjuvant, mais de trouver de nouveaux adjuvants pour développer des vaccins pour lesquels l’aluminium ne fonctionne pas, balaie la spécialiste de l’ANSM. Les vaccins contre les grands fléaux du XIXe et XXe siècle sont efficaces et sûrs. En revanche, il nous faut répondre à l’urgence de trouver de bons vaccins contre les maladies mondiales comme le paludisme, le VIH… » Déjà, la bataille entre laboratoires pour découvrir de nouveaux adjuvants est lancée. Ainsi, l'ASO1 (constitué de liposomes, de lipide et de  saponine extraite d’un arbre) est désormais présent dans un vaccin contre le paludisme et l'hépatite B. « Trouver de nouveaux adjuvants, sûrs, biodégradables, efficaces, c’est le nerf de la guerre », avance le Pr Gherardi.

* Toxic Story, Romain Gherardi, Actes Sud, octobre 2016 et réédition en avril 2019, 21,50 €.