VIDEO. Alcool: Près d'un quart des Français boit encore trop (et ne le sait pas toujours)

ADDICTION Une campagne d’information lancée ce mardi rappelle les seuils à ne pas dépasser pour avoir une consommation « raisonnable » d’alcool

Oihana Gabriel

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Illustration d'un cocktail alcoolisé.
Illustration d'un cocktail alcoolisé. — KENZO TRIBOUILLARD / AFP
  • La consommation d’alcool diminue, le nombre de morts aussi et l’information sur les risques liés à cette drogue se fait de plus en plus claire.
  • Santé publique France dévoile ce mardi une étude révélant qu’un quart des Français aurait une consommation excessive d’alcool.
  • Et pour accompagner le frémissement de prise de conscience, le ministère et l’autorité sanitaire lancent une campagne d’information sur les seuils à respecter et les risques encourus grâce à un spot vidéo et un alcoomètre sur alcool-info-service.

« Pour votre santé, l’alcool c’est maximum deux verres par jour, et pas tous les jours ». Voilà qui est clair. Santé Publique France et le ministère de la santé ont prévu de vous resservir en messages de prévention. Alors que des repères précis et scientifiques ont été définis en 2017, une campagne démarre ce mardi pour les faire rentrer dans les mœurs.

Faire connaître les nouveaux repères

« L’objectif est de permettre aux Français de recevoir toutes les informations pour avoir une consommation éclairée », souligne Raphaël Andler, chargé d’études à Santé publique France. En 2017, un comité d’experts avait accouché de nouveaux repères pour promouvoir une consommation d’alcool « raisonnable ». En clair, trois limites à retenir : ne pas consommer plus de dix verres standards par semaine, pas plus de deux verres standards par jour et d’avoir des jours dans la semaine sans consommation.

« Nous avons rencontré environ 200 personnes pour notre livre, les seuls qui connaissaient ces marqueurs travaillaient pour Santé publique France, ironise Victor Le Grand, coauteur de  Tournée générale. La France et l'alcool*. « Ces marqueurs ne sont pas intégrés par le grand public, confirme son collègue de Society et coauteur Thomas Pitrel. D’autant que ces chiffres indicatifs ont été un peu détournés de leur objectif par le lobby du vin, qui se défend en promouvant la modération… qui reste de la consommation ! »

Un quart des Français au-dessus des seuils

Parallèlement à cette campagne d’information, l’autorité sanitaire publie ce mardi la première étude épidémiologique sur la consommation d’alcool depuis ces nouvelles recommandations. Une étude qui réserve quelques surprises. En effet, 23,6 % des 18-75 ans dépassaient en 2017 le repère sur au moins une de ses trois dimensions, « plus précisément 19,2 % déclaraient avoir bu plus de deux verres d’alcool en une journée au moins une fois au cours des sept derniers jours, 9,7 % déclaraient avoir bu plus de 10 verres d’alcool et 7,9 % déclaraient avoir consommé de l’alcool plus de 5 jours sur 7 ». Loin d’un cliché d’une nation qui lève le coude midi et soir, moins d’un quart des Français aurait donc une consommation excessive d’alcool. « Cela ne me paraît pas impressionnant », avoue Victor Le Grand.

Pour Michel Reynaud, psychiatre, addictologue et président du Fonds Actions Addictions, cette étude et la campagne qui l’accompagne pourraient annoncer « une révolution dans les représentations ». « Je clame depuis trois ans que 20 % des consommateurs achètent 80 % de l’alcool ! Cette prise de conscience que seulement un quart des Français dépassent ces normes peut amener chacun soit à se rassurer, soit à s’interroger sur sa consommation. Quand ces recommandations ont vu le jour, beaucoup de Français imaginaient que ces seuils faibles seraient difficiles à accepter, or ils conviennent à 77 % des Français ! », explique-t-il.

Personnaliser la prévention

Une proportion étonnamment faible pour certains, trop élevée pour d’autres… D’où l’ambition de faire connaître ces seuils. « Cela fait partie des leviers de prévention : faire connaître la consommation du reste de la population pour que le grand public se rende compte que la norme n’est pas dans l’excès », reprend Raphaël Andler.

Mais l’étude renseigne aussi sur les profils de ces Français qui boivent trop ou trop régulièrement. Une mine d’or pour imaginer une prévention plus ciblée. Les hommes (33 %) sont davantage concernés que les femmes (14 %). « On note une baisse de la quantité d’alcool moyenne consommée, reprend Raphaël Andler. Mais aussi des modes de consommation différents : les personnes âgées consomment de l’alcool régulièrement, pendant le repas et en faible quantité et les jeunes boivent beaucoup et pendant les soirées. »

Avec une nuance de taille : l’étude étant basée sur du déclaratif, il n’est pas exclu que les répondants aient minimisé leurs habitudes. « Mais comme notre étude porte sur les sept derniers jours, le biais de mémoire devrait être minimisé, nuance le chercheur. Quant au biais de désidérabilité sociale, comme on ne s’intéresse pas au volume global mais à un seuil plutôt bas, on peut imaginer que quelqu’un aura moins honte de dire qu’il a consommé plus de 2 verres plutôt que 11… »

Favoriser une prise de conscience des dangers

Avec cette campagne et cette étude, l’autorité sanitaire espère encourager un peu plus la prise de conscience de la dangerosité de l’alcool. Dans un pays où le vin reste patrimoine national et une fête sans alcool une rareté, changer le discours n’est pas une mince affaire. « Les Français ne se rendent pas compte que l’alcool est mauvais pour la santé, mais l’ivresse a l’air moins cool et subversive qu’à une époque », avance Victor Le Grand.

Entre les multiples rapports pour réinventer la prévention de l'alcool,une récente étude sur le nombre de morts liés à l’alcool, certains challenges lancés sur les réseaux sociaux comme janvier sobre (le dry january venu d’Outre-Manche), ou encore les études qui confirment que les jeune boivent moins que leurs aînés, certains estiment qu’un frémissement se fait sentir sur cette addiction, comme cela a pu se faire sur le tabac. « Si cette stratégie de Santé publique France se poursuit, elle peut modifier petit à petit notre vision de l’alcool », s’enthousiasme l’addictologue. A condition que le pouvoir suive.

Ce qui n’est pas gagné, au vu des bisbilles entre ministres. « L’État ne s’implique pas suffisamment, nous avons rencontré beaucoup de chercheurs qui regrettent que l’alcool soit le dernier sujet sur lequel on souhaite financer des études, alors qu’il tue davantage que d’autres drogues », remarque Thomas Pitrel. Pour Raphaël Andler, l’information commence à s’imposer, mais reste parcellaire : « Les Français lient l’alcool à certains risques, comme les accidents de la route et la dépendance, par contre d’autres problèmes de santé restent beaucoup moins connus : l’hypertension artérielle, les cancers, l’hémorragie cérébrale. »

* Tournée générale. La France et l’alcool, de Thomas Pitrel et Victor Le Grand, Flammarion, février 2019.