Journée du sommeil: «Le syndrome des jambes sans repos, ce n’est ni psychologique, ni nerveux, c’est neurophysiologique»

INTERVIEW A l'occasion de cette Journée nationale du sommeil ce vendredi, zoom sur un phénomène méconnu et pourtant répandu, qu'on nomme «jambes sans repos»

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Illustration d'une femme qui dort. Les jambes sans repos peuvent provoquer des insomnies.
Illustration d'une femme qui dort. Les jambes sans repos peuvent provoquer des insomnies. — Pixabay
  • Fourmillements, mouvements incontrôlés, besoin de courir au milieu de la nuit... Le syndrome des jambes sans repos, découvert récemment a de quoi étonner. 
  • Il toucherait autour d'un Français sur dix et n'aurait rien à voir avec des problèmes de circulation sanguine... ou de manque de sport. 
  • Pour en savoir plus sur cette question, «20 Minutes» a interrogé le psychiatre et spécialiste du sommeil Patrick Lemoine. 

Certains vivent des nuits agitées et se réveillent au milieu de la nuit avec une envie pressante… de faire du stretching. Le «syndrome des jambes sans repos» fait en effet partie de la liste de perturbateurs du sommeil, qui, aux côtés de bébé qui pleure, apnée du sommeil, chaleur, insomnie, affectent quatre Français sur dix, selon l'Institut national du sommeil et de la vigilance.

Le nom de ce syndrôme étonnera ceux qui n’ont jamais vécu ce réveil brutal et désagréable, comme si vos jambes exigeaient sur-le-champ de faire du sport. Picotements, démangeaisons, fourmillements, décharges électriques qui fractionnent vos nuits, ses formes peuvent être variées et plus ou moins régulières et importantes. Faut-il faire plus de sport ? Prendre des douches froides pour améliorer la circulation ? 20 Minutes a interviewé  Patrick Lemoine, ancien psychiatre et spécialiste du sommeil, auteur de Dormez! (Hachette) pour tenter de comprendre ce syndrome étonnant.

Qu’est-ce qui se passe dans notre corps quand on ressent ces impatiences ?

Il faut bien distinguer les impatiences, quand plus la journée avance, plus vos jambes ont besoin de marcher, pendant l’éveil donc. Et ce qu’on appelle le syndrome des mouvements périodiques nocturnes des membres inférieurs, qu’on nomme aussi jambes sans repos, c’est la même chose, mais c’est quand on dort. Et ces deux symptômes sont très souvent associés [pour 80 % des patients].

Est-ce courant ?

Cette affection chronique est répandue. Entre 7 et 11% des Français ressentent ces impatiences la journée, autour de 5 % souffrent du syndrome des mouvements périodiques nocturnes, les femmes étant plus souvent touchées que les hommes. Et c’est corrélé à l’âge. A partir de 60 ans, c’est encore plus répandu. C’est désagréable, ça fatigue, ça peut même déprimer. Mais, pas de panique, ce n’est pas grave et on ne risque pas de complications. En revanche, c’est une maladie méconnue. D’ailleurs, on n’en parle que depuis une quinzaine d’années.

Est-ce qu’elle peut avoir de graves répercussions sur le quotidien ?

Dans la forme maximale, ça peut être les quatre membres, mais c’est rare. Le minimum, c’est juste le gros orteil. Cela devient embêtant quand les mouvements, picotements touchent les mollets, les genoux, les hanches, il y a des gens qui sautent toute la nuit… Et se réveillent épuisés. Le problème, c’est que parfois les gens n’en sont pas conscients. En général, les patients nous disent en consultation qu’ils sont crevés et qu’ils ont des crampes, mais ne font pas le lien. Car certains mouvements vont les réveiller, d’autres non. C’est d’ailleurs souvent les conjoints qui mettent la puce à l’oreille et expliquent que le patient court le marathon la nuit, mais ne s’en rend pas compte ! D’autres patients, en revanche, sont réveillés toute la nuit par cette sensation désagréable. La seule chose qui les calme, c’est le froid, marcher sur du carrelage, sortir en pleine nuit sur le balcon, j’avais une patiente qui mettait ses pieds dans le frigo… Cela peut devenir une nuit d’enfer.

Quelles sont les causes de ces jambes sans repos ?

On ne connaît pas encore tous les mystères des jambes sans repos. Mais on sait que c’est un déficit de dopamine, un neurotransmetteur, qui entraîne ces mouvements. Ce n’est ni psychologique, ni nerveux, c’est neurophysiologique. En général, c’est un problème de transformation de la tyrosine en dopamine à cause d’une carence en fer. Ce qui explique que beaucoup de femmes enceintes en fin de grossesse souffrent de ce syndrome, le bébé s’appropriant le fer. Sinon, en général c’est un syndrome héréditaire. Les gènes n’ont pas encore été isolés, mais les spécialistes sont convaincus qu’il y a une susceptibilité génétique. Ce syndrome peut aussi être provoqué par des médicaments, notamment les antidépresseurs et neuroleptiques. Autre piste à explorer : c’est souvent associé aux apnées du sommeil.

Existe-il des traitements ?

Oui, sachant que la priorité est bien de déterminer les causes. Donc il faut consulter pour quantifier les choses. Si c’est à cause de la grossesse, les jambes sans repos disparaîtront après l’accouchement et quand la mère aura refait ses réserves de fer. Si cela se manifeste hors grossesse, on peut commencer par une prise de sang pour vérifier que ce n’est pas dû à un manque de fer et si c’est le cas, complémenter en fer. Si ce n’est pas ça, on peut faire un enregistrement du sommeil, car parfois les mouvements ne les éveillent pas. Sinon, le traitement classique, c’est de prendre des agonistes dopaminergiques, qui font le boulot de la dopamine. Et la bonne nouvelle, c’est que c’est très efficace : en général, en une nuit ou deux, neuf patients sur dix se sentent vraiment mieux. Le mauvais côté, c’est qu’on ne peut pas s’en passer, c’est donc un traitement à vie. J’ai miraculé des gens insomniaques pendant des années ! Si l’acupuncture peut parfois soulager, cela ne change rien sur le fond du problème.

Cela n’a rien à voir avec les jambes lourdes ?

Non. Cela peut se manifester de façon similaire, mais ce n’est pas du tout les mêmes mécanismes. Les jambes lourdes, c’est un problème de retour veineux, parfois dû à des œdèmes, pour les jambes sans repos, c’est un problème neurologique.