Antivax: Comment l'offensive contre les antivaccins s'organise en ligne

SERIE 1/7 «20 Minutes» publie une série d'articles sur le mouvement «antivaccin» ou «antivax», qui diffuse des contenus opposés à la vaccination 

Helene Sergent

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Manifestation à Lyon d'opposants à la vaccination obligatoire en octobre 2017.
Manifestation à Lyon d'opposants à la vaccination obligatoire en octobre 2017. — KONRAD K./SIPA
  • Fin février, YouTube, Pinterest et Amazon Prime se sont engagés dans la lutte contre les fausses informations relatives à la vaccination.
  • La Semaine de la vaccination, créée en 2005 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), aura lieu du 24 au 30 avril. 
  • Dans le premier volet de sa série, «20 Minutes» analyse comment les plateformes en ligne et une poignée d’internautes, citoyens, médecins ou youtubeurs spécialisés tentent d’apporter une réponse alternative à la floraison de contenus opposés à la vaccination sur Internet.

Face à la recrudescence des cas de rougeole à travers le monde, organisations internationales et gouvernements s'alarment. Et si les «antivaccins» y étaient pour quelque chose? Loin d’être récent, le mouvement « antivaccin » ou « antivax » a pris de l’ampleur grâce aux réseaux sociaux. En France, l’adoption en octobre 2017 de la loi sur « l’obligation vaccinale » portant à 11 le nombre de vaccins obligatoires a enflammé les débats en ligne.

Sur YouTube ou  Facebook, les contenus opposés à la vaccination sont légion. La vidéo la plus vue, celle d’un garçonnet anglo-saxon recevant plusieurs piqûres en même temps, récolte par exemple 20 millions de vues. Mais aucune contextualisation, aucune explication ne figure sous les images pour l’authentifier. Dans ce contexte, les plateformes en ligne et une poignée d’internautes, citoyens, médecins ou youtubeurs spécialisés tentent d’apporter une réponse alternative.

La réaction tardive des GAFA

Il a fallu attendre 2019 pour qu’une première contre-offensive émerge dans la Silicon Valley. Le 26 février, YouTube et Pinterest ont été les premières plateformes à se positionner sur le sujet. « Il n’y a rien de moins inspirant que la désinformation », indique un porte-parole de Pinterest, c’est pourquoi nous continuons à chercher de nouvelles façons d’empêcher les contenus trompeurs d’apparaître sur notre plateforme ou dans notre moteur de recommandations ».

Certains résultats sur la vaccination sont désormais bloqués par le site comme les comptes et publications comportant des fausses informations médicales. De son côté, YouTube a pris la décision de démonétiser les vidéos promouvant des messages antivaccins. Contacté par 20 Minutes, un porte-parole de YouTube France développe :

« Les vidéos qui promeuvent un contenu antivaccination constituaient - et c’est encore le cas aujourd’hui - une violation de notre politique concernant les actes dangereux ou pernicieux. Nous appliquons ces politiques de manière drastique et si nous trouvons des vidéos qui enfreignent ce règlement, nous prenons immédiatement les mesures nécessaires et supprimons les publicités ».

Une semaine plus tard, la plateforme de streaming Amazon Prime annonçait la suppression du documentaire antivaccin, Vaxxed, de son catalogue vidéo. Cette décision est intervenue après la publication d'une lettre d'un élu démocrate de Californie, qui accusait la plateforme de recommander « des produits et des contenus qui dissuadent les parents de vacciner leurs enfants, constituant une menace directe pour la santé publique ». Enfin, le 7 mars, Facebook emboîtait le pas.

Dans un communiqué, le réseau annonçait qu’il allait lutter « activement » contre les messages de désinformation : « Nous nous efforçons de combattre les fausses informations portant sur les vaccins diffusées sur Facebook, en réduisant la propagation (des messages) et en fournissant aux gens de l’information qui fait autorité sur le sujet », a expliqué Monika Bickert, responsable de la Global Policy Management, citée dans un communiqué

Les résultats des pages sur Facebook lorsqu'on tape le mot
Les résultats des pages sur Facebook lorsqu'on tape le mot - Capture d'écran/Facebook

Aujourd'hui, sur Facebook, les premières pages francophones suggérées pour la recherche du mot « vaccination » sont toutes des pages antivaccins. Et le mouvement n’hésite pas à financer des contenus publicitaires sur ce réseau social. Une enquête du site The Daily Beast révélait en février dernier, l’achat et la diffusion de 147 spots publicitaires payés par 7 pages Facebook antivaccins aux Etats-Unis. Selon le média américain, ces publicités vues entre 1,6 et 5,2 millions de fois, visaient essentiellement les jeunes femmes âgées de plus de 25 ans, plus susceptibles d’avoir un projet d’enfant et d’être donc confrontées à la vaccination dans les années à venir.

La société civile en pointe

En France, le débat sur la vaccination obligatoire, adoptée en octobre 2017, a poussé certains acteurs de la société civile - médecins, biologistes ou simples citoyens - à se lancer dans le combat contre la désinformation. Le 11 juin 2017, Thomas Durand, créateur de la chaîne YouTube «La tronche en biais», a mis en ligne une vidéo de 27 minutes intitulée « Réponse à une maman Antivax ». La vidéo d’une jeune mère opposée aux vaccins quelques jours plus tôt a été partagée des milliers de fois.

« En tombant sur cette vidéo surréaliste, ça m’a pris aux tripes. Je me suis dit : Les gens gobent tout ça, c’est grave, qu’est-ce qu’on peut faire ? Et j’ai choisi de me tourner vers des connaissances dont c’est le métier pour préparer une vidéo sur la vaccination pour répondre à cette jeune femme », explique à 20Minutes ce docteur en biologie. Et la méthode marche, sa réponse sera visionnée plus de 466.000 fois : « C’est la vidéo la plus vue de notre chaîne actuellement », précise Thomas Durand.

A la fin de l’année 2017, Julien Ménielle*, ex-infirmier devenu vulgarisateur médical pour sa chaîne YouTube «Dans ton corps», est approché par le ministère de la Santé. « On me réclamait souvent ce sujet dans les commentaires mais j’attendais le bon moment pour en faire une vidéo. L’entrée en vigueur de la loi sur l’obligation vaccinale était un bon timing », estime-t-il. Sur le fond, le YouTubeur sait que convaincre la frange la plus radicale des « antivax » est quasi-impossible : « Je voulais surtout m’adresser aux indécis, à la majorité de l’opinion qui ne sait pas trop quoi penser, quoi faire ».

Plus récemment, François, chirurgien et animateur de la chaîne «Primum Non Nocere» a mis en ligne une série de vidéos sur les « maladies vaccinales » :

« La défiance à l’égard de ces vaccins existe parce que les gens ne savent plus ce que sont ces maladies, parce qu’elles ont disparu pour pleins de facteurs. Mais il y a encore quelques années, il y avait des bâtiments entiers remplis de gamins rougeoleux dans les hôpitaux »

Une contre-offensive également déployée sur Facebook via la page des « Vaxxeuses ». « Quand on a tenté de discuter sur les réseaux sociaux avec des opposants à la vaccination, pour comprendre et répondre à leurs inquiétudes ou erreurs, on s’est heurtés aux insultes (…) ou on a été purement et simplement censurés. On a donc décidé de créer notre page », expliquent à 20Minutes les administrateurs de la page, composés de parents ou scientifiques bénévoles.

Une offensive remise en cause

Saluées par de nombreuses institutions, les récentes annonces des GAFA pour lutter contre les contenus antivaccins inquiètent ceux qui se mobilisent en ligne. « Est-ce qu’il faut réguler le fil d’information des internautes ? Je ne suis pas partisan de bloquer les contenus antivax, ils risquent de se diffuser sur d’autres plateformes moins accessibles mais continueront d’être partagés massivement», craint François, le chirurgien à l’origine de la chaîne « Primum Non Nocere ».

Les animateurs des Vaxxeuses abondent : « La censure, surtout brute, si elle peut pour un temps limiter la propagation reste contre-productive et alimente l’idée de 'vérités cachées', une idée sur laquelle surfent toutes les fausses informations. Il nous paraît plus utile de répondre aux interrogations, généralement légitimes, des internautes ». Un positionnement complexe qui se pose aussi au pouvoir politique : « La réponse doit être méthodique et pas seulement scientifique, juge le biologiste Thomas Durand, mais si le politique s’implique, cela risque de décrédibiliser les figures de la communauté scientifique ».

*Julien Ménielle a également été journaliste pour le quotidien 20Minutes.

 

 

Le 25 janvier 2019, la Chaire de recherche sud-africaine en communication scientifique de l’Université Stellenbosch annonçait le lancement d’un projet de recherche pour comprendre les mécanismes de propagation en ligne des contenus « anti-vaccins ». Pilotée par la scientifique Marina Joubert, cette étude doit analyser les arguments (textuels et visuels) et les motivations des opposants à la vaccination en Afrique du Sud.

« Nous espérons que nos recherches, axées sur la compréhension de la nature des messages anti-vaccins sur Facebook, nous aideront à mieux comprendre les motivations qui poussent à l’hésitation vis-à-vis des vaccins et à apporter un nouvel éclairage sur les sources d’information potentiellement trompeuses qui sont partagées via ces groupes », déclarait la chercheuse en janvier dernier.