La dépression post-partum se conjugue aussi au masculin

PARENTALITE A l’occasion de la sortie ce mercredi au cinéma du documentaire « Pour Ernestine », qui évoque la dépression post-partum d’un père, zoom sur ces hommes pour qui l’arrivée d’un nouveau-né rime avec souffrance

Oihana Gabriel

— 

Illustration d'un père prenant dans ses bras un nourrisson. Les hommes aussi peuvent être touchés par la dépression post partum, un sujet longtemps tabou.
Illustration d'un père prenant dans ses bras un nourrisson. Les hommes aussi peuvent être touchés par la dépression post partum, un sujet longtemps tabou. — Pixabay
  • Rodolphe Viémont s’affiche à la première personne sur grand écran ce mercredi dans Pour Ernestine, un documentaire sur ses premiers pas de père, entre traitement contre sa bipolarité, dépression post-partum et émerveillement.
  • Depuis une dizaine d’années, certains pères osent prendre la parole sur ce sujet longtemps resté tabou.
  • Mais la santé psychique des pères reste souvent cachée et beaucoup manquent d’écoute et de bienveillance pour se soigner et rebondir.

« Je pensais renaître et je meurs », lance Rodolphe Viémont, qui sort ce mercredi sur grand écran le documentaire Pour Ernestine. Un film retraçant son parcours de père bipolaire et sa dépression post-partum.

Bande Annonce "POUR ERNESTINE" from Rodolphe Viémont on Vimeo.

« Comment une naissance si désirée peut-elle ne pas m’élever ? La naissance d’Ernestine a rouvert toutes les blessures. » La dépression post-partum se conjugue aussi, en effet, au masculin. Rodolphe Viémont a certes un profil particulier, du fait de sa bipolarité, mais d’autres pères, qui n’ont pas forcément d’antécédents psychiatriques, ont traversé une période très difficile après la naissance d’un enfant. Peu osent témoigner ou consulter.

Rodophe Viémont sort un documentaire, Pour Ernestine, où il raconte sa dépression post partum et sa lutte pour continuer de créer malgré sa bipolarité.
Rodophe Viémont sort un documentaire, Pour Ernestine, où il raconte sa dépression post partum et sa lutte pour continuer de créer malgré sa bipolarité. - Rodolphe Viémont

Une naissance qui plombe

Sébastien a tenté de briser ce silence de plomb qui l’a fait souffrir. Lui n’a aucun problème à parler de la dépression qu’il a connu lorsque son aînée, aujourd’hui âgée de 8 ans, a fait une entrée fracassante dans sa vie. « On peut dire que je n’ai pas bien vécu la naissance de Viktoria, avoue ce père de 41 ans. Dès la grossesse, j’avais commencé à me sentir mal. Je pensais être libéré de cette angoisse avec sa naissance, mais au bout de 24 heures, j’ai commencé à pleurer tout le temps. J’ai perdu 5 kg en quatre jours. C’est particulièrement difficile à vivre, ce contraste entre une tristesse intense et tout le monde qui nous dit qu’il faut être heureux… »

Mal de dos, insomnies, prise ou perte de poids, anxiété, mélancolie… Cette arrivée d’un nouveau-né peut se traduire par des transformations physiques et psychiques. « C’est une période de déséquilibre au niveau du sommeil, du temps de détente, du temps de couple, du temps de sexualité », analyse Fabienne Sardas, psychologue, psychanalyste et auteure de Maman blues, du bonheur et de la difficulté de devenir mère*.

Sébastien Michel a traversé une dépression post partum lors de la naissance de sa première fille et n'a pas hésité à témoigner de son parcours.
Sébastien Michel a traversé une dépression post partum lors de la naissance de sa première fille et n'a pas hésité à témoigner de son parcours. - Sébastien Michel

Un post-partum au masculin ?

Aujourd’hui, plus de doute, les mères n’ont pas l’exclusivité sur cette mélancolie qui balaie tout quand la famille s’agrandit… Mais dans quelle proportion cette dépression post-partum, d’intensité variable, touche les hommes ? « Des études anglo-saxonnes, mais aussi françaises, passées inaperçues, dévoilent que grosso modo, la dépression majeure touche 4 % des femmes et 2 % des hommes, relève Jacques Dayan, professeur de pédopsychiatrie et auteur de l’essai Les baby-blues *. Si l’on prend tous les types de dépressions, on atteint à peu près 15 % des femmes et 8 % des hommes. »

Davantage qu’avant ? Impossible à dire, car les études sont récentes. « Environ 5 à 10 % des pères disent souffrir de fatigue, de dépression. C’est un phénomène qui a sans doute toujours existé, mais qui se voit davantage aujourd’hui avec la possibilité de dire ses fragilités, avec l’émergence des nouveaux pères qui font les mêmes tâches que leur compagne, nuance Fabienne Sardas, peu adepte du terme post-partum au masculin, par peur de tout pathologiser. Surtout qu’aujourd’hui, les diktats pour être un bon père pullulent. Il doit assurer tout en rassurant. Ce poids des responsabilités arrive brutalement, quand un père voit son bébé petit, dépendant et vulnérable. Pour avoir entendu beaucoup de pères, c’est assez virtuel pour eux la grossesse », assure celle qui a exercé durant quinze ans dans une maternité.

Et les hormones, dans tout ça ?

Mais comment expliquer qu’un père, qui n’a pas accouché, qui ne traverse ni « tsunami hormonal », ni douleurs intenses, passe par cette phase extrêmement difficile ? « Je connaissais le baby blues, donc je me disais "il faut que je fasse attention à ma femme", reprend Sébastien. En fait, elle allait très bien. Je ne comprenais pas pourquoi moi, j’étais dans cet état-là. D’autant qu’à l’époque, on limitait les explications du baby blues aux hormones. » Depuis, des études sont venues tordre le cou à ces préjugés. Si le baby blues peut être lié aux hormones, il se manifeste dans les 72 heures après l’accouchement, et c’est uniquement si les symptômes psychologiques durent qu’on parle de dépression. « Les variations hormonales chez les femmes qui dépriment sont un facteur de vulnérabilité, mais pas une cause », précise Jacques Dayan. En effet, les taux d’hormones de femmes ayant fait une dépression post-partum et celles allant très bien n’étaient pas foncièrement différents. Autre information intéressante : « on sait aujourd’hui que le père subit aussi des modifications hormonales liées à son statut et à la façon dont il exerce sa parentalité, résume le psychiatre. On a fait des études qui prouvent que la testostérone baisse quand un homme se marie, quand il a un enfant et quand il devient père et dort avec le bébé en cododo. »

L’explication hormonale ne suffirait donc pas. En revanche, les facteurs de risque de faire un post-partum sont semblables à toute dépression : recherche d’emploi, faible niveau d’éducation, absence d’amis, enfance difficile, relation compliquée avec son père et antécédents de dépression. Avec une spécificité, tout de même : « quand la mère est passée par un post-partum, le père a plus de risque de tomber en dépression à son tour, souvent en décalé, précise Jacques Dayan. Une des hypothèses pour l’expliquer, c’est que le père peut avoir un sentiment d’échec en voyant sa conjointe malheureuse. ».

Un tabou à lever

Pour Sébastien, la souffrance s’est progressivement apaisée. De retour de la maternité, il s’est mis à chercher sur Internet pour comprendre cette réaction inattendue, mais ne tombait que sur des sites de mamans. « Et le peu d’endroits où des papas avaient tenté de parler de leur dépression post-partum, ils s’étaient fait allumer, regrette-t-il. J’ai eu beaucoup de mal, mais j’ai fini par trouver un site où j’en ai parlé et quelques mamans bienveillantes m’ont conseillé de voir quelqu’un. Je me suis dirigé vers une psy d’un centre de protection maternelle et infantile (PMI) et j’ai décidé de refréquenter mon acupuncteur. Petit à petit, mettre des mots sur mes maux m’a soulagé. »

Surtout, il s’est senti compris et moins seul quand il a rencontré un autre père qui traversait la même épreuve sur le plateau de l’émission de France 5, «Les Maternelles». « Ma fille avait alors deux mois, j’étais au fond du gouffre et le seul moment où je me sentais bien, c’était à 22h, devant la télévision, seul… Ce père aussi. Je me suis mis à en parler autour de moi et j’ai découvert que certains hommes avaient aussi vécu un post-partum, pas forcément aussi violemment que moi, mais souvent ils ne verbalisent pas ou ne le savent pas. » Une difficulté confirmée par Jacques Dayan, psychiatre. « En général, les pères en parlent peu et consultent rarement pour cette raison, ou alors tard. C’est leur entourage plutôt qui va se plaindre. Soit pour la version extériorisée, quand le père devient irritable voire violent, soit dans la version inhibée, quand il perd tout intérêt aux choses. »

Accompagner les hommes

Pour les spécialistes, la parole s’est récemment libérée. « On peut en parler en général, mais c’est plus difficile d’en parler pour soi-même », nuance Jacques Dayan. Sébastien note aussi un progrès depuis huit ans : certains médias se sont emparés de la question, certains pères osent partager leur passage à vide. « On a découvert vers 1990 que les hommes aussi peuvent être touchés, mais cela a vraiment été admis vers 2000, rappelle Jacques Dayan. Ce n’est pas pour autant qu’on s’occupe des pères… »

C’est là que le bât blesse. « A la maternité, tout est orienté vers la mère et l’enfant, déplore le psychiatre. La santé mentale du père n’est ni prise en compte, ni encouragée. Avec un progrès tout de même : il existe aujourd’hui des postes avancés où on s’occupe des pères, mais c’est loin d’être généralisé. » En effet, les jeunes parents peuvent consulter gratuitement une psychologue dans chaque maternité, échanger dans des groupes de parole de pères ou des maisons vertes… « Je pense que l’attention doit être portée sur le couple dans son ensemble », martèle Sébastien, qui épaule les parents avec son Association pour la prévention des risques de la santé et la bien-être des enfants et futurs parents (APSEF). Et il détaille sur son blog desperate houseman son quotidien de père en congé parental, puis à 90 % pour prendre soin de ses deux filles. La preuve qu’une dépression post-partum n’empêche pas d’être un papa poule épanoui.

** Maman blues, du bonheur et de la difficulté de devenir mère, Fabienne Sardas, Eyrolles, mai 2016.

* Les baby-blues, PUF, juin 2016, 9 €