Des mères britanniques réalisent un film X pour leurs ados: «Le rôle des parents est plutôt d'expliquer le porno à leurs enfants»

INTERVIEW Au Royaume-Uni, l’émission de téléréalité « Mums make porn », mettant en scène cinq mères de famille qui produisent un film porno à vocation éducative, sera diffusée dès ce mercredi soir sur la chaîne Channel 4

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Les enfants accèdent de plus en plus jeunes à des contenus en ligne à caractère pornographique, d'où la nécessité pour les parents de leur expliquer que le porno n'est pas le reflet de la réalité.
Les enfants accèdent de plus en plus jeunes à des contenus en ligne à caractère pornographique, d'où la nécessité pour les parents de leur expliquer que le porno n'est pas le reflet de la réalité. — Caro / Sorge /SIPA
  • Dès ce mercredi soir, la chaîne de télévision britannique Channel 4 diffusera l’émission « Mums make porn ».
  • Ce programme de téléréalité suivra cinq mères de famille horrifiées par la teneur des vidéos de porno hard-core librement accessibles en ligne et que peuvent visionner leurs enfants adolescents. Pour contrer ces contenus, elles vont produire elles-mêmes un film porno à vocation éducative, qui sera montré à leurs enfants.
  • Pour Anne de Labouret, coauteure de l’ouvrage « Parlez du porno avant qu’Internet ne le fasse » (éd. Thierry Souccar), à paraître en mai, « le rôle des parents n’est pas de montrer du porno – même éthique — à leurs enfants, mais de leur expliquer les conséquences que peut avoir une exposition à ce genre de contenus ».

Quitte à ne pas pouvoir empêcher ses enfants de tomber sur des vidéos pornos, pourquoi ne pas réaliser soi-même ce contenu pour adultes à mettre devant leurs yeux ? Voici le principe de «  Mums make porn » (Les mamans font du porno), un programme télévisé diffusé dès ce mercredi outre-Manche sur la chaîne Channel 4. Cette émission de téléréalité suivra cinq mères de famille, horrifiées par les vidéos de porno hard-core accessibles librement et gratuitement sur Internet. Des vidéos souvent crues, parfois violentes, orchestrant des clichés sexistes voire des scènes inspirées de viols. « Si c’était la première fois que je voyais quelque chose en rapport avec le sexe, je serais pétrifiée », confie ainsi l’une des mères.

Les enfants « doivent comprendre que le porno, ce n’est pas la réalité », renchérit une autre. Pour une des mamans du groupe, qui participe également au programme, « nous devons montrer aux enfants qu’il existe autre chose que cette horrible merde qu’on voit sur Internet, explique-t-elle. Si mon fils traitait une femme comme ça, je lui botterais le train ».

Pourtant, les ados sont confrontés à ce genre d’images de plus en plus tôt : 11 % des 18-30 ans ont déjà regardé une vidéo à caractère pornographique avant l’âge de 11 ans, et 62 % avant leurs 15 ans, selon une récente enquête OpinionWay pour 20 Minutes. Pour éviter que leurs ados ne construisent leur sexualité sur les clichés véhiculés par la pornographie mainstream, ces cinq mamans britanniques ont décidé de passer derrière la caméra et vont produire elles-mêmes un film porno. « Leur mission est de créer un film qui non seulement marche comme de la pornographie, mais fait la promotion d’attitudes saines envers la sexualité et les relations pour la prochaine génération », explique Channel 4. Pour Anne de Labouret, coauteure de Parlez du porno à vos enfants avant qu'Internet ne le fasse * (éd. Thierry Souccar), un livre qui alerte sur les effets dévastateurs de la pornographie sur les jeunes et propose des solutions aux parents désarmés, « le porno ne doit pas être un sujet tabou, il faut l’expliquer à ses enfants pour les protéger, parce qu’ils y seront forcément exposés ».

Que pensez-vous de l’initiative de ces mères britanniques ? Est-ce une bonne solution de montrer un porno « acceptable » à ses enfants ?

En premier lieu, je comprends que ces mères aient été horrifiées par les vidéos que peuvent regarder leurs enfants sans qu’elles le sachent. Les contenus pornographiques accessibles sur les « porn tube » sont épouvantables en ce qu’ils véhiculent des clichés sexistes, promeuvent la violence et ne sont pas représentatifs de la sexualité dans la vie réelle. Outre l’exigence de performance que ces vidéos induisent, elles infusent l’idée selon laquelle le consentement à l’acte sexuel est accessoire, qu’une femme qui dit « non » peut en fait vouloir dire « oui ». Autant de clichés qui ne mettent vraiment pas en valeur l’être humain et qui peuvent être dévastateurs pour les ados dans la construction de leur sexualité. C’est d’autant plus choquant pour ces mères que ces vidéos extrêmement crues sont librement accessibles aux enfants en une seconde sur un smartphone ou n’importe quel écran.

Pour autant, je ne suis pas certaine que produire un film porno et le montrer à ses enfants soit la bonne solution. D’abord parce que du porno féministe et éthique, qui respecte et met en valeur la femme, et qui met en scène une sexualité proche de la réalité, comme le font Ovidie, Erika Lust ou encore Anoushka, ça existe déjà. Ensuite, conseiller un film porno à ses enfants, c’est une chose très bizarre : là, on sort de son rôle de parent pour entrer dans le domaine privé de ses enfants. Et cela ne change rien au fait que le reste du porno que l’on trouve en ligne leur restera accessible.

Les enfants sont en moyenne exposés au porno pour la première fois à l’âge de 11 ans, voire beaucoup plus tôt. Les parents en ont-ils conscience ?

Souvent, les parents sont persuadés que leurs jeunes enfants n’ont jamais été exposés à des images à caractère pornographique. Mais même en prenant toutes les précautions, en ayant recours à des solutions techniques, des systèmes de contrôle parental pour les préserver de ces contenus, on ne peut pas tout contrôler, mettre ses enfants dans une bulle. Etre super vigilant n’empêchera pas le camarade de classe de votre enfant de sortir son smartphone à l’école et de visionner des vidéos pornos à plusieurs. Or, cela se produit fréquemment jusque dans les cours d’écoles primaires.

Au même titre que des contenus ultra-violents visibles en ligne, comme les décapitations de Daesh ou récemment la vidéo de l’attentat de Christchurch, les enfants ne sont pas « armés » pour voir ce type de contenus. Les parents doivent les préparer à ce qu’ils risquent de voir et leur donner la bonne grille de lecture. Car aujourd’hui, on est loin des films érotiques d’antan, et tout le problème du porno hardcore qui inonde aujourd’hui les porn tube est qu’il est accessible aux enfants dès leur plus jeune âge, qui en visionnent sans filtre ni contrôles. Des vidéos violentes et sexistes, cela peut avoir un effet traumatisant et dévastateur pour les enfants, qui ne savent même pas encore ce qu’est la sexualité.

Alors, sachant que l’on ne parviendra à éviter que ses enfants ne regardent du porno, que faut-il faire, que faut-il leur dire ? Et quel est le meilleur moment pour leur parler de porno ?

D’abord, on prend des précautions élémentaires en installant sur ses écrans des logiciels de contrôle parental, en ne laissant pas son enfant seul avec un écran.

Ensuite, il faut briser le silence, le tabou autour du porno. Evidemment, ce n’est pas un sujet facile à aborder, mais il n’y a jamais de moment idéal pour le faire, les parents doivent en parler avec leurs enfants, ils doivent démystifier le porno. Vous avez vu à quoi ressemblent les vidéos en ligne ? Il y a des scènes de viol, de gang bang et j’en passe. On ne peut pas laisser ses enfants tout seuls avec ces images. Déjà que la société ne sait pas protéger les enfants de ces contenus qui ne devraient pas leur être accessibles, on doit à nos enfants de leur expliquer ce que c’est, de leur faire comprendre que ce n’est pas la réalité. Il faut leur livrer un contre-discours face à ces images porno, en parler à ses enfants dès le plus jeune âge, sous peine de regretter ensuite de ne pas l’avoir fait plus tôt.

Evidemment, on ne parle pas de choses trop crues. On commence par avertir ses enfants, quand ils sont en âge d’utiliser des écrans, qu’ils font leurs premières recherches sur internet, qu’ils pourraient tomber sur des images inadaptées pour eux, violentes, perturbantes, avec des gens tout nus, et que s’ils tombent sur de telles images, qu’ils viennent nous en parler. Si tel est le cas, il faut leur expliquer que c’est du cinéma, avec des acteurs, des cascades, que cela ne reflète pas la réalité et que les rapports amoureux et sexuels dans la vie réelle ne ressemblent pas à ça.

Le message de prévention délivré par les parents évolue en fonction de l’âge de leurs enfants. Que doivent-ils leur dire lorsqu’ils sont en pleine adolescence, à l’orée de leur vie sexuelle ?

Le porno est devenu le premier éducateur des jeunes à la sexualité. Or, il vole leur imagination et déforme l’image que les ados – garçons et filles — se font des rapports amoureux, des rapports hommes-femmes et des rapports sexuels. Sur des forums, des adolescentes racontent leur première fois, et confient que leur petit copain leur a éjaculé dans les cheveux ou a tenté de les étrangler, parce que c’est le genre de scènes qu’ils voient dans des pornos en ligne. Ou demandent si pour leur première fois, « il faut le faire par les trois trous », c’est terrible !

Les parents doivent expliquer à leurs ados que toute forme de violence n’a absolument pas sa place dans la sexualité, que non, il ne faut pas « tout faire » lors de sa première fois et que non, une fille de 12/13 ans ne doit pas se faire épiler intégralement.

La notion de consentement à l’acte sexuel doit être par ailleurs être dûment expliquée : dire « non » ne veut pas dire « oui », et dire « oui » ne veut pas dire « oui » pour tout. La notion de respect de soi et de l’autre doit être enseignée. Enfin, face à l’explosion des réseaux sociaux, il est primordial de rappeler à ses enfants adolescents qui démarrent leur vie sexuelle qu’il ne faut jamais se filmer durant l’acte sexuel. Il y a des précédents de vidéos de jeunes filles qui ont circulé dans leur établissement scolaire, et cela peut être vraiment dévastateur.

Parlez du porno à vos enfants avant qu’Internet ne le fasse, d’Anne de Labouret et Christophe Butstraen, Editions Thierry Souccar, en librairie le 8 mai 2019, 192 pages, 12,90 €.